Préface à l'Atlas du Paris fantastique de Philippe Baudouin et Cyril Abad, aux éditions du Lotus et de l'Eléphant.
« Paris, a dit le peintre Maurice Baskine, est la seule ville constituée comme se constitue la pierre philosophale. » Qu’est-ce qui a bien pu faire de Paris cette Terre Promise de toutes les formes – passées, présentes et à venir – d’ésotérisme, d’occultisme, de « réalisme poétique » ou de « fantastique social » ?
C’est Clovis, le premier roi de tous les Francs, qui a élu Lutèce pour en faire la capitale de son Royaume en 508. C’était sans doute une décision stratégique, Paris bénéficiant de défenses naturelles et d’une bonne situation géographique, mais on ne peut écarter la possibilité d’une attraction magnétique de cette ville dont les habitants s’appelaient initialement les Parisii. Un nom qui sera mystérieusement associé à la déesse égyptienne Isis. C’est du reste l’égyptologue déviant Jean-Louis Bernard qui dira, dans un reportage télévisé de 1964 : « Paris est une ville cosmique. Il y a sur Paris une accumulation de forces : des forces telluriques, magnétiques, psychiques. Et la preuve nous en est fourni dès la plus haute préhistoire. »
Paris « barque d’Isis » ? Paris « pareille à Isis » ? La première occurrence de Paris désignée comme « ville pareille à Isis » vient du moine Abbon de Saint-Germain-des-Prés au Xe siècle. C’est dans son poème De la guerre de Paris : « O Lutèce, ce nom nouveau que le monde te donne, c’est Paris, c’est-à-dire « pareille à Isis », avec raison car elle t’est semblable. » On retrouve cette idée au XVIe siècle chez Gilles Corrozet, l’auteur du premier guide de Paris, La fleur des antiquités de la noble et triomphante ville et cité de Paris, qui raconte qu’une statue de la déesse Isis se trouvait à l’actuel emplacement du Centaure de César, place Michel Debré. Les femmes avaient l’habitude de venir donner des offrandes à celle qu’on surnommait l’idole de Saint-Germain, jusqu’à ce que l’évêque de Meaux, monseigneur Guillaume Briçonnet, ne la détruise à coups de maillet en 1514 et ne la remplace par une croix rouge, enlevée en 1650. L’image de Paris comme nef d’Isis reviendra obsessionnellement dans les écrits de Gérard de Nerval : « Bien que l’ancienne déesse des Parisiens, Isis, eût été remplacée par sainte Geneviève, comme protectrice et patronne, on vit encore, au XVIe siècle, une image d’Isis, conservée par mégarde sous le porche de Saint-Germain-des-Prés, honorée pieusement par des femmes de mariniers – ce qui obligea l’archevêque de Paris à la faire réduire en poudre et jeter dans la Seine. » Et en 1938, le renifleur Pierre Geyraud, enquêtant sur les « nouvelles religions de Paris », se rend dans l’arrière-salle des Galeries du Livre, 15 rue Gay-Lussac. Un certain Henri Meslin y fait une conférence qui commence par la lecture d’une prière : « Nous t’attendons, ô Isis Trismégiste, première émanée de l’Ineffable Absolu ! Avec nos Maîtres, les Mages et les Hiérophantes des Sanctuaires de Thèbes, de Memphis et de Babylone, avec les philosophes d’Alexandrie et les premiers gnostiques, avec les Cathares et les Albigeois, avec les actuels adeptes des Collèges secrets de l’inde, du Tibet et de la Mongolie, de l’Égypte et de la Palestine… » Et Meslin d’expliquer à Geyraud qu’Isis reviendra, que Paris est son île sacrée, que son temple était à Saint-Germain-des-Prés, et que Briçonnet fit détruire la statue adorée à l’extérieur de celui-ci.
On ne rendra jamais assez hommage à tous les enfants de Gilles Corrozet, tous nos guides et conteurs : Amédée de Pontieu, René Héron de Villefosse, Armand Lanoux, l’inclassable Pierre Gordon et jusqu’au fameux Guide de la France Mystérieuse édité par Claude Tchou. Dans leur Atlas du Paris Fantastique, Philippe Baudouin et Cyril Abad, dignes successeurs et réinventeurs de cette fonction immémoriale, nous font découvrir des vestiges autrement récents, et moins commémoratifs qu’annonciateurs de possibles péripéties à venir. Cinquante pièces d’un nouvel échiquier de l’étrange. Ce sont les sièges de l’Ancien et Mystique Ordre des Rose-Croix et celui de l’Ordre Martiniste Traditionnel, rue Saint-Martin. C’est l’atelier d’Edouard Buget, boulevard Montmartre. C’est l’ancien temple de la Golden Dawn rue Ribéra, la Fontaine de Neptune de la rue du Cherche-Midi et le repaire de Maria de Naglowska rue Vavin. C’est le cercle des télépathes de la rue Serpente et celui de la Société théosophique de France square Rapp. C’est le manoir néo-gothique de l’avenue Frauchot et le siège de l’Institut Métapsychique International, rue de l’Aqueduc. Et c’est même la collection de l’immense dessinateur et peintre Jean-Michel Nicollet, dans le quatorzième arrondissement. Qui peut douter que ces lieux ont une action profonde sur l’âme de ceux qui les habitent, visitent, croisent ?
Paris est une zone intense où se croisent les légendes primordiales, les luttes historiques, les commerces amoureux et les exécutions meurtrières. Les faits divers et les drames individuels semblent s’y expliquer, moins par leurs causes intrinsèques, que par l’influence des couches superposées du passé : tous ces fantômes qui continuent à errer parce qu’ils n’ont pas trouvé la résolution de leurs énigmes. Toutes ces étoiles errantes. Soyons l’Œdipe de ces sphinx. Ne cessons jamais, comme aujourd’hui Philippe Baudouin et Cyril Abad, de tendre l’oreille à ce coquillage cosmique. Le chant de Paris est notre guide à travers la nuit.