Une vie rêvée d'Elisa Point pour le livre, recueil des textes de ses chansons, Les filles sont des garçons bizarres publié en 2001.
Pense-bête ou drôle de lien
Souviens-toi qu’(…)
Elisa Point, Pense Bête
Selon toute vraisemblance, Elisa Point, de son vrai nom Alessia Innocenti, est née dans le quartier résidentiel de l’Oasis, au 7 rue Audrey Hepburn, le 5 avril 1976 (1) . Ses parents apparaissent à la page onze du livret des “ Filles sont des garçons bizarres ! ” : “ Un sourire et ils traversent la photo ” chante-t-elle sur Petites mouches. Elle n’a donc que sept ans quand sort son premier disque, L’Assassine. La rumeur veut que la personne photographiée sur la pochette soit : soit sa cousine, Laguna Maria Innocenti, soit une jeune fille anonyme présentant d’indéniables traits de ressemblance future avec l’intéressée ayant acceptée de se prêter au jeu et qui, ensuite, se serait suicidée dans un motel du Nord de l’Angleterre. Cette deuxième hypothèse s’est trouvée confirmée par la légende entourant la chanson Photo et qui veut qu’elle ait été la dernière écrite pour l’album, tandis que La fille James Dean relaterait les multiples déambulations de la jeune Elisa autour de la personne qu’elle aurait enfin invitée à poser pour la pochette du disque après l’avoir abordée avenue Désirée Clary. Elle se serait ensuite attachée avant tout à lui ressembler, et presque trait pour trait, comme assaillie par le remord. Ces deux hypothèses n’ont pour autant pour l’instant pas été vérifiées. Ce texte s’inscrit dans le sillage ouvert par la deuxième d’entre elles.
Cependant la chanson Photo n’en dévoile pas autant qu’elle creuse de zones d’ombre le fait relaté. Personne ne dit que le narrateur n’ait consciemment assassiné (comme le voudrait le titre de l’album lui-même) la jeune fille tombée. La seule équation posée est celle de la logique successive de la photographie et de la chute. Le sourire peut être celui d’une évidence tragique. On note qu’en moyenne 68% des suicidés n’ayant pas laissés de lettre à l’adresse de leurs proches (cette distinction est de taille) sont retrouvés un large sourire aux lèvres.
Certes, la fille James Dean a des cheveux blonds et Elisa Point est châtain, mais la photographie noir et blanc de L’Assassine laisse deviner de façon à peine masquée cette différence capillaire. D’autre part, Elisa le chante elle-même : j’aimerais lui voler un sourire pour tuer le temps. Elle ne devait pas deviner que ce sourire, une fois substitué au sien, ne tuerais pas que le temps. La plupart des tribus primitives considéraient avec effroi la photographie comme un vol, la dérobée de leur plus immatérielle réalité : leur âme. Ils n’avaient pas encore perfectionné la technique qui permet de revenir dans le souvenir (mauvaise conscience) du photographe. Les spectres anthumes n’ont, en effet, pas cessé de proliférer depuis l’invention de la photographie. Francis McKay avait, dans ses nombreuses recherches dans le domaine, remarqué le cas d’une célèbre actrice de cinéma, Louise B., possédant près de cinq mille trois cent fantômes d’elle-même hantant ses contemporains de son vivant. L’un d’entre eux fait même une rapide intervention au sein de The Canary Murder Case (1929), dans un miroir.
“ Je ne veux pas devenir ” chante Elisa Point, l’“ anti-star absolue ” (Thomas Bertay), sur une des chansons de l’album. Comme Oscar Mazerath dans Le tambour, Elisa Point décide de ne plus grandir. D’autres deviendront à sa place. Elle reste à cet égard aussi distante de sa propre identité qu’Howard Hugues (présent fatalement dans cet album) ne s’enfonce dans la sienne jusqu’à disparaître. “ Je t’aime mais je ne peux rien pour toi ” : rien d’autre que de ne pas devenir, être à ta place, remplacer ton absence par mon absence, reprendre le fil de ta disparition, être ton cercueil volant, “ pour oublier dans le noir ma lâcheté d’un soir ”. “ Parle à mes lèvres ” pourrait être ainsi la clé de cette substitution (d’ailleurs le verrou au centre du livret y mène irrémédiablement) : J’ai voulu que tu me double, tu as payé de cette dépossession, maintenant je creuserais le gouffre de celle-ci et me dépossèderais à mon tour. Je ne deviendrais pas, je serais ton identité immuable, de l’ “ attitude des statues ”. Mais quelle est l’attitude des statues lorsque plus rien ne leur est défendu ?
“ Je reste dans la photo ” répète Elisa Point dans Je ne veux pas devenir. Hypothèse absurde, à priori, mais à priori seulement. Pourquoi Elisa est-elle dédoublée sur la pochette du deuxième album (2) ? Et à quoi s’affaire-t-elle devant le miroir double de son troisième album (3) ? Quelque chose la tourmente, là, qui devra attendre onze ans (soit sa majorité légale) pour se résoudre dans L’instant d’après… : “ La même cicatrice loin dans la mémoire / Un faux air d’actrice dans un film noir / L’image arrêtée d’un souv’nir parfait / Et l’instant d’après tout à l’imparfait. ” Que l’on associe ces paroles avec les premières de L’Assassine (à l’imparfait, bien entendu) : “ Elle est tombée de la falaise pendant que je la photographiais / Comme dans un roman de James Hadley Chase elle est tombée de la falaise. ”
Un instant qui aura donc duré onze ans pour s’énoncer et, enfin, s’oublier. Entre temps, on sait peu de choses de la vie de la jeune Elisa. Il n’est pas impossible que l’un de ces “ beaux vieillards ”, un de ces “ messieurs que (s)on père connaît mieux ” ait pris un plus fort ascendant encore dans la deuxième partie de son enfance précoce que la première (voir à ce sujet la septième chanson de L'Assassine) et l’ait introduit dans les sphères de l’espionnage international. Quelques initiales significatives à cet égard se retrouvent dans la deuxième chanson de son deuxième album : la B.B.T.A., l’A.L.V.S., la R.R.F.F., la N.M.R., l’E.S.O. que seule une véritable spécialiste peut ainsi énoncer avec tranquillité, par bouquets d’acrostiches. Au sujet de cette chanson, Des rires et des larmes, on a parlé de “ drink music ” ; il s’agit au contraire d’ “ evidence music ” (au sens anglais : musique indicielle). L’objectif est de faire “ passer le message ” aux agents alliés par la radio, selon un code connu d’eux seuls. D’ailleurs, les cinq constantes de la vie d’une agent secrète sont présentes dans la plupart des chansons : la fugacité des relations nouées avec autrui, la méfiance professionnelle (“ même le serveur a l’air d’un imposteur ”), l’ennui et l’indifférence progressive aux événements, mais avant tout la solitude, les longues journées passées seule (en tous cas officiellement seule) à suivre Greta Garbo à Central Park, à St. James Park, à Paris… On sait par la biographie non-autorisée Looking for Gustafsson (W.J.Killneys, Private ed., 1997), que l’actrice suédoise succomba finalement aux offres de la N.M.R. pour travailler comme espionne après la seconde guerre mondiale sous le nom d’Harriet Brown (4). Elisa Point avait-elle la mission expresse de suivre Greta Lovisson jusqu’à sa mort en 1990 ? Serait-ce elle, l’ “ actrice en vision de solitude prête à se jeter dans le vide ” évoquée dans Café Suzanne Vega (La panoplie des heures heureuses) ? Et a-t-on remarqué qu’Elisa Point porte les mêmes initiales qu’une fameuse agent secrète (ainsi qu’une indéniable ressemblance physique), la mythique “ Bottes de cuir ” de la série anglaise The Avengers, pour ne pas la nommer ? “ L’ennui, tu n’connais que ça / Comment sortir de là ? ” Une voix (5) prononce avec énergie cette phrase mystérieuse dans la dernière chanson : “ Ta vie à toi, c’est New York, tu n’es que ça, tu es une île toi-même ! ” alors qu’Elisa rappelle encore : “ Tu recules, elle avance / Elle ressemble à une photographie. ”
Enfin l’album se termine sur cette phrase : “ Souviens-toi qu’il ne s’est rien passé. ” N’insistons donc pas, mais remarquons le changement de ton entre cet album et le suivant. L’instant d’après… était donc autant un disque personnel qu’une suite d’informations destinées aux alliés d’Elisa (6). Le suivant, par contre, se rapproche d’avantage d’une biographie possible mais cependant piégée. Dans “ - Les filles sont des garçons bizarres ! ”, tout ne sera pas révélé, et certainement pas le “ sentiment secret ” qui lui serre la gorge, l’étrange sourire qui rappelle l’air tranquille de Photo, cette seule raison de mentir qui tourne en cercles concentriques pourtant autour de l’instant suicide qui pousse dans son cœur des balançoires vides. Quelqu’un manque, en effet, et c’est probablement la jeune fille James Dean sur la pochette de L’Assassine. Elisa, avait alors, on le sait, sept ans, mais, demande-t-elle, est-ce une raison pour ne pas lui en vouloir ? Et même si cette vérité a tout d’un mensonge qui t’arrange (mon Ange) ?
Ange est bien sûr le nom de code du supérieur d’Elisa au sein de l’organisation internationale qu’elle avait rejoint après la sortie de L’Assassine et qu’elle décide de quitter après celle de L’Instant d’après…Nous sommes maintenant en mesure de donner au lecteur un rapide profil biographique de cet agent excessivement brillant, au style typiquement anglais (scones with tea and tangerine marmelade everyday at five at the club) et qui s’offusqua des trahisons successives d’Elisa au sein de son organisation, sans pour autant (sa sensibilité était comme beaucoup d’agents son point faible) aller jusqu’à ordonner son exécution. Sir Louis “ Angel ” Wilkins, au service de sa “ capricieuse mais néanmoins vénérable ” majesté, né en 1935 dans les colonies anglaises du Burkina Fasso, était un ami de longue date de Paolo Innocenti lorsqu’il remarqua les capacités de la jeune Alessia. Il n’était évidemment pas peu sensible au charme de cette enfant précoce. Collecteur de potins pour Truman Capote, conseiller aux traductions et partenaire de tennis de Vladimir Nabokov, professeur particulier de tir à l’arc d’Andy Warhol, prête-nom de J.D. Salinger pour ses démarches administratives et ses locations de chambres d’hôtel, ami discret de Paul Morand, sir Wilkins est probablement le plus excentrique des gentlemen gris de la seconde moitié du vingtième siècle. Dans son journal intime (malheureusement encore inédit), au sujet d’Elisa Point, il note : Points forts : invisibilité présence d’esprit discernement ; mais malheureusement aucun sens de la hiérarchie ni de la discipline. Tempérament mélancolique et burlesque. A encore volé la casquette de golf du Prince Charles cet après-midi. En somme, n’a pas changé d’un pouce depuis ses sept ans.
Sir Wilkins touche juste. Une lecture synthétique des “ Filles sont des garçons bizarres ! ” nous ramène invariablement à ces éléments : de l’invisibilité (“ je m’ennuage vers une avenue ”) à l’indiscipline (“ Et j’éternue / Vos fleurs si chères ” ; “ J’ai tant de gens à décevoir ”). Est-ce à ce supérieur voyeur, admirable mais néanmoins un tantinet encombrant, qu’Elisa pense lorsqu’elle dit “ Il faut qu’elle sorte de ce cauchemar à l’anglaise ” ? Mystère et boule de gomme. Toujours est-il que sans la présence magnétique de cet Angel Wilkins, sans son ombre insistante et ses circonvolutions entre les différentes strates de la N.M.R., Elisa n’aurait peut-être pas frôlé du doigt tant de vies solitaires qui lui permettront de renforcer sa personnalité de chuchoteuse… Elle l’admet dans Juste avant que ne tombe la nuit : “ Un bel ange te prend sous son aile / Réveil étrange à l’aube d’une vie nouvelle ”… Mais cet ange a “ froissé (s)es ailes et déjà (s)a voix se voile ” lorsque Elisa enregistre “ - Les Filles sont des garçons bizarres ! ”, il rend son dernier soupir et laisse tomber avec hauteur et négligence un bouquet de plumes fanées. Ses derniers mots, notés avec rapidité dans son Journal, sont : En fait, les agents secrets se sont toujours trompés dans leur hiérarchie des méfiances. Ils ont mis en avant le précepte “ Ne vous fiez à personne ” (Trust no one), alors qu’il faut avant tout se méfier de soi-même.
L’ange s’est envolé, mais Elisa Point, elle, ne perd pas pied et enchaîne instinctivement sur La panoplie des heures heureuses. Collection des villes hantées précédemment en compagnie de sir Wilkins : Londres (“ de messes basses et de fous rires ”), New York (“ Tu attends au milieu d’une avenue qu’une Limousine s’arrête devant toi ”), Rome (“ Rome en vespa (…) en ballade avec toi ”), Paris (“ Il y a dès qu’on ose un geste des couteaux des revolvers ”), l’album tout entier s’ordonne comme une révélation jusque là différée sur son identité, qui commence à poindre délicatement à la surface des choses. Que le lecteur lui-même remette en place les pièces du puzzle étrange qui se construit sous ses yeux : “ On sent le souffre ” chante Elisa sur une de ses nouvelles chansons, mais aussi : “ Un peu de rouge à mordre des lèvres ”, “ Mettons nos lunettes noires ” et surtout : “ Dans la fatigue des miroirs / Cette peur soudaine de se voir ”… Que le lecteur, donc, observe la figure dessinée par ces paroles éparses soudain recueillies et ordonnées en une plus large figure : nous ne pouvons douter qu’alors il se pose, à notre suite, la question suivante : Elisa Point serait-elle vampire ?…
La légende veut que, apprenant la mort de sir Louis Angel Wilkins quelques jours après ses funérailles, Elisa Point soit allée, seule, sur sa tombe, déposer un bouquet de roses bleues. Quelque journaliste indiscret l’aurait suivie et photographiée, caché derrière un platane. Au développement, il pouvait encore voir les roses, la tombe et le ciel assombri de début d’automne, mais Elisa, elle, avait disparu, s’était fondue dans l’air subtil.
Souvenons-nous qu’il ne s’est rien passé.
(1) “ Audrey Hepburn tombe d’une étoile ” chante Elisa Point sur Limousine Party. Mais ne faudrait-il pas plutôt comprendre : “ je tombe d’une étoile rue Audrey Hepburn ” ? Tous les scientifiques s’accordent à ce sujet : il y a autant d’étoiles dans le ciel que de personnes ayant passé un moment (court ou long) sur la Terre depuis le commencement du monde.
(2) Rien d’ailleurs ne prouve qu’il s’agit de deux photos de la même personne, ce pourrait tout aussi bien être Elisa Point et la victime de L’Assassine, l’assassinée, Elisa alors montrant à quel point elle aura réussi à lui ressembler, aura parachevée le projet fou de doubler sa doublure.
(3) On sait que l’application de dentifrice sur la peau est une technique utilisée notamment par les Levantines pour éclaircir leur teint de peau. Un magasin de beauté, Colette, impasse Radiguet, contient plusieurs livres à ce sujet. Elisa, originaire du quartier de l’Oasis, l’utilise-t-elle pour se rapprocher, non seulement en silhouette, mais également en texture, de la jeune fille “ James Dean ” de L’Assassine ?
(4) Comme plus tard la B.B.T.A. invitera Dominique Sanda (sous le nom de code de Sylvia Von Essen) pour une mission à Ferrare vers la fin des années 70.
(5) Serait-ce Zazie Delem, actrice et agent de la R.R.F.F. sous le nom de code de Tara K. ?
(6) Serait-ce le fameux F.L.E.P. dont il est fait mention dans les crédits ? Avait-elle été faite prisonnière par une organisation ennemie ? Ou se sent-elle alors encerclée, comme la pièce clouée du jeu d’échecs ?