Fragment publié dans la revue Corps de Texte de Xavier Gélard, repris et fondu dans le roman Soap Apocryphe en 2012.
Je les revois comme si c’était elles qui m’avaient rêvées. Et que ce soient les lumières qui s’agitent au-dessus du corps de la première, la façon dont elle languit lascivement son amour pour la seconde, les verres de Vodka Kristine déposés sur la table par un serveur inopportun (il a un trou à la place de l’œil où s’agite une nuée de photons) ou encore l’éclairage intense et presque ironique qui baigne l’ensemble du bar, ce n’est pas la peine d’en distinguer les couches successives ou les reprises, les advenues ou les angéliques défections, puisque c’est la même chose et c’est le même chemin. La grande cicatrice sur la jambe gauche de la première s’infecte, sa blessure se rouvre, et elle embrasse sa voisine et leurs visages fusionnent. Au fond de la salle, une femme au visage de chat chante la complainte de l’esprit tourneur. Son pianiste s’excite, ses bretelles tanguent. Il a une mélodie sur le bout de la langue mais elle refuse encore de descendre jusqu’à ses après-dernières phalanges. Ses mélodies sont des oiseaux, des dasein ; elle seraient presque des femmes. Et il sait déjà que cette mélodie lui est confisquée d’avance, et il payera jusqu’au dernier centime le droit de la jouer pour personne, pour rien. Car personne n’écoute, bien sûr, sauf la deuxième femme, qui tend la main pour me montrer une image de petite taille qui ne contient qu’une esquisse rapide de l’homme-phalène de Point Pleasant. Ses yeux sourient et je sens dans les miens comme une giclée d’étoiles. Et la première se retourne et dit : Rien ne va plus : je dois disparaître… Mais je ne la crois pas et je ne dois pas la croire. C’est une ruse. Il y va de ma vie.
Ces filles n’avaient rien – elles n’en avaient pas besoin – elles étaient le pouvoir. Elles créaient des mondes à l’intérieur de mondes, des fils de soie attachés entre chaque morceau d’espace-temps pour rapiécer les événements. Le patchworkdes réalités s’établissait lentement dans l’arbitraire pur et je ne pouvais m’empêchais de donner du sens à tout ce que je voyais : C’était l’excuse, le mat qui abolirait pour toujours l’attente messianique impondérable et les sempiternels remakesde la nuit des temps.
- Inutile, criaient les voix. Le sens n’est que le rapiéçage supplémentaire de la pensée ; le mat, l’insacrifiable qu’il faut sacrifier.
Et la propulsion m’était de plus en plus violente, secoué par des signes venant en tous sens.
- Les signes n’ont pas besoin du sens, criaient les voix. Des présages, mais nul destin. Et l’unique preuve est d’en suivre la trame jusqu’au bout.
Je savais, mais je n’en pouvais mais. Je me prenais pour un prophète : j’annonçais la fin de l’ici-bas, la Guerre Totale. Je disais que le Christ était revenu un million de fois. Tout le monde éclatait de rire. Je passais d’un tissu à l’autre, d’un niveau au niveau suivant à une vitesse infinie. Je traversais à la vitesse de mes pensées et rencontrais ces visages ovales, lunaires, doux et antipathiques. Ils me connaissaient tous, mais moi, non. Et leurs bouches me disaient :
- Elle va venir, elle joue encore. Elle est avec les jeunes noires de petite taille du troisième niveau. Tu les connais, elles sont toujours en plein simulacre de combat. N’espère rien : l’espérance est le commencement de la peur que tu ne pourras pas surmonter. N’aie pas peur : la peur est le commencement de cette victoire que tu n’as pas besoin d’obtenir. Et puis il y a cette dent que tu as perdu. Cette mélodie que tu n’as pas su retenir. Et cette actrice des années cinquante qui est devenue folle en observant un morceau de pierre de jaspe brisée. C’est ton ange. Elle arrive, oui, patience, mais n’oublie pas : elle n’existe que pour toi…
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