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Le Livre Sans Visage - Le Confinement est fini (si vous le voulez)
Paru en 2020

Contexte de parution : Le livre sans visage





 

 

 

Là où est le commencement, là sera la fin. 

L’Evangile de Thomas

 

 

Lorsqu’il était ivre et qu’il rentrait chez lui, à Paris, rue du Cardinal-Lemoine, rue de l’Université, boulevard Raspail, rue de Grenelle, rue Galilée, rue Edmond-Valentin ou rue des Vignes, James Joyce aimait à prononcer à voix haute une longue et belle phrase de Edgar Quinet : « Aujourd’hui comme aux temps de Pline et de Columelle la jacinthe se plaît dans les Gaules, la pervenche en Illyrie, la marguerite sur les ruines de Numance et pendant qu’autour d’elles les villes ont changé de maîtres et de noms, que plusieurs sont entrées dans le néant, que les civilisations se sont choquées et brisées, leurs paisibles générations ont traversé les âges et sont arrivées jusqu’à nous, fraîches et riantes comme aux jours des batailles. » 

 

C’était comme un exorcisme ou une formule de protection face à la montée du nazisme et à la seconde guerre mondiale qui était sur le point d’exploser alors qu’il terminait son dernier livre, ce livre qui lui avait pris dix-sept ans à écrire. C’était comme une promesse de bonheur au cœur d’un monde à feu et à sang. Les fleurs survivent aux civilisations et aux batailles. Et peut-être que certains livres, certaines œuvres, certaines pensées, peuvent survivre aux périodes les plus sombres et les plus destructrices. Et c’est la phrase à laquelle j’ai pensé quand j’ai découvert ce petit grand film mis en ligne il y a quelques semaines et qui j’espère restera encore sur la toile alors que nous serons depuis longtemps entrés dans le néant. Ce petit film qui est apparu comme une fleur qui traversera les âges alors que nos systèmes politiques et nos mondes policiers se seront choqués et brisés. Ce grand film tellement humble et tellement important sur un acte artistique et rituel qui a eu lieu ces cinq dernières années comme aux jours des batailles : Le Tarot Perino de Warren Lambert (2020). C’est tellement plus important que « Hold-Up » ou que toutes ces vidéos tapageuses, alarmistes, rassuristes, complotistes ou anticomplotistes toujours prêtes à nous mettre la rate au court-bouillon. C’était tellement plus humble et plus important. 

 

Depuis 2015, les Gaules en auront avalé : pas des jacinthes mais des couleuvres. Attentats terroristes. État d’urgence et répression policière des militants écologistes lors de la COP 21 (avec frottage des mains de Hollande disant, par cynisme ou par connerie, à Davet et Lhomme : « Imaginons qu’il n’y ait pas eu les attentats, on n’aurait pas pu interpeller les zadistes pour les empêcher de venir manifester »). Échec de Nuit Debout. Élection du petit robot. Échec des Gilets Jaunes, après un an de luttes et explosion des yeux et des mains des manifestants au LBD par une police transformée en milice d'État « Orange Mécanique ». Échec des luttes économiques et écologistes. Et maintenant une politique sanitaire répressive que le reste de l’Europe observe en écarquillant les yeux : sortant de chez nous pour aller travailler avec ces stupides et humiliantes attestations signées par nous-mêmes. Ok les mecs, et pourquoi pas un slip sur la tête tant qu'on y est ?

 

Pendant ces cinq années, Thomas Perino a fait son Tarot. Il y a mis toute sa compréhension du monde, toute sa passion, tout son savoir-faire, toute sa patience, toute son innocence et sa rigueur. Il a commencé et terminé par le Mat : c’est la première carte qu’il a dessinée et c’est la dernière qu’il a gravée. Entre temps, il a dessiné les arcanes majeurs. Puis il a dessiné les arcanes mineurs. Puis il a gravé les arcanes mineurs. Enfin, il a gravé les arcanes majeurs pendant le confinement, alors qu’il venait de perdre son grand-père. Logique rituelle, travail cyclique autour d’un récit cyclique, Thomas Perino a étudié ce qu’il dessinait, et a vécu ce qu’il étudiait. Il a traversé le Tarot et, les derniers jours de son ouvrage, Warren Lambert l’a accompagné. Il l’a filmé et il l’a écouté. Et il nous a transmis sa patiente ferveur. 

 

« Il n’y a pas de Tarot originel, explique Thomas Perino. C’est-à-dire que même le Tarot des Visconti, on dit que c’est le premier, mais parce que c’est le premier qu’on a en main. On est dans la mécanique d’un objet qui n’existe que par sa reproduction, et pourtant à chaque fois il est différent. Le modèle absolu, il est à chercher dans le monde des idées. » Pourquoi l'acte de refaire le Tarot est-il si important aujourd’hui ? Parce qu’il inscrit tout récit historique et biographique à l’intérieur du grand récit archétypal des vies et des mondes. Parce qu’il est à la fois le passé, le présent et le futur de l’humanité comme de chacune de nos vies. Parce qu’il contient Tout et il parle à tous. Le Tarot est le Livre des Lois de la manifestation. Il décrit le passage de l’invisible au visible et du visible à l’invisible. Il décrit le passage de l’être à l’action et de l’action à l’être et, enfin, leur transfiguration dans l’art. Dessiner le Tarot aujourd’hui, c’est approfondir le Temps. Non pas en s’extrayant du monde, mais en l’intériorisant et en le transmutant. 

 

« C’est peut-être des choses dont a besoin aujourd’hui, explique Thomas Perino. Se dire que le courage, ce n’est pas forcément un truc de guerrier ou de violent. On peut avoir une sorte de révolte, de vouloir changer le monde. Finalement c’est un peu le but du Tarot aussi : quand on regarde, c’est un truc qui permet, si ce n’est de le changer, au moins de se l’approprier, arriver à le tenir en mains comme un jeu de cartes. C’est bien l’idée : c’est-à-dire avoir, à la fin, le monde entier qui tient dans ses mains. » 

 

Il y a deux livres qu’il faudrait relire et rééditer : c’est Le Tarot de Jean Carteret et Du Fou au Bateleur de Christian Gabriel/le Guez Ricord. Ce sont deux des plus grandes figures prophétiques de l’après-guerre en France, et qui sont injustement oubliées aujourd’hui. Le premier n’écrivait pas mais parlait, et les livres qui lui sont attribués sont des retranscriptions de sa parole. Le deuxième écrivait mais on doit faire des efforts incroyables pour retrouver, dans des publications souvent confidentielles, ses poèmes visionnaires, beaux comme la rencontre de Gérard de Nerval et de Faridoddin Attar. On regarde avec une admiration justifiée les poètes de la Beat Generation : Kerouac, Ginsberg, Burroughs. Mais on ignore nos grandes figures de poètes visionnaires : trop peu connus de leur vivant comme depuis leur mort. Il y aurait beaucoup à dire sur le rôle délétère des médias depuis les années 1970 : mettant systématiquement en avant des nuls tapageurs et vantards, faisant leur gloire pour mieux ensuite les défaire, et méconnaissant presque tout ce qui a pu se faire d'essentiel pendant ce demi-siècle de paix tourmentée. Au point que c’est aujourd’hui un labeur incroyable que de retrouver les traces de tous ces chemins perdus. Pourtant tant de choses ont eu lieu. Tant d’artistes inouïs nous ont visité. Tant de génies et de prophètes : en dessin, en musique, en cinéma, en littérature. Il faut aujourd’hui les désensabler comme des sphinx. Ce sera un vrai travail pour notre génération et la suivante : désensabler les sphinx des cinquante dernières années, plutôt que de continuer à célébrer ceux qui sont déjà célèbres ou de critiquer ceux qui sont critiquables.

 

En 2013, Thomas Perino avait réalisé un livre de gravures d’une beauté déchirante, rempli de signes et de renversements, et déjà protégé par un hexagramme du Yi King : Les heures de Grace. De lui j’ai pu lire un Alice au pays des merveilles illustré également. Depuis 2015, il s’est consacré presque exclusivement à son Tarot. Essayant de comprendre chacun des détails du Tarot de Marseille, essayant de respecter au plus près ses couleurs et ses lignes, tout en modifiant nécessairement quelques détails, parce que certains détails doivent toujours être modifiés pour que le Tarot reste vivant. C'est pourquoi il est toujours bon d'avoir plusieurs Tarots : j'ai celui de Marseille, celui de Oswald Wirth, celui de Maud Kristen. Un jour, j'espère, j'aurais celui de Thomas Perino. 

 

Si la télévision avait encore un sens, elle aurait consacré une émission de trente minutes au Tarot de Thomas Perino. Un « L’homme en question » comme on pouvait en produire dans les années 1970. Un « Océaniques » comme en proposaient encore Pierre-André Boutang et Michel Cazenave dans les années 1980. La télévision est morte depuis longtemps, mais « L’homme en question » existe toujours. C’est Warren Lambert qui a fait cet « homme en question » pour Internet : Le Tarot Perino qui couvre les derniers jours de travail de Thomas Perino sur son Tarot. 

 

Dans le film de Warren Lambert, Thomas Perino lit Le Maître du Haut Château de Philip K. Dick. Le Maître du Haut-Château est un roman que Dick a écrit avec l’aide du Yi King. Dans ce roman, la seconde guerre mondiale a été gagnée par les nazis et l’Amérique est occupée par le Japon. Et un écrivain a écrit un roman dans lequel les Américains ont gagné la guerre. Et une jeune femme aux cheveux noirs pense que le monde dans lequel ils vivent est un faux monde et que le roman parle du vrai monde dans lequel ils doivent essayer de revenir. 

 

C’est comme si Thomas Perino et Warren Lambert, en nous lisant Le Maître du Haut Château, essayaient de nous faire sortir du faux monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Le Tarot Perino est un film qui essaie de nous faire revenir au vrai monde, dont nous sommes exclus, exclus concrètement et littéralement, par le virus et le confinement. En pleine guerre du Vietnam, John Lennon et Yoko Ono avait fait une campagne publicitaire pour la paix : « War is over (if you want it) »Le Tarot Perino m’a fait prendre conscience de ceci : Le confinement est fini, si nous le voulons. Les attestations, le couvre-feu, sont finis si nous le voulons. Le coronavirus, même, peut disparaître demain, si nous comprenons comment et surtout pourquoi il est apparu. Si nous comprenons à quoi il correspond écologiquement en termes de conséquence de la destruction de la planète mais aussi à quoi il correspond dans la psyché collective en termes d’expression littérale de la solitude, de l'étouffement, de l’amour impossible et de l’amitié devenue illégale. Mais nous devons apprendre à vouloir. Nous devons apprendre à voir. Nous devons apprendre à entendre et à aimer. Nous devons apprendre à modifier la réalité par la puissance transformatrice de l’écoute, de la vision et de l’action rituelle. Tant que nous n’y arriverons pas, nous resterons bloqués dans cette prison à échelle planétaire. Tant ce que nous serons impuissants à dissoudre cette prison, nous en serons les victimes, toutes et tous. « Tant qu’un homme est en prison, aucun homme n’est libre » dit la fameuse chanson de Solomon Burke. C’est une des dernières choses dont Jean Carteret ait parlé avant de mourir, dans son « ermitage » de la rue de la Tour d’Auvergne, en juin 1980. 

 

Le passage du roman de Philip K. Dick que lit Thomas Perino parle de la notion chinoise de Wu. Il s’agit d’une sagesse ou d’une compréhension qui peut se transmettre à travers un objet. Une sérénité, une bénédiction qu’un artisan peut mettre dans un objet artisanal, généralement modeste, parce que c’est dans les choses humbles que la divinité aime se loger. Ce sera aussi notre définition de l’art : nous ne nous intéressons à sa valeur esthétique que secondairement. Elle n’est de toutes façons que la conséquence de sa valeur rituelle. Ce sera aussi notre définition de l’action politique : son efficacité ne sera jamais que la conséquence de sa valeur intrinsèque, de sa valeur propre, même exprimée dans le geste le plus humble. Ce sont les petits gestes, les actions à peine visibles, à peine remarquables, qui changent le monde. Ce sont elles que nous devons apprendre à faire avec soin. Ce sont elles dans lesquelles nous devons mettre beaucoup de Wu. 

 

Sans doute, Dick y inscrit son intuition gnostique d’une expression divine spécifiquement transmise hors des routes balisées de la culture et de l’institution : son propre rapport aux romans de science-fiction. Le Maître du Haut Château est un roman plein de Wu. Mais Thomas Perino, en le lisant, nous ramène à la modestie comme à la patience de son propre travail. Et si, en gravant son Tarot, Thomas Perino contribuait réellement à ce qu’un jour nous sortions des ténèbres de ce « nigredo collectif » afin de remonter, enfin, à la lumière ? Et si son Tarot répondait à une nécessité, pas seulement personnelle, mais collective ? Ce qui ferait de Thomas Perino l’acteur d’un drame archétype, l’incarnation d’un symbole : l’homme travaillant consciencieusement à se rendre courageux, patient, dans une époque lâche et frénétique. L’homme, à une époque qui touche à sa fin, travaillant au commencement de la suivante. 

 

« Tu me demandais comment j’ai commencé à travailler sur le Tarot raconte Thomas Perino. Un jour, j’ai trouvé du contreplaqué japonais. C’était des petites plaques qui faisaient 11 par 16 centimètres, à peu près de la taille de ma main. C’était déjà des cartes, finalement. Elles avaient déjà l’aspect de cartes. Je me disais : elles sont déjà là. Ce contreplaqué avait une sorte de perfection : derrière, il y a quelqu’un qui a fait pousser l’arbre, il y a quelqu’un qui l’a coupé d’une certaine façon, qui en a récupéré l’écorce de la meilleure manière possible. Il y a un premier mec qui a mis du Wu dedans pour permettre à un autre de venir travailler derrière »

   

Dans l’action rituelle, par la transmission du Wu, faire devient voir. En faisant un Tarot, Thomas Perino apprend à le voir. Il apprend à lire le Tarot en gravant le Tarot et, en le gravant et le lisant, il inscrit le temps rapide dans le temps long. Il inscrit le présent dans le jeu cyclique des formes. En traversant lentement les arcanes du Tarot, Thomas Perino essaie de libérer la réalité de sa gangue mortifère. 

 

« C’est parce que c’était un travail long, et un travail un peu pénible que je voulais le faire, explique encore Thomas Perino. Ce qui me semblait me manquer, à moi, en l’occurrence, c’était les notions de courage et de volonté. Moi qui me voyais comme un grand paresseux et comme quelqu’un d’assez lâche, je trouvais ça intéressant de m’atteler à une tâche qui demande du courage. Courage qui pouvait, par ailleurs, manquer dans le monde en général. Le sens de faire ce truc-là, c’était de me dire : je vais aller au bout de cette tâche. Je vais essayer d’être juste et d’accomplir ce qui est juste. » 

 

Le Tarot Perino est un film sur l’art comme acte rituel, et c’est lui-même un acte rituel. Ce film est plein de Wu et il le transmet à celui qui le voit. En regardant Le Tarot Perino, on contribue à déconfiner nos âmes, et c'est ce premier déconfinement qui permettra le déconfinement de nos corps et de nos esprits. 

 

Il y a une phrase du Zohar que Raymond Abellio aimait citer : « C’est par l’étude de la Loi que l'homme soutient le monde. » Dans le passage du Zohar en question, on peut lire également : « Quiconque s’applique à l’étude de la Loi est – s’il est permis de s’exprimer ainsi – le soutien du monde entier. Le Saint, béni soit-il, créa le monde à l’aide de la Loi ; et l’homme soutient le monde également à l’aide de la Loi. Il en résulte que la création du monde, aussi bien que son existence ne sont dues qu’à la Loi. Aussi, heureux le sort de l’homme qui se consacre à l’étude de la Loi, car il soutient le monde. »

 

Si le Tarot est la matrice de toutes nos fins et de tous nos commencements, alors c’est par l’étude du Tarot que nous déconfinerons nos âmes, nos corps et nos esprits. Merci à Thomas Perino de l’avoir fait et à Warren Lambert de l’avoir montré. Heureux leur sort, car ils soutiennent le monde. 

 

 

Voir le film :

https://vimeo.com/472116492?fbclid=IwAR2cYc_ZR76pQJ-SwkHEvrPm0KWlgBeT-DtxgkS7D2QlHWLlu6C-4fQ9ZNo