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Wolinski - Georgie et son double
Paru en 2024

Contexte de parution :

Présentation :

Préface d'un florilège de Wolinski publié par Les Cahiers Dessinés. 






 

 

 

 

Wolinski, c’est un art de vivre. Être drôle dans la tristesse, égoïste dans la générosité, lubrique dans la sentimentalité, bourgeois dans le communisme (ou communiste dans la bourgeoisie), fidèle dans les compromissions (ou compromis dans la fidélité). 

 

C’est un jeu avec ses propres contradictions, parce que c’est un art d’être double. De se savoir double et d’accepter de l’être. 

 

Georges Wolinski est né à Tunis en 1934, d’un père juif polonais, Siegfried, et d’une mère juive italo-tunisienne, Lola. Son père avait monté une entreprise de ferronnerie d’art. En 1936, celle-ci ne gagnait plus assez, Siegfried a renvoyé tout le monde et réembauché les meilleurs. Parmi ceux qu’il n’a pas réembauchés, un manœuvre italien qui s’appelait Edouard Matta. Il est revenu à l’atelier et il a tué Siegfried d’un coup de revolver. Matta était un meneur du Parti Communiste à Tunis. Il avait cru qu’il n’avait pas été rembauché pour des raisons politiques, alors que c’était parce qu’il ne fichait rien. Le Parti Communiste a alors fait venir un bâtonnier de France pour défendre l’assassin du patron. « Ça ne m’a pas empêché de dessiner dans « L’Humanité » » commentera Wolinski, toujours double, toujours nourri de ses propres contradictions. 

 

Wolinski est parti pour la France en 1946. Et à Briançon, au lycée, il a rencontré celle qui allait être sa première femme et la mère de ses deux premières filles : Jacqueline, dite Kean. Un jour, au service militaire, il remarque une publicité de Topor pour Hara-Kiri. Dès sa première permission, il apporte des dessins à Hara-Kiri

 

C’était en 1961. Il faisait des dessins compliqués, denses, baroques, chargés, hachurés. En 1966, Kean, essayant d’éviter un chien, meurt dans un accident de voiture. Wolinski était à l’arrière. Veuf avec deux filles, il va continuer pendant un temps à faire ses dessins compliqués, mais, lors des réunions à Hara-Kiri, pendant les conversations entre Choron, Reiser, Gébé, Cabu et Cavanna, son double griffonne déjà sur des pages blanches des petites femmes qui courent, qui courent, qui courent. « C’est ça qu’il faut que tu fasses, lui dit Cavanna : arrête de faire tes petits traits ! »

 

Wolinski confrontera dans de nombreuses bandes dessinées autobiographiques le jeune Georgie et le vieux Wolinski. Dans une de celles-ci, le vieux Wolinski dit au jeune Georgie : « Un style ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Sois toi-même, idiot ! Tu es un déconneur, un branleur, un voyeur, un feignant, un obsédé sexuel et un bâcleur. »

 

Wolinski a mis longtemps avant de devenir Wolinski. Mais ce qu’on découvre avec ce Florilège, c’est qu’il y en a même eu plusieurs avant qu’il ne devienne ce qu’il est. Wolinski s’est cherché. Malgré tout, il se possédait. Parce qu’il possédait déjà la conscience de son double. C’est juste que, tant qu’il signait encore Georgie, il ne lui avait pas délégué son art. Il cherchait encore à faire du style. Quand il a cessé de chercher, son double a trouvé. Et en faisant sans style, il en a eu. Pendant un demi-siècle, Wolinski nous a émerveillés. Il nous a emportés avec ces petites femmes qui courent, bondissent, prennent la vie de vitesse. Il nous a attendris avec ces petits hommes qui doutent, hésitent, font des conneries, regrettent, pleurent. 

 

Un trait rond avec des idées pointues. Un monde doux avec des idées dures. Dans les dessins de Wolinski, on trouve souvent des falaises, des cordes, des précipices. C’est que l’art de Wolinski est toujours risqué. Plus raide qu’il n’en a l’air, il brosse un portrait lucide de l’humanité empêtrée dans ses comportements absurdes. C’est un portrait compréhensif, indulgent. Il n’y a presque jamais de colère chez lui. « J’ai beaucoup de mal à éprouver de la haine » dit-il dans une interview. C’est parce qu’il n’a cessé de s’étudier, d’interroger ses propres « chienneries », que Wolinski nous a appris à n’en vouloir à personne, et pas même aux assassins ou aux dictateurs génocidaires (son héroïne, Paulette, décide même d’épargner Hitler quand elle le retrouve dans Paulette en Amazonie). Les hommes sont bêtes. Ils suivent leur idée, une idée généralement stupide, ils provoquent des drames et ensuite ils s’en veulent. Les dessins de Wolinski nous apprennent à les regarder avec une « tendresse navrée », comme disait Van Gogh. Une tendresse cruelle, un peu vache, qui rit des conséquences de leurs erreurs, même les pires, même celles qui nous concernent directement. Certes, c’est une drôlerie triste. Le bonheur de Wolinski fait un avec sa tristesse. Ça fait même partie du métier. Son métier. 

 

Les titres des livres de Wolinski sont toujours des sortes de remarques. On a l’impression qu’ils ont été prononcés au débotté, au détour d’une conversation qu’il a eue avec lui-même : Ils ne pensent qu’à ça, Je ne veux pas mourir idiot, Il n’y a pas que la politique dans la vie, On ne connaît pas notre bonheur, Les Français me font rire, Plus on en parle moins on le fait, Elles ne pensent qu’à ça, Vous en êtes encore là, vous ?

 

Il dessine comme on parle tout seul. Comme on s’excuse d’exister. Comme on se prétend solide alors qu’on n’en mène pas large. Comme on tombe et se rattrape. Comme on drague péniblement une femme qui nous désire déjà : comme dans un film de Sacha Guitry avec Jacqueline Delubac. « D’Hara-Kiri, il était le Sacha Guitry » écrit de lui Delfeil de Ton dans « Georges Wolinski publicitaire maison » (encore un texte qu’il faudrait republier) : « La légèreté, la fantaisie, le mot juste. » 

 

Le 7 janvier 2015, Wolinski mourra sous le feu d’un assassin, au boulot, sur son lieu de travail, son destin rejoignant celui de son père. 

 

Que faire aujourd’hui si ce n’est continuer à le lire ? Il nous a consolés de tout. Il nous consolera encore. Il nous console d’être français, avec ses deux personnages, celui qui est sûr de lui et le timide, que Delfeil appelait « Monsieur et Monsieur » et Wolinski « les deux cons ». Il nous console d’avoir des idées communistes et un mode de vie bourgeois. Une politique émancipatrice flamboyante et un comportement un peu trop mesquin. Il nous console d’être idiot et de ne pas vouloir mourir comme ça. Il nous console de ne pas connaître notre bonheur, et de ne pas nous connaître tout court. Il nous console de parler politique, et de ne penser qu’au sexe. Il nous console même d’en parler plus qu’on ne le fait. Wolinski nous console d’en être encore là.  Vous n’en êtes plus là, vous ?