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Bertrand Mandico - Conférences pour La Déviante comédie
Paru en 2024

Contexte de parution :

Présentation :

Deux conférences écrites pour La Déviante comédie de Bertrand Mandico, où j'apparais sous le nom de Lolita Lovecraft !






C’est pas si grave. Non, ce n’est pas si grave. C’est pire. Et vous n’y êtes pour rien. 

 

Vous n’avez pas demandé à naître. Et vous êtes apparus au milieu d’un récit que vous ne connaissiez pas. On vous a demandé de jouer un rôle dans une pièce qui avait déjà commencé. Vous êtes tributaires d’une histoire qui ne vous concerne pas. 

 

Vous avez été piégés. Vous avez été mal conseillés dans le bien comme dans le mal. 

Vous aviez d’un côté le Démiurge, créateur de ce monde. Et vous aviez sa Loi à laquelle vous étiez sommé de vous soumettre. 

Vous aviez de l’autre le Diable, négateur du Démiurge. Et vous aviez les transgressions qu’il vous suggérait d’opérer sur le corps même de cette Loi. 

Le Démiurge était l’auteur auto-proclamé de toutes les abjections de l’ordre : Travail, Famille, Patrie. Et il a fondé toutes les hiérarchies transcendantes de l’Être sur des injustices initiales. Des injustices de naissance. 

Vous êtes né pauvre, vous travaillerez pour un homme riche. Vous êtes né moche, vous tiendrez la chandelle des passions des autres. 

Le Diable s’est inséré dans toutes les joies apparentes permises par le désordre. 

Que vous y croyiez ou pas, ça ne change rien. Que vous y croyiez ou pas, c’est la même chose.

D’un côté, on vous présentait des règles de vie et ces règles de vie engendraient de la tristesse. De l’autre, on vous proposait des licences et on vous suggérait des intensités.

 

Vous avez été piégé. Vous êtes les victimes collatérales d’un conflit entre le Démiurge et le Diable. Soit le créateur de l’interdit et le bénéficiaire de sa transgression. Vous avez été piégés par le Démiurge et le Diable, la première relation de codépendance toxique de l’histoire du cosmos. 

 

Vous êtes dans un labyrinthe de malheurs et vous cherchez une issue mais c’est presque trop tard parce que vous allez mourir. 

 

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En attendant de filmer l’autre monde barbare, il va bien falloir en finir avec le jugement de celui-ci. C’est-à-dire en finir avec son théâtre. 

 

Il va falloir finir par le faire, ce jugement. Et le défaire, cet ordre du monde. 

 

Parce que ce monde n’en finit pas. Cet ordre du monde est long comme une nuit d’insomnie. Et si nous convoquons à nouveau son théâtre, c’est pour qu’il se charge d’en dresser la condamnation définitive. 

 

Et si nous attendons son cinéma, c’est pour qu’il porte en lui la mise en place de nouvelles possibilités d’exister. Dans ce monde comme dans les autres. 

 

Si nous remontons sur le foutu manège, c’est par habitude. C’est par paresse d’inventer un tour nouveau à ce foutu ordre du monde. 

 

Nous n’en pouvons plus de recommencer à nouveau : le petit jeu de l’ambition et de l’amour, le petit jeu de la trahison et de la vengeance, le petit jeu du deuil et de la répétition. Tout commence et s’achève en barbarie. Nous n’apprenons rien. Ou si peu. Nous apprenons beaucoup de nos erreurs. Nous finissons par être capables de les refaire à l’identique. 

 

Un poème Sans Roi du IIe siècle disait déjà tout ça :

 

« L’âme souffre, jouet et esclave de la mort

« Tantôt, investie de la royauté, elle jouit de la lumière

« Tantôt, précipitée dans le malheur, elle pleure

« Tantôt elle se réjouit et tantôt elle pleure

« Tantôt elle pleure et tantôt elle est jugée

« Tantôt elle est jugée et tantôt elle meurt

« Tantôt, enfin, elle ne trouve plus d’issue, 

« Âme infortunée, ses courses errantes l’ont amenée dans un labyrinthe de malheurs »

 

A force d’être revenu si souvent aux mêmes points d’arrêt du même labyrinthe - à force d’avoir revécu les mêmes malheurs sempiternels nés de l’histoire de sexe raté entre le Démiurge et le Diable - le voyage de l’âme a fini par ressembler à ces vieux parcs d’attraction abandonnés dans des zones perdues de banlieue. Ces vieux parcs d’attraction qui ne fonctionnent plus, mais dont on retrouve des pièces résiduelles qui traînent encore, laissées en plan. Grandes roues rouillées, maisons hantées en ruine, trains fantômes sans fantômes. 

 

Et nous les morts ? Nous faisons tapisserie. On ne nous voit plus.