Fragment publié dans la revue Corps de Texte de Xavier Gélard, repris et fondu dans le roman Soap Apocryphe en 2012.
C’était encore la nuit, la dernière nuit de nouvelle lune de cet hiver-là, et les rues étaient vides et grises. J’avais rendez-vous 13 rue – pas des neuf-chats mais – des neuf-cochons avec l’autre identité de Léon Tzinman. Familièrement, on l’appelait « le clown » ou Bozo ; mais son vrai nom, c’était Ariman, l’esprit d’angoisse. Cette identité, [persona] ou masque-miroir issu d’une combinaison particulièrement audacieuse, préfiguré dans un poème particulièrement hermétique et oraculaire du début du siècle dernier, n’était pas un homme mais un lieu : un appartement trois-pièces où il logeait ses associations érotico-architectoniques les plus complexes et les plus sombres (le meurtre d’âme, l’inceste avec la sœur, Manfred, Don Juan, Carogne, Elvis, l’esprit d’angoisse, etc.).
- J’ai prié trop souvent, répétais-je alors machinalement en marchant jusqu’à Ariman, tirant sur une sèche, looké comme un détective des années fastes, chapeauté et nœud-papillonné, pervertissant presque aussi machinalement les codes et pensant à une jeune fille petite et brune et sensuelle et asexuée. Mais ça n’était pas facile avec cet Ariman, avec cet appartement monté en esprit d’angoisse, avec cet... Et à chaque fois que je pénétrais dans une des pièces (elles sont toutes munies d’un téléviseur différent, aux programmes quasi-identiques de petite jeune fille brune aux lèvres framboise, immaculée, sensuelle, sainte, asexuée), Léon Tzinman était en train de se scarifier en ricanant dans une autre. Sa menace réitérée vis-à-vis des autres, c’était surtout de se blesser lui-même. Il avait réussi à atteindre l’état poétique le moins doux mais aussi le plus intense : celui où l’on était simultanément bourreau et victime, martyr et tyran. Pour tout cela, et malgré son côté légèrement agaçant, j’étais fasciné par ses poses hypnotiques iraniennes (sacré lascar) et tentais de retenir ses mots qui semblaient prompts à s’évanouir dans l’air subtil, comme des acteurs.
O toi, fils de la lune
Equarrisseur des villes au loin
Je t’attends
Ariman avait peinturluré un œil pinéal sur Léon qui tenait un Rubicube entre les mains. Sur celui-ci était inscrit, disait-il, la véritable identité du Tueur du Zodiaque. Mais il semblait presque impossible de le reconstituer. Il y avait passé l’entièreté de la nuit précédente et ses deux autres yeux, à travers lesquels les veines explosés laissaient une tracée de sang, me convainquirent qu’il ne plaisantait pas le moins du monde.
Maintenant je m’endormais dans le rêve, dans le salon, après un whisky de combinaison perversive machinale des codes. Léon aussi devait dormir mais c’était impensable : en fait, il sortait de la dernière pièce où je l’avais laissé et m’observait assoupi, en silence. A mes côtés, un exemplaire de La prophétie des ombres. A cet instant, il aurait pu être lui-même une des soixante-quinze incarnations de l’ange aux paupières gercées, l’homme-phalène de Point Pleasant, l’esprit d’angoisse, et c’était la seule transcendance qu’il m’était désormais permis d’espérer.
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