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Cirque Delfeil de Ton
Paru en 2022

Contexte de parution :

Présentation :

Préface au deuxième tome des Lundis de Delfeil de Ton publié par L'Apocalypse en novembre 2022. 






  

 

Ce serait une expérience de pensée, un exercice : Imaginer une aventure journalistique qui soit puissante artistiquement, fond comme forme. Une chronique aussi fascinante que variée, passant des chiens écrasés aux grande affaires du monde, des manigances des politiciens aux concerts de jazz, de la destruction de Paris aux mésaventures pathétiques du chah et de la chahbanou, et aussi impitoyable concernant les mensonges des États-Unis que ceux de la Russie soviétique, à la répression venue d’ailleurs comme à celle présente ici. Imaginer une revue de presse qui passe vraiment la presse en revue, ou plutôt à la moulinette, et pas seulement les faits relatés, mais les mots qui sont employés pour les dire, que ce soit ceux du Figaro ou ceux de L’Humanité, ceux de Giscard ou ceux de Marchais. Imaginer une lecture de l’actualité qui ne fasse jamais dans le mélodrame, mais raconte les choses les plus atroces comme si elles étaient ordinaires, et avec un sens rare de leur tragicomique. Imaginer un exposé particulièrement sobre de ce tragicomique, et qui amplifie à la fois le côté comique et le côté tragique. Imaginer un conteur qui fasse éclater de rire tout en suggérant l’incroyable injustice, la désolante tristesse de toutes ces vies gâchées. Imaginer des articles datant d’il y a cinquante ans et qu’on pourrait découvrir aujourd’hui sans avoir besoin d’une remise en contexte, parce qu’on comprendrait tout d’emblée, sans faire le moindre effort, sans même avoir besoin de chercher un mot dans le dictionnaire ou un nom sur wikipédia. Imaginer une fiction colossale, fleuve de chez fleuve, un roman-feuilleton réalisé à raison d’un épisode par semaine, et dont le sujet serait l’actualité elle-même – mais avec toutes les ressources du roman-feuilleton, tous les rebondissements, le suspense et la surprise, avec des coups d’État, des soulèvements, des running-gags, des personnages qui reviennent, et beaucoup de procès au long cours, beaucoup d’histoires d’amour interdites, beaucoup de livres censurés, beaucoup d’innocents arrêtés, beaucoup de coupables décorés, beaucoup de coups de feu tirés au hasard et beaucoup de post-scriptums qui n’ont rien à voir. Imaginer un livre d’Histoire récente qu’on pourrait lire toute la journée, en plein été, toute la nuit, en plein hiver, sans pouvoir le lâcher tant il est palpitant. Imaginer un narrateur dont on reconnaîtrait le style entre mille, et pourtant ce narrateur n’utiliserait aucune afféterie, aucun mot précieux, aucune tournure risquée : des phrases courtes, aucun point-virgule, très peu de points d’interrogation ou d’exclamation et presque jamais de points de suspension. Imaginer un auteur qui soit aussi un personnage de fiction, avec un nom à coucher dehors, Delfeil de Ton, comme si toute la réalité était devenue une fiction et que seul un personnage de fiction pouvait la traiter avec suffisamment de réalité. 

Eh bien, ce livre existe. Vous l’avez même entre les mains. Plus exactement, vous en avez un tome. Le deuxième : celui avec le dessin de Siné en couverture. Éditeur : L’Apocalypse. Il y en a eu un avant, sorti il y a dix ans : Les Lundis de Delfeil de Ton tome 1 (1975-1977) avec le dessin de Reiser. Et puis, même, si on veut pinailler, encore avant, il y en a eu six autres, ce fut en poche 10/18 mais il y a si longtemps, qui couvraient les épisodes publiés dans L’Hebdo Hara-Kiri et Charlie Hebdo entre 1969 et 1974, et qu’il faudrait compléter des trois années manquantes et rééditer. Logiquement, après ce tome deux, pour les épisodes du Nouvel Observateur, il devrait y en avoir encore vingt pour aller jusqu’en 2019. Plus long que Saint-Simon. Delfeil de Ton a peut-être écrit le plus long livre du monde.  

Excusez cette introduction par trop évidente et qui vous prend un peu trop par la main. Je vous écris d’une époque où les œuvres complètes de Delfeil de Ton ne sont pas encore en vente dans toutes les bonnes librairies. Je vous écris d’une époque où l’intégralité des Mémoires de Delfeil de Ton, du Jazz de Delfeil de Ton, du Cinéma de Delfeil de Ton et, bien entendu, des Lundis de Delfeil de Ton, ne s’affichent pas encore sur deux ou trois rayons de bibliothèque de votre appartement. Je vous écris d’une époque où Palomar et Zigomar ne sont pas joués régulièrement sur des scènes nationales. D’une époque où les Œuvres de Gunnart Wollert (traduites du suédois) ne sont pas encore traduites en suédois. Je vous écris d’une époque où, c’est un comble, le premier volume de la Pléiade Cavanna n’est même pas encore sorti. Il est long à arriver, le jugement de l’Histoire, madame Bouziges. C’est le temps qui doit faire son tri, madame Soubise. Je vous écris d’une époque où ce n’était pas encore un cliché totalement éculé de convoquer madame Bouziges et madame Soubise quand on parle de Delfeil de Ton. 

D’où le côté émotionnel de cette préface, sa limite, sa naïveté. Bientôt tout ce qui va suivre sera de notoriété publique. Bientôt tout ce qui est écrit ici aura été écrit mille et cinq fois. Et le lecteur de 2305 de dire : Eh ben, mon pauvre Pacôme, tu ne nous apprends vraiment pas grand-chose. Heureusement que, depuis, on a avancé dans la connaissance de l’œuvre de Delfeil de Ton. Heureusement qu’on ne s’est pas arrêté à ces banalités. Mais cette préface gardera, je l’espère, un petit charme pour le lecteur de 2578. Le charme désuet de l’époque où on en était encore à découvrir l’œuvre de Delfeil de Ton. 

Delfeil de Ton, donc, est un personnage de fiction. Il apparaît pour la première fois dans Les Mémoires de Delfeil de Ton par Delfeil de Ton, un feuilleton dont le premier épisode est publié en 1967 dans le n°67 de Hara-Kiri, journal bête et méchant. C’est le numéro qui suit la grande interdiction de 1966. Il est publié sans que son auteur (qui a envoyé ses pages pendant l’interdiction) ne soit prévenu. Il le découvre en achetant le journal. Il téléphone. Il se rend à la rédaction. Depuis sa création en 1960, le journal a surtout publié des dessinateurs, et pas des moindres : Topor, Fred, Reiser, Wolinski, Gébé, Cabu… Pendant longtemps, des écrivains, il n’y en avait qu’un à Hara-Kiri : Cavanna. C’était beaucoup de travail, d’y être le seul écrivain. Surtout quand, à côté, le seul écrivain d’Hara-Kiri doit aussi codiriger le journal avec un certain Choron et trouver la plupart des gags visuels, les couvertures, les fausses publicités. Qu’à cela ne tienne, Delfeil de Ton était arrivé. Il devint le deuxième. 

Delfeil de Ton continuera Les Mémoires de Delfeil de Ton par Delfeil de Ton dans chaque numéro du mensuel pendant presque vingt ans. Mais Cavanna et Choron lui ont confié tout de suite d’autres sections à remplir dans le journal. Ce seront les œuvres de Gunnar Wollert (traduites du suédois). Ce seront Le cinéma de Delfeil de Ton et Le Jazz de Delfeil de Ton. En écrivant des chroniques où il parle de tout ce qu’il veut, même si ça ne croise que très lointainement les domaines du jazz et du cinéma, le jeune Delfeil est influencé par Paul Léautaud et son Théâtre de Maurice Boissard (mais n’exagérons rien, ça les croise quand même, et Delfeil va beaucoup y aller, aux concerts et au cinéma, et même au théâtre, et il va beaucoup en parler). Ce n’est pas sa seule influence. On peut aussi voir du Marcel Aymé, du Stendhal, du Boris Vian et du Raymond Queneau dans l’esprit du jeune Delfeil. Mais on voit surtout quelque chose qui n’appartient qu’à lui et qui ne ressemble alors à rien ni à personne. Il a son génie à lui. 

Et puis, en 1969, Hara-Kiri lance son hebdo. Dans L’Hebdo, Delfeil de Ton commence une chronique qui durera longtemps : Les lundis de Delfeil de Ton. Elle passera de L’Hebdo Hara-Kiri à Charlie-Hebdo. Tout ceci sera raconté, plus de trente ans plus tard, dans Ma véritable histoire d’Hara-Kiri Hebdo, publié tout d’abord en épisodes dans Siné Hebdo, ensuite en livre par Les Cahiers dessinés en 2016Je vous la fais courte.

Entre 1974 et 1975, Delfeil de Ton quitte Charlie-Hebdo. Il rejoint Le Nouvel Observateur en septembre 1975. Dans un mauvais roman, ce serait le moment où l’écrivain sauvage, passant de l’utopie éditoriale chorono-cavanienne à la presse mainstream, met de l’eau dans son vin, se normalise, cesse d’être un écrivain fou et drôle, un réinventeur du journalisme considéré comme un des beaux-arts, obsédé par la censure, en colère contre la police et la prison, révolté contre la bêtise. C’est le contraire qui va arriver. Hors de Charlie Hebdo, Delfeil devient, dans l’espace d’une page par semaine, un Hara-Kiri à lui tout seul. Commence alors à s’écrire le très grand roman des cinquante dernières années. Un roman dont vous avez le deuxième tome entre les mains et dont les personnages sont, dans ce livre-ci : Giscard, Marchais, Pinochet, Hersant, Dassault, Peyrefitte, Martine Willoquet, William Willoquet, le baron Empain, Darquier de Pellepoix, Simone Veil, le chah d’Iran, la chahbanou d’Iran, l’ayatollah Khomeiny, Jacques Mesrine, Jacques Robert, Raymond Lopez et Élisabeth F., François Pain, Félix Guattari, Wei Jingsheng. 

Ce sont également les insoumis et les autonomes. Et puis les marginaux, sur lesquels Delfeil écrit peut-être ses pages les plus émouvantes. Alain et Denis, par exemple. Deux jumeaux de vingt ans qu’on voit dans le film Comme les anges déchus de la planète Saint-Michel de Jean Schmidt. Un film dont le titre alambiqué agace tellement Delfeil qu’il le renomme La Fontaine Saint-Michel mais c’est pour mieux en dire du bien : « Alain et Denis ne sont pas des révoltés officiels. Ils n’auront jamais le loisir d’accrocher leur révolte au clou. La description de leurs tatouages, si c’est pas de la poésie. Ils s’aiment, chacun n’a que l’autre au monde. Jean Schmidt pose la question à l’un : "Et si l’un de vous meurt ?" C’est l’autre qui répond : "Si y en a un qui meurt, l’autre meurt aussi, facile. Je vois pas pourquoi il serait mort et moi je vivrais tout le temps." » Lire Delfeil, c’est aussi apprendre l’existence des films sublimes à côté duquel on était passé. Dans le tome un, c’était Maso et Miso vont en bateau, le grand film féministe de Carole Roussopoulos (1975). Dans celui-ci, c’est Comme les anges déchus de la planète, pardon, c’est La Fontaine Saint-Michel de Jean Schmidt (1979). 

Et il y a Mrs. Hoefling, une blanche de l’Afrique du Sud de l’apartheid, dont une tumeur au cerveau a foncé la peau. Comme elle se fait chasser de partout, on lui a donné une carte de blancheur. « Son fils ne la voit plus depuis quatre ans parce qu’il a honte d’elle. Quand un représentant sonne à la porte de Mrs. Hoefling et qu’elle lui ouvre la porte, il lui dit : "Appelle ta patronne." »

Ça, c’est le grand style des Lundis, inimitable. Quand il apprend que Chirac prépare une anthologie de poésie, Delfeil écrit : « Chirac et Pompidou anthologistes de poésie, c’est déjà de la poésie. » Ou alors, quand il parle des barrières métalliques qui arrivent en masse dans Paris : « Faites trois cents mètres dans Paris, n’importe où, n’importe quand. Si vous n’avez pas vu une barrière métallique, c’est que vous vous êtes cogné dedans. » 

1978-1979, ce sont les années Giscard, avec tous leurs enlèvements, leurs assassinats, leurs affaires et l’impression de stagnation politique terrible qui plane sur tout le pays. La France est la banlieue de l’Italie et de l’Allemagne. En Italie, en Allemagne, c’est les années de plomb : le terrorisme et la répression policière, les lois d’exception. En France, on en vit l’écume. On a le gangstérisme. Le baron Empain est enlevé et libéré, sans motif politique. Delfeil nous cite le journal L’Aurore « Dans le rapt du baron, les policiers ont eu la chance de tomber sur des gangsters fichés. Ils sont beaucoup moins bien partagés lorsqu’ils ont affaire à des groupes extrémistes plus difficiles à pénétrer, bénéficiant de complicités innombrables. Le véritable danger est là, hélas. Il faudra bien un jour parvenir à cette union nationale réalisée en Italie contre le terrorisme, en espérant qu’elle se formera avant que l’on en vienne aux excès transalpins. » Et Delfeil de commenter : « Si on doutait du rôle assigné, aux gangsters d’abord, aux terroristes ensuite, on en a là une preuve écrite. Le gangstérisme, Dieu merci, existe. Le terrorisme existe dans certains pays mais, hélas, pas chez nous. Tant pis : faisons comme si. Union nationale dans la délation, le quadrillage de la population. » 

Les deux grands sujets qui traversent ce tome deux, ce sont, d’un côté, les meurtres et la politique répressive, de l’autre, le langage. Et les trois sont intimement liés. Les meurtres, entendons-nous. Dès les premières pages, on peut lire : « Les crimes de sang n’augmentent pas (chiffre stationnaire depuis 1960). Le nombre des détenus est en constante augmentation (+ 25% en trente mois). » Et, un peu plus loin : « Il faudrait comparer le nombre des meurtres, "crapuleux", et celui des meurtres commis par les "braves gens". Ces bistrotiers, comme encore un la semaine dernière, qui vivent de l’alcoolisme des autres et qui, quand un poivrot leur casse un carreau, "prennent le fusil" et le descendent. » 

Comme souvent, dans Les Lundis, une intuition de Delfeil précède son application. Elle l’annonce. Et durant ces trois cents pages, on va lire, régulièrement, des affaires de meurtres commis par les braves gens. Ils vont rythmer le livre, en parallèle des réflexions sur le langage, celles-là d’une saveur extraordinaire. Sur le Tueur de l’Oise, par exemple : « Le "tueur de l’Oise" était un gendarme. Aussitôt, on nous dit : "Le tueur de l’Oise était un citoyen au-dessus de tout soupçon." Tout dépend de qui se charge de soupçonner. On peut très bien penser qu’il y a beaucoup plus de tueurs potentiels chez les gens qui choisissent des métiers où on est armé toute la journée que chez des gens qui portent un stylo ou un rabot. » Sur les fraudes électorales du gouvernement par une utilisation abusive des procurations de vote des Français à l’étranger : « Une instruction judiciaire a été ouverte. Le Figaro titre : "Le vote des Français de l’étranger : le problème passe au plan judiciaire." Ce n’est pas "le problème" qui passe au plan judiciaire, cher confrère, c’est l’affaire. » Enfin, sur l’assassinat d’Aldo Moro : « Alexandre Sanguinetti, dans un article publié par Le Quotidien de Paris, prétend, lui… Je ne saurai jamais la prétention qu’il avait. C’était un article sur l’assassinat d’Aldo Moro. Il commençait par ces mots : "Aldo Moro est mort. Inclinons-nous devant son sacrifice." Je ne suis pas allé plus loin. Aldo Moro ne s’est pas sacrifié. Il a écrit des tas de lettres où il suppliait la classe politique italienne de ne pas le laisser tomber. Elle l’a bel et bien laissé tomber. La classe internationale itou. Voilà maintenant que la même classe politique, pour rehausser son prestige au minimum de frais, commence à nous mitonner un portrait d’Aldo Moro en "héros". Aldo Moro est mort dans la trouille, le désespoir, et c’est normal. On va s’en laisser raconter longtemps comme ça, de ces histoires d’héroïsme bidon ? »

Aujourd’hui, la presse a un moindre pouvoir. Il est même vacillant. Sur les réseaux sociaux, les internautes du monde entier se sont faits eux-mêmes journalistes. On aurait pu s’attendre à une planète peuplée d’autant de Delfeil de Ton. On a plutôt des millions de Figaro et d’Humanité auto-mandatés, et la critique des Lundis du vocabulaire de la presse, comme celle de la volonté de censure, est toujours aussi opérante. On peut lire ce deuxième tome et le mettre en regard des dernières remarques politiques lues sur Facebook ou sur Twitter. Bien rares, celles qui échapperont aux malhonnêtetés mises à nu dans Les Lundis.

Dans ce tome deux, on retrouve également les amis de Delfeil. Toute la bande d’Hara-Kiri. Cabu passe à Apostrophes pour A bas toutes les armées et aucun dessin n’est diffusé : « Participant à l’émission, un gugusse gouvernemental peut déclarer froidement, sans être contredit, que Cabu n’a pas de talent ! Que voulez-vous qu’un Cabu réponde à ça ? Ses dessins auraient répondu pour lui. » Topor s’en va monter sa pièce Vinci avait raison à Bruxelles « Quand on prend un pot, nous deux Topor, on s’ennuie jamais. » Berroyer publie son premier livre, Rock & Roll et chocolat blanc, et Delfeil rythme un article entier d’aller-retours sur celui-ci, par petites touches : « Sans humour, pas de Berroyer. Sans Berroyer, grande baisse de la production d’humour, dans notre cher et vieux pays. » Gébé réédite L’An 01 « Si on avait écouté Gébé, en 1969, on aurait tous fait le fameux "pas de côté", on serait en l’an 010. On ne se rappellerait même plus qu’il a existé des juges, des ministres et des journaux. Ce ne serait pas triste. » Le professeur Choron, lui, écrit la préface d’un recueil du dessinateur Pichon : « Je rembourse leur place au concert Freeman à tous ceux qui ont déjà vu une préface pareille. » 

Wolinski, par contre, dessine à L’Humanité depuis 1977, il reçoit même le prix Vaillant-Couturier, et ça lui faire dire des bêtises. Il met L’Humanité, dirigé à l’époque par Roland Leroy, sur le même pied qu’Hara-Kiri : « Ce qui m’a étonné, c’est combien L’Huma était proche de Charlie-Hebdo, déclare-t-il au Monde le 2 Mai 1978. À Charlie-Hebdo, ce sont des prolos qui ont réussi à échapper à leur condition. Cavanna était un maçon ; Reiser un ouvrier ; moi, j’étais employé de commerce dans la boutique de mon oncle. On s’en est sortis. Les dirigeants communistes, c’est la même chose. Prends Roland [Leroy]. C’était un cheminot, un simple cheminot. Maintenant, il est directeur de journal ; il a un magnifique bureau à l’Humanité. Et c’est quelqu’un Roland [Leroy]. Je l’admire beaucoup. »

Delfeil adore Wolin, mais il ne peut pas laisser passer ça : « Staline avait un magnifique bureau au Kremlin. Staline ne s’était pas sorti de sa condition, comme Reiser, Cavanna et Wolinski, par le travail et le talent. Il s’en est sorti par la guerre, la persécution, l’esclavage et la mort. Les Vaillant-Couturier et les Aragon, les Roland Leroy de l’époque l’y aidaient de toutes leurs forces. » 

Constance de Delfeil : son opposition de toujours aux totalitarismes, son mépris pour les laudateurs de la Russie soviétique et les intellectuels prochinois. D’où aussi ses haussements d’épaules lorsque les intellectuels et les journalistes découvrent l’eau tiède à la fin des années 1970. Ainsi un certain Patrick Sabatier dans Libération qui explique que, jadis, « seuls quelques dinosaures nostalgiques de la Chine éternelle et liés au régime nationaliste de Taïwan avaient "dénigré" la Chine rouge. » Commentaire de Delfeil : « Je ne savais pas, pour la France, que Simon Leys, René Viénet, quelques autres et, beaucoup plus modestement, ma pomme (qui n’est pas sinologue) fussent des dinosaures nostalgiques. » 

C’est au nom de tous les marginaux, les autonomes, que Delfeil renvoie dos à dos les réactionnaires « de droite » comme « de gauche ». En janvier, quatre autonomes s’attaquent à des vitrines rue Caumartin. Procès exemplaire : pas de véritable instruction ; on refuse aux accusés le mois de délai demandé par les avocats pour préparer leur défense : « Réquisition du procureur : "Une peine la plus proche possible du maximum prévu par la loi." Commentaire de L’Humanité : "A requis avec modération." » Parfois, Delfeil n’a même pas besoin de commenter. On a compris, alors il ne commente pas. C’est ça aussi, Delfeil. Cet homme au rire éclatant sait se faire pince-sans-rire lorsqu’il écrit.  

On voit beaucoup de choses arriver, durant ces deux années. Et parmi les moins drôles, le négationnisme, qui pointe son nez avec cette ordure de Darquier de Pellepoix, niant l’existence des chambres à gaz, ne voulant même pas voir les photos : « trucages de juifs ». Mais on voit également pointer la mauvaise réponse au négationnisme, la loi Gayssot qui sera votée en 1990 : « Les derniers survivants, de tous les bords, faut les faire parler. L’attitude qui consiste à les faire taire est suspecte ou erronée. Elle est erronée chez Simone Veil lorsqu’elle pense que personne ne doutera de l’existence des camps nazis si on empêche de parler ceux qui feignent de croire qu’ils n’ont pas existé. » 

Trente-deux ans après la loi Gayssot, les négationnistes se sont multipliés et on ne peut, hélas, que donner raison à ceux qui pensaient que celle-ci aurait précisément un résultat opposé à celui escompté. C’est que la censure est toujours contre-productive, même si l’on a de bonnes intentions. Surtout si l’on a de bonnes intentions. 

Et puis il y a l’art, le grand art. Et le grand art, en 1978-1979, c’est Bazooka : Kiki Picasso, Loulou Picasso, Olivia Clavel, Lulu Larsen et Ti5dur. Bazooka revient souvent dans Les lundis : « Leur revue, Bulletin Périodique, vient d’être interdite aux moins de dix-huit ans. Certains dessinateurs du groupe viennent tout juste de les avoir, leurs dix-huit ans. On interdit aux gens de dix-huit ans d’avoir dix-huit ans. »

1979 : Mort de Charles Mingus. Le 15 janvier, Delfeil se fend de son titre le plus « chic », détournant Marcel Duchamp : C’est toujours les Mingus qui meurent. Mais sa tristesse est palpable tout le long de l’année, et, le 5 novembre, on peut lire, au détour d’une phrase : « La nostalgie de Mingus nous tiendra jusqu’à la mort. » Elle est à peine adoucie par le retour de Sun Ra à Paris, « roi des rois du jazz », après trois ans d’absence, ce qui permet à Delfeil un de ces effets de montage comme il en a le secret, démarrant avec une déclaration de Khomeiny contre la musique, laquelle « fait perdre à nos jeunes gens la force et la virilité » : « Pendant le sermon de l’ayatollah, dimanche, l’armée iranienne bombardait le Kurdistan, les villes se vidaient de leurs habitants, réfugiés dans la montagne. La virilité ayatollesque battait son plein. Sun Ra, dimanche à Paris, a fait douze cents heureux. » 

Pas de Delfeil sans Sun Ra. Pas de Delfeil sans le cirque cosmique de Palomar et Zigomar non plus. Pourtant, Palomar et Zigomar, qui ouvraient le premier tome, n’apparaissent pas dans celui-ci. Qu’à cela ne tienne, on a beaucoup de clowns quand même. On a Giscard, clown blanc qui s’attache à la peine de mort. On a Georges Marchais, auguste qui tire à la carabine quand des jeunes font du boucan à côté de chez lui. Ou qui prétend représenter les 700 000 déportés du travail en Allemagne de 1942. Commentaire de Delfeil : « Le jour où Marchais sera constipé, il va en représenter, du monde. » Et on a le chah et la chahbanou d’Iran, Mohammad Riza et Farah Pahlavi, immense duo comique. Chassé de son pays, le chah aurait laissé derrière lui des copies de sa couronne et de la couronne de sa femme. Il serait parti avec les vraies, mais, mystère, il aurait fait faire deux copies de celle de sa femme : « Le coup des deux copies de la couronne de sa femme, alors qu’il n’y a qu’une de la sienne, c’est le détail que Balzac lui-même n’aurait pas inventé. Supposons que la chahbanou, lassée de vivre avec un bon à rien qui a perdu sa place, se tire en emportant sa couronne pour s’assurer sa matérielle de luxe, combien vous pariez qu’elle s’apercevra trop tard que c’est la deuxième copie qu’elle a emportée ? »

« Que le cirque reparte de zéro » écrit Delfeil de Ton dans Mort au cirque, vive le cirque ! Dans cet article sur le cirque où celui est analysé, à juste titre, comme un art, article qui commence avec Jean Richard (« "Jean Richard ruiné". Tu parles ! Il avait quatre cirques, il lui en reste trois. ») et continue avec Gruss, le seul bon cirque de son époque, Delfeil de Ton regrette au sujet de ce dernier qu’il soit passé à côté de deux éléments essentiels : de bons clowns et de la bonne musique. Tant pis pour Gruss, nous on sait que le grand cirque existe. Pardi. Il est là, à la suite.