Préface à un journal ou des souvenirs dessinés de Jean-Michel Nicollet.
« Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit ; mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va. » (Évangile selon Jean, III, 8).
La parole de Jésus a peut-être, entre autres, cette signification : il est absurde de vouloir légiférer a priori sur les réceptacles que le souffle de l’inspiration choisira pour s’exprimer dans le monde des hommes. Il n’y a pas d’hérétiques, pas d’orthodoxie. Pas de croyance ou d’athées. Pas de méchants et de Bien (avec une majuscule). Tout ça, ce sont des conceptions humaines, trop humaines. Elles témoignent simplement des limites de notre capacité à éprouver et à comprendre. Il n’y a que des pauvres hommes : comme vous, comme moi. Il n’y a que des hommes et la façon dont ils reçoivent et communiquent ce qu’ils ont reçu. Il n’y a que des hommes et la façon dont ils voient et montrent ce qu’ils ont vu. Il n’y a que le vent et la façon dont on l’accueille. Dans notre vie, le vent est tout. Mais qu’est-ce que le vent ?
Un artiste, c’est un homme qui accueille tout ce qui souffle. Tout ce qui se présente à lui, tout ce qu’il entend. Il n’est ni juge ni policier. Il ne va pas bloquer les informations qu’il reçoit, ni refuser l’entrée aux âmes qui se présentent à lui, toutes désolées, maladroites ou trompeuses soient-elles. Un artiste est plutôt un détective, doublé d’un hôte ; et il y a beaucoup de place dans sa maison pour accueillir les esprits qui errent sans savoir pourquoi. Il est « ouvert aux quatre vents ». Éternels incompris, cœurs humiliés, corps violentés : son travail n’est pas de prendre ou de rejeter, mais de filtrer et d’interroger, de purifier, de questionner et de soigner. Un artiste, ce n’est jamais quelqu’un. Il est toujours déjà plusieurs.
Il y a tant de Jean-Michel Nicollet. Comme le poète, il « contient des multitudes ». On en connaît un, on en méconnaît un autre. On pense avoir saisi ce qui faisait le monde qu’il consigne au moment où ce dernier se renverse et découvre un nouvel espace inconnu. Et lorsqu’on croit avoir arpenté son labyrinthe depuis assez longtemps pour en parler, c’est alors qu’on se rend compte que quelque chose nous avait échappé depuis le début. Comme dans un rêve, il y a plus de pièces qu’on ne croyait dans la maison de Nicollet. Connu et célébré pour ses couvertures hiératiques, ses images suspendues comme des astres au ciel du Mystère, Nicollet abrite bien d’autres artistes, et parmi eux, un dessinateur particulièrement vivant, et même viscéral, organique. L’imagier le plus obsédant des cinquante dernières années est aussi un peintre très secret des vicissitudes humaines.
Voici donc des Mémoires, des Fragments, des Images, un Journal. Un recueil intime mais dont l’intimité dépasse largement le champ individuel pour embrasser toute l’intimité du monde. Rêves, fantasmes, visions, souvenirs, « instants de crainte ou de plaisir », Jean-Michel Nicollet y saisit, avec une brièveté de « nouvelle en trois lignes » ou de « vie imaginaire », de flash ou d’épiphanie, maint épisode du drame humain universel. Le journal commence dans la deuxième moitié des années 1980 et s’achève, ou plutôt s’inachève, dans les temps qui suivent le « confinement », cet événement dont on n’a pas encore mesuré la portée mais dont les « masques » disent assez de quelle Apocalypse il est le signe.
Beauté poignante de ces nus convulsés, de ces femmes décharnées aux cuisses écartées, de ces hommes perdus dans de sombres pensées, de ces rêves égarés, de ces nuits sans sommeil. Mystère de ces vénérables, répétant des rituels dont ils ont déjà oublié le sens mais qui continuent à s’exercer malgré eux dans le secret ; de ces Salomé songeuses près de leur Jean décapité ; de ces faucheuses saisissantes apparaissant au débotté. Innocence de ces détectives, toujours à la recherche d’une solution à un problème qui n’a pas encore été posé, soucieux d’une énigme qu’ils pressentent, sans arriver à la formuler.
Et soudain un visage nous trouble. Un corps nous hante. Un être vient nous visiter. L’énigmatique et mystérieuse C.R., Mademoiselle S., M.K. et tant d’autres femmes qui nous bouleversent, que nous reconnaissons comme si elles nous revenaient d’un passé oublié.
L’art de Nicollet est celui d’une énigme inscrite à même la chair, comme une tache de naissance indiquant la puissance astringente d’un rêve immémorial. Sait-il à quel degré d’intimité son champ de force électromagnétique rencontre celui des poètes visionnaires ? Comme Roger Gilbert-Lecomte, son voisin du quatorzième arrondissement, qui disait :
« Je viens de loin de beaucoup plus loin
« Qu’on ne pourrait croire
« Et les confins de nuit des déserts de la faim
« Savent seuls mon histoire »
Ce livre vient de beaucoup plus loin encore. À nous incombe la tâche de deviner à quel éther il appartient ; celui-ci agit depuis si longtemps sur nos nuits noires et blanches.