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Le Double pays (texte collectif)
Paru en 2003

Contexte de parution : Spectre

Présentation :

Plaquette de conclusion de l'aventure Spectre fruit d'une folle écriture collective - avec principalement Luc Fafournoux et Fabrice J. Petitjean mais aussi des contributions de Thomas Bertay, Jonathan Bougard, Grégory Gutierez, Patricia Rousseau, Adrian Smith. La couverture était de Scott Batty. 






 

 

 

Mythes fondateurs

 

Les récits cosmogoniques des Gentlemen Invisibles s’opposent en deux points essentiels à la quasi totalité des mythes fondateurs des autres peuplades de l’humanité. Le premier point est qu’ils placent l’origine du monde non pas dans des temps an-historiques mais bien dans des temps historiques. Les G.I. reconnaissent en effet, et c’est là le second point, l’existence d’un autre monde ayant précédé le leur. Selon la plupart des sources à notre disposition, les Gentlemen Invisibles semblaient considérer que ce monde avait été détruit par un déluge qui aurait frappé la Terre au milieu du XXème siècle de l’ère chrétienne, qu’ils appellent « ère du Grand Poisson ». L’existence historique d’un tel déluge est loin d’être prouvée. Nous savons toutefois qu’à cette époque des bouleversements climatiques importants ont effectivement touché la planète. (1)

Si le monde ancien a bien été détruit, il ne continue pas moins à exercer une influence importante sur le monde nouveau par le truchement de ce que le Gentleman Invisible appelle les « rayons ». La croyance en ces rayons a pris forme dans des rites d’expiation, en particulier à travers le plus important d’entre eux : le rituel dit « d’allégeance au Grand Poisson » (nous y reviendrons).

 

 

Arthur et Marguerite 

 

Les récits cosmogoniques des Invisibles font état de deux héros créateurs jumeaux qui seraient à l’origine de leur monde. Dans la tradition la plus ancienne, ces héros sont appelés Arthur, qui est l’artisan forgeron, et Marguerite, la thaumaturge. Ils représentent les deux faces de la création : Arthur commande à la matière et Marguerite à l’immatériel. (2) Certains textes racontent comment ces jumeaux ont la faculté de se transformer en animaux aux fonctions psychopompes : les chats parleurs, ainsi qu’un énorme hippopotame femelle et bicéphale alternativement destructeur et nourricier qui est sans doute à l’origine du nom de leur maison mère, L’Hippopotame de Thèbes. Dans ces deux métamorphoses des jumeaux, on peut reconnaître, d’un côté, la dispersion de la dualité dans le pur multiple, représentée par la prolifération des chats et de leurs paroles, et de l’autre sa synthèse pour ainsi dire forcée : l’hippopotame, malgré sa puissance d’inertie, ne parvient pas à résorber les deux têtes ainsi que ses deux antagonismes comportementaux, il n’est pour ainsi dire qu’un socle pour l’agon dualiste. Cela suffit à prouver qu’il existait bien chez les Gentlemen Invisibles une conscience très forte mais postérieure au commencement du monde, des deux horizons du dualisme : l’un et le multiple. Et toute la pensée G.I. témoigne d’un effort constant pour ne pas dialectiser ces deux notions et du même coup retourner à un dualisme négateur. Ainsi l’hippopotame représente l’Unité fondamentale, la lourde masse, le ventre énorme, tranquille et affable de la communauté G.I. qui avance lentement et sans palabres, lorsque les chats parleurs incarnent la multiplicité chaotique, protéiforme et cacophonique du groupe. Cette ambivalence est essentielle est transparaîtra, comme nous allons le voir, dans les us et coutumes des G.I.

Pour ce qui est du contenu narratif de leurs mythes, il demeure pour l’essentiel assez commun : Arthur et Marguerite sont à l’origine du ciel, du contre-ciel et d’une double terre que les G.I. appellent le plus souvent le double pays. Ce dernier est constitué d’une terre diurne arpentée le jour et d’une terre nocturne explorée la nuit, dans les rêves et dans les films-dans-la-tête. Ils appellent la terre traversée le jour les Terres Mondaines et celle des films-dans-la-tête les Terres Interdites. C’est dans les Terres Interdites que les Gentlemen Invisibles disent avoir tiré les mythes qui expliquent l’avènement du nouveau monde ainsi que le sens de leurs existences. 

Un des mythes les plus singuliers de leur cosmogonie, indubitablement lié à cette intuition profonde de l’antériorité d’un monde, est sans doute celui narrant les déboires des jumeaux avec le « bébé fœtus » censé permettre la création d’un monde parfait. L’échec du projet des jumeaux et le ratage du monde nouveau qui en fut la conséquence est l’une des pages les plus savoureuses de leur mythologie.

 

 

Vers les terres interdites

 

Les rites de passage permettant l’exploration des Terres Interdites s’organisaient selon la croyance en des couches ou des contrées de la réalité se superposant les unes aux autres, et se mêlant pourtant de façon inextricable. Se réclamant un temps d’une sorte de néo-chamanisme urbain, les Invisibles aimaient à citer les vers ancestraux d’une population insulaire panaméenne, dont un des chefs, Paki, affirmait avoir ramené la version véritable et non trafiquée d’une périlleuse expédition aux confins des Terres Interdites :

 

La terre a plusieurs couches

En chacune vivent des esprits et leurs maîtres.

Seul le chamane peut les visiter.

Dans la deuxième, il voit les choses d’ici,

Sauf pour les hommes, qui sont plus hauts.

La troisième couche aussi est comme ici,

Sauf pour le ciel, qui est plus clair.

Mais les chamanes ne peuvent pas aller plus loin.

Seuls ceux d’antan ont pénétré la quatrième couche.

Au-delà des huit couches, il y aurait un autre monde.

 

Si le nombre exact des « couches » de la réalité n’a semble-t-il jamais beaucoup passionné les Gentlemen Invisibles, somme toute peu soucieux d’exactitude, la conception de la réalité comme plans d’expérience imbriqués, susceptibles d’interagir entre eux, a eu une grande influence sur la mentalité de la tribu, et sur nombre de rituels où s’indiscernent les catégories du réel et de l’imaginaire. Rien n’est plus ni réellement vrai ni totalement faux chez les Gentlemen Invisibles : tout dépend de la couche de réalité où l’on se trouve. La mythomanie propre à la tribu, devenue au fil du temps le mode privilégié de communication entre ses membres, procède moins d’une simple accumulation de contrevérités que d’une sacralisation rétrospective de ce qui n’eut jamais lieu. D’autre part, tous n’évoluaient pas au même moment dans les mêmes couches de réalité, ce qui devait provoquer d’épiques batailles et polémiques dont les fragments G.I. parvenus jusqu’à nous ont gardé la trace.

Les chroniques G.I. portent pour la plupart le nom générique de « spectres ». Extrêmement sujettes à caution si l’on y cherche la trace d’événements « réels », elles constituent la plus fidèle exploration des territoires du rêve, dès lors qu’on les considère pour ce qu’elles sont : le témoignage d’un art poétique de réécriture et de correction du monde, la trace vigilante d’un mode de vie exclusivement conçu sous le signe du retour et de la reprise. Ainsi l’histoire du clan ne se résume-t-elle pas à la simple collecte d’événements avérés, mais comprend aussi la retranscription fidèle de possibles rêvés, d’actions projetées, d’expériences retournées et reprisées. (3)

Loin d’être une simple falsification du réel vécu, la pratique ouvrant le passage d’une couche de la réalité à l’autre, dite du double rebond, permettait l’avènement d’une réalité étagée, aux plans multiples, semblable au dédale blanc du mythe G.I. (4), dans lequel le candidat chamane s’échappait de trois labyrinthes successifs et superposés, en se devant d’emprunter le même itinéraire au travers des méandres enclavées de trois labyrinthes différents. Le caractère indiscernable des couches ne facilitait pas l’orientation du Gentleman Invisible, et le novice s’y perdait fréquemment en conjectures. Passer d’une couche à l’autre par un saut décisif, un double rebond, nécessitait de l’apprenti chamane qu’il sache percevoir les lignes de jonction unissant une couche à l’autre, et qu’il parvienne ensuite à délimiter précisément le type d’interprétation propre à telle ou telle couche, pour parvenir enfin à situer l’emplacement exact du point où les ligatures du réel et de la fiction s’abolissent et s’indiscernent. La première couche se confondant absolument avec ce qu’il va advenir des suivantes, encore imperçues, la tâche n’était guère aisée. 

 

 

Les Intercesseurs

 

Les Terres Interdites, créées par les jumeaux en même temps que leur pendant négatif les Terres Mondaines, préexistent à leur création même. C’est une des subtilités de la mythologie G.I. que de bouleverser ainsi les propriétés temporelles. Ainsi les Terres Interdites ont-elles déjà été explorées par des héros qui habitaient l’ancien monde et que les G.I adoraient sous le nom d’« intercesseurs ». Souvenir d’un avenir, les terres interdites n’étaient encore pour ces derniers que des limbes lointaines qu’un ombilic étroit reliait à leurs corps en devenir. Les noms de Novalis, du gentil Gérard, d’Artaud-le-Momô, de Coco de Colchyde, de Nathaniel, de la Styrge ou de William Lee sont les plus récurrents au sein des rituels G.I..

Les Gentlemen Invisibles honoraient ces derniers comme de véritables Ancêtres dont les exploits étaient qualifiées par la tradition d’« incomparables ». Toute identification à un intercesseur était considérée comme impure et bouffonne et tout homme prétendant à une expérience fusionnelle métempsychotique ou psychovolontaire avec l’un d’entre eux était vigoureusement tancé par le groupe et immédiatement qualifié de « vantard » ou de « tocard ». Nulle autotransfiguration n’était permise, toute comparaison était chose proscrite car on exigeait de tout Gentleman Invisible une traversée singulière des Terres Interdites. La crainte principale de ce peuple, dans son rapport à ces tocardises proscrites, résidait dans le risque d’assimulation inhérent aux processus d’identification. Absolument rétifs aux craintes occidentales, à l’effroi subjugué de l’honnête homme européen, pris de vertige devant la possibilité même de la dissimulation, les G.I. craignaient bien davantage les tocards que les menteurs, que certains appelaient même avec enthousiasme « imposteurs angéliques », ou « bateleurs ». Se montrer différent de ce que l’on était, cela n’effrayait personne : on y voyait plutôt une opération métamorphique. Se montrer tel que l’on croyait être, là était le danger…

 

 

Les logiciels à sens

 

Cependant, il existait un revers à ces adjuvants angéliques : les âmes-idéologues, autrement appelées « logiciels à sens ». Elles constituaient les obstacles, les forces sombres qui barraient le chemin menant aux terres interdites. Ces âmes étaient des faisceaux de rayons qui émanaient ou bien des restes de tyrans anciens ou bien des corps de nouveaux tyrans que les G.I. regroupaient sous l’appellation de « penseurs du fondement » (ou parfois même « fondamentalistes »). 

Un récit qui appartient aux temps historiques des Gentlemen Invisibles raconte comment leur peuple a semble-t-il connu le joug de deux « logiciels à sens » rayonnant à partir de tyrans nouveaux pachydermiques, répondant aux noms d’âme-heidegger et d’âme-debord. Des recherches sur les historiographies ainsi que sur le lexique des autres clans ont montré que cette domination s’exerçaient alors sur la plupart d’entre eux. L’historiographie G.I. elle-même fait mention de la victoire du peuple Invisible contre « l’influence néfaste de l’ontologie insufflée par l’âme-heidegger » et contre l’aveuglement causée par « la dialectique de l’âme-debord » qui visent toutes deux dans leurs différences à « asservir et attrister les peuples ». 

Il est cependant à noter que les Gentlemen Invisibles tombèrent sous la domination d’une troisième âme-idéologue, l’énigmatique âme-mallet dont ils sont les seuls a priori à avoir subi la pression puisque de la racine « mallet » on ne retrouve nulle trace chez les autres peuples. Cette  âme-mallet, dont l’activité attristante et asservissante consistait essentiellement à innerver le cerveau des hommes d’outrecuidantes verbigérations (certains textes G.I. en sont d’ailleurs truffés) est cependant qualifiée par les Invisibles eux-mêmes d’ « âme presque insignifiante » ou « pour ainsi dire nulle ». Selon un de ces précieux cartouches insérés dans le corps des récits G.I., aussi connus sous le nom de « camionnettes », les Gentlemen Invisibles se félicitaient d’avoir échappé à l’influence des âmes suivantes : âme-hegel, âme-marx, âme-freud, âme-lacan, adorées, nous le savons, par les autres tribus urbaines de l’époque, et qui selon eux condamnaient tout accès aux Terres Interdites

 

 

Un « pseudo-peuple »

 

Dans la logique de l’opposition formulée plus haut entre « menteur » et « tocard », les Gentlemen Invisibles se considèrent eux-mêmes comme le seul « pseudo-peuple » par opposition aux autres tribus toutes qualifiées, avec variables degrés de nuances péjoratives ou laudatives, de « réelles ». Il était commun pour un membre des G.I. de quitter la tribu pour une autre société afin d’acquérir ce qu’ils appelaient ironiquement « l’authenticité de l’expérience ». Encore un bel exemple du dualisme propre aux Gentlemen Invisibles. Chez le G.I., l’identité ne se construit pas seulement par identification au groupe mais aussi par identification à ce qui s’oppose au groupe. Il ne s’agit pas tant de résorber la dualité que de  la maintenir, de l’absorber. L’identité du Gentleman Invisible est une dualité. 

Cela s’illustre particulièrement bien au sein de beaucoup de rituels G.I. où il s’agit de récuser en bloc les notions de vrai et de faux, de bien et de mal, de beau et de laid, créant ainsi une seconde dualité subsumant les anciennes dyades. C’est ce que j’ai appelé le processus ascendant qui n’a de terme qu’idéal et qui s’incarne dans la mythologie sous la forme de la dyade Soleil / Lune figurée par les jumeaux Arthur et Marguerite. 

Mais Arthur et Marguerite sont eux-mêmes ce que les G.I. appellent des « divinités non assignables » ou dyhas (dieu-diable-masculin-féminin), c’est-à-dire qu’en eux-mêmes une nouvelle série apparaît, que j’appelle le processus descendant, où les dualités s’empilent à la façon de poupées russes gémellaires (5). Cette pensée est connue chez les Gentlemen Invisibles sous le nom de « combat des deux lumières » qui est un combat sans victoire dont l’enjeu final est le combat lui-même.

 

 

 

Rituels

 

Nous savons que le peuple Invisible était connu en son temps pour le grand nombre et la diversité de ses rituels. Les textes à notre disposition, quoique relativement nombreux, ne permettent pourtant pas de justifier une telle réputation, ce qui nous conduit à penser que la majorité de leurs rituels ainsi que leur modus operandi devaient être le fait d’une transmission orale.

 

 

Rituel de démission du chef

 

L’un des rituels transmis oralement sur lequel nous possédons une documentation assez conséquente provenant de sources G.I., mais aussi d’autres tribus contemporaines, concernent directement l’organisation politique de ce peuple. Il s’agit du rituel de « démission du chef » aussi appelé rituel de « queste de l’authenticité perdue » qui est lié à cette construction de l’identité sociale par opposition au groupe dont nous avons déjà parlée. 

Le rituel de démission du chef était (comme son nom l’indique) exclusivement réservé aux chefs de la tribu et consistait en des démissions plus ou moins bruyantes et régulières des dirigeants. Le premier chef à avoir instauré le rituel semble être un individu appelé M.*** dont nous ne savons pas absolument s’il fut une divinité faisant figure de précurseur légendaire ou bien un véritable membre des Gentlemen Invisibles (6). Le premier chef historique a avoir effectué le rituel est Falukero qui démissionna quelques mois seulement après la naissance de la tribu et n’y revint jamais. L’un des chefs les plus puissants, Paki, démissionna lui aussi après quelques années pour un temps très court : on parle de cinq ou six jours. Mais le plus célèbre d’entre tous est sans doute Cézard dont la légende dit qu’il démissionna plus de cinq fois et assura ainsi à ce rituel une permanence et une pertinence que l’histoire G.I. n’a jamais démentie.

Les dernières recherches effectuées sur la signification sociale que recouvraient le rituel de démission du chef conduisent à penser que ce dernier avait essentiellement pour fonction de permettre de dédouaner les membres ordinaires de la tribu de l’exil vers d’autres tribus afin de protéger sans doute la natalité déjà faible du groupe qui pâtissait d’une trop grande disparité homme/femme. 

Cependant, cette explication n’est pas suffisante. Dans un ouvrage récent, Gabriel B. Shlin analyse fort justement les caractéristiques extrêmement particulières et singulièrement déroutantes de la chefferie G.I., pluricéphale et an-hiérarchique. La multiplicité à certains égards ahurissante des chefs simultanément en place contredit tous les faits communément observés chez les autres tribus de cette période. Si l’organisation générale desdits clans, à l’époque étudiée, s’organise régulièrement autour d’un refus proclamé du chef, généralement relayé, dans la pratique quotidienne, par les dénégations du chef lui-même (7), la tribu des Invisibles semble bien être la seule à se signaler par l’acceptation tacite de plusieurs chefs simultanés, organisés en une sorte d’institution surclanique, et apparemment quadripolaire. Le nombre exact des chefs en place fait toujours l’objet, à l’heure actuelle, d’interminables controverses, mais se situe probablement entre deux et cinq, le chiffre quatre demeurant certainement le plus propre à refléter le mode de pensée bi-dualiste des Gentlemen Invisibles (8).

La répartition précise des tâches à l’intérieur de cette cellule reste floue. Certains chercheurs, toujours persuadés de la véracité probable du mythe bien connu des « Supérieurs Inconnus », si cher aux G.I., avancent l’hypothèse de chefs réels et de chefs secrets dans l’organisation du clan. D’un point de vue social, la circulation centripète des flux de prestige pourrait en effet indiquer la prédominance d’un chef unique. Néanmoins, la centralisation toujours conjurée des prises de décision témoigne plutôt en faveur d’un précaire équilibre des pouvoirs, que Gabriel B. Shlin a pu désigner (d’une expression chérie du chef Faffou) par le terme d’arrangement des mécontents. Chacun des chefs semble en effet coexister avec les autres, non tant sur le mode attendu du combat et de la concurrence, mais bien plutôt – animés qu’ils sont d’une tendance au retrait qui confine à la paranoïa – sur celui de l’admiration et de la louange. Si le mécontentement des chefs résulte précisément de leur position dominante, il faut bien entendre cette rumeur, ces sautes d’humeur, comme un chant de détresse plurivoque, la mélodie même d’une solitude de la collectivité, incapable d’assumer la charge des choix, incapable d’indiquer la direction à prendre, reportant et emportant sans cesse le processus décisionnel dans une perpétuelle délégation du pouvoir, d’une relance constante de la responsabilité, et d’un interminable jeu d’abdications successives. Non point lamentation du manque, et moins encore chant guerrier, proclamation vindicative d’une hypothétique prise de pouvoir, l’inaudible et grinçant chantonnement de ces invisibles souverains n’est que le regret lancinant d’un trop-plein de pouvoir, et d’un trop-plein littéralement excédant. L’admiration pour les autres chefs, et l’encouragement toujours relancé à prendre la tête n’est donc rien d’autre qu’une forme de condamnation : il y a chez les chefs Invisibles un étrange mépris pour les maîtres et pour les dieux (9).

Car il faudra bien finir par le reconnaître : les infinies tergiversations (atermoiements communicatifs, velléités de retrait, vœux pieux, chantages affectifs, crises de larmes, menaces d’automutilation, etc.) précédant le rituel de démission n’ont qu’une signification possible, et n’indiquent qu’une chose avec certitude : il est dans la nature de chaque chef G.I. de tout faire pour que l’autre soit chef à sa place, et endosse ainsi la place sacrificielle du possible chef suprême. C’est à cette lumière qu’il faut analyser l’empressement suspect, la diligence revendiquée et presque obséquieuse à louer les autres chefs, durant d’innombrables cérémonies organisées à cette seule fin. Les Gentlemen Invisibles paraissent avoir une telle haine pour la prise de décision, une telle méfiance pour le pouvoir et le prestige, que ce fantasme de l’effacement, cette misanthropie proto-paranoïaque, ainsi que la facilité toujours renouvelée à vanter les talents de l’autre, semblent être, au fond, les seules compétences réelles de leurs chefs.

 

 

Rituel d’Allégeance au Grand Poisson

 

Le rituel G.I. qui nous est de loin le plus connu est le rituel dit d’« allégeance au Grand Poisson », parfois aussi appelé rituel d’« échec du Bouquet de Fleurs ». Ce rituel est entièrement lié à la faille mythico-temporelle instaurée dans la chronologie G.I. par l’existence d’un monde antédiluvien. Cette faille aurait eu pour conséquence d’instaurer systématiquement dans l’esprit des jeunes membres de la tribu, une blessure – ou bien une tache, analogue psychique de la tache mongoloïde – que le peuple Invisible appelait « mauvaise conscience ». Cette mauvaise conscience, rayonnant depuis l’ancien monde, créait chez les Gentlemen Invisibles un besoin d’expiation, et en même temps de libération, qui a fini par prendre forme dans le rituel d’Allégeance au Grand Poisson. Nous savons que le rituel se composait traditionnellement de deux grandes parties : nommées respectivement « Allégeance » et « Caprice ». La première partie du rituel, qui consistait substantiellement en une évocation du monde antédiluvien, se déroulait en deux phases : l’« allégeance au poisson-soleil » et l’« allégeance au poisson-lune ».

La première débutait lorsque le soleil atteignait son zénith. Les Gentlemen Invisibles se frappaient alors vigoureusement le corps à l’aide de gros livres blancs et bleus appelés « Buchen » censés représenter la sagesse antique des âmes-idéologues. Dans le même temps ils psalmodiaient des textes de leur cru, au caractère fortement élégiaque, dans lesquels il mettaient en scène de violents accès de mauvaise conscience ainsi que la peur de la destruction de la conscience universelle, engendrant stress et dépression. Il s’agissait de mimer le combat des Gentlemen Invisibles contre ce qu’ils appelaient les « maladies socialement transmissibles », peste psychologique apparue à la toute-fin du déluge et ayant décimé bon nombres de tribus d’alors. Une étape importante de ce rituel consistait ensuite à bouder les auditeurs réunis autour des officiants, en les accusant de ne pas écouter, de rester confinés dans leurs pauvres mensonges, d’ignorer la beauté et la profondeur des textes proférés.

A la disparition du soleil, commençait l’allégeance au poisson-lune. Les officiants étaient accompagnés dans leur transe par des coups répétés de blutoir (10). La coutume attribuait à cet outil, curieusement appelé « util », le pouvoir d’infiltrer les nerfs de rayons malins qui avaient pour conséquence de réduire le contenu de la conscience du Gentleman Invisible. Questions et réponses se propageaient de proche en proche dans toutes les directions, se vidant exponentiellement de tout sens.

Leur détermination se paralysant progressivement, ils n’énonçaient plus que d’insanes syllabes. La violence de la transe les amenait finalement à épurer leur échange verbal jusqu’au « hurlement-machine » et les GI possédés lançaient alors des sorts binaires à des fréquences vibratoires dépendant de l’intensité des coups de blutoir et de l’état de fatigue de leurs nerfs.

A la pleine lune, tandis que le combat semblait perdu, s’ouvrait alors ce qu’ils appelaient le « champ de la mystique montagnarde ». Une fois atteint le champ, l’Invisible écumant s’écroulait. Le son du blutoir cessait alors et la cérémonie du « Caprice » débutait par l’entrée en scène du Kiki.

 

 

Le Kiki

 

La fonction principale du Kiki consistait à aider les Gentlemen Invisibles anéantis sur le sol par la lutte contre les maladies socialement transmissibles à se réapproprier le passé – et sans doute même le présent –  via un séjour dans les Terres Interdites. Là, le Kiki devait guider les G.I. afin qu’ils découvrent les généalogies terrifiantes de la tribu. Le Kikiretranscrivait ensuite les récits que les Gentlemen Invisibles ramenaient peu à peu de leurs transes dans des carnets sacrés évoqués plus haut sous le nom de « spectres » qu’ils faisaient reproduire en beaucoup d’exemplaires avant de les enfermer dans une pièce fermée à clef appelée « grenier de l’hippopotame ». En raison de cette coutume, beaucoup de ces récits généalogiques ont pu nous parvenir dans leur intégralité.

Le Kiki était la plupart du temps interprété par un homme mais pouvait également être joué par une femme à condition qu’elle soit dotée de vertus masculines. Nous savons que le sacerdoce du Kiki n’a pas été sans danger pour les différents Gentlemen Invisibles l’ayant accepté. Il n’était pas rare que son interprétation provoque chez le G.I. de graves troubles psychiques qu’on pourrait apparenter à une schizophrénie de structure paranoïde dont les symptômes les plus communs étaient un désir irrésistible de quitter la tribu pour une autre, ainsi que l’écriture maniaque de lettres de démission. Heureusement, ces accès psychotiques ne duraient généralement que très peu de temps. 

 

 

 Les enfants de l’Institut

 

Parmi les récits généalogiques retranscrits par le Kiki et conservés dans les « spectres », le plus fameux est bien entendu le corpus dit des « enfants de l’Institut ». Dans ce récit picaresque, où toute la verve naïve des tribus primitives semble avoir atteint son apogée, les Gentlemen Invisibles s’imaginent avoir été les cobayes élus par deux dieux secrets, Kaméo et Teri, afin de réaliser leurs projets de domination absolue sur le monde. Les Gentlemen Invisibles ne cessent alors d’être en proie à de terrifiantes amnésies collectives, de s’empêtrer dans de sinistres et récurrentes erreurs d’interprétations, et surtout de mourir, remplacés par des doubles qui meurent à leur tour pour être eux-mêmes remplacés. 

Kaméo et Teri appartiennent à un obscur panthéon appelé « l’Institut de Métempneumase International » (IMI) que les Gentlemen Invisibles avaient coutume de situer dans un bâtiment « rue d’Assas, à côté de l’ancien hôtel Orfila ». Ces divinités, au caractère profondément immoral – ce qui leur confère, soit dit en passant, un certain aspect attachant –  exercent une domination fondée sur le pur plaisir qui, dans la tradition G.I., porte le nom de « Caprice ».

Il serait trop long de narrer ici les aventures de ces deux héros. Bornons-nous à mentionner quelques-unes de leurspéripéties les plus fameuses, telles que le combat contre les forces thiernoises incarnées dans la figure bigarrée du Grand Monarque Jacques Valorce, ou la découverte qu’ils firent de l’existence d’un troisième dieu échappé de l’IMI, le fameux Monsieur ***, qui se verra neutralisé par les deux divinités premières à l’issue d’un autre rituel, dit du Jettatura, l’un des seuls dont nous sommes sûrs qu’il ait été officié par un Kiki femelle, Mazè. On a retrouvé, à son sujet, le chant suivant :

 

A chacun des chefs est attachée Mazè

Elle est comme un petit morceau de coton blanc

Comme de la fumée

Mais personne ne peut la voir

Une autre qu’elle a réduit au silence les Grands Inengendrés

Certains disent que cette nymphe était autrefois une déesse qui s’appelait N’Ouze

 

 

Abjuration du Con

 

Il nous faut cependant ajouter que ces rituels d’Allégeance au Grand Poisson étaient parfois l’occasion de subvertir, pour des raisons nobles et moins nobles, les codes politiques en vigueur dans la tribu afin de modifier son organisation sociale en profondeur. L’une des tentatives de subversion les plus célèbres du rituel fut l’œuvre d’un chef, Pointé, qui tenta de détourner le rituel en Rituel d’Abjuration du Con, véritable messe de haine contre l’espèce féminine. Probablement atteint alors d’un délire guerrier, le chef Pointé utilisa toutes formes de manipulation pour tenter d’arriver à ses fins. Mais les viols sur mineurs et les tortures effrayantes sur femmes et animaux qui sévirent alors dans le cœur des Terres Interdites convainquirent les membres de la tribu de dépêcher un Kiki afin de faire subir au chef un rituel d’exorcisme, connu ensuite dans les annales G.I. sous le nom de « rituel abominable de Pointé ».

Episode rarissime dans les chroniques G.I., la destitution du chef en question fera l’objet d’une exceptionnelle mesure d’occultation, le Kiki achevant le rituel d’annihilation par la suppression pure et simple des récits de transes mentionnant le nom de Pointé, effaçant ainsi jusqu’aux moindres traces de son court règne. On s’attacha même à en bannir le souvenir pendant six mois, et les textes parlent à ce sujet d’un silence complet, imposé en pénitence à toutes les bouches de la tribu. Condamné non seulement à ne plus être, mais à n’avoir jamais été, Pointé fut réhabilité dans les « spectres » qui suivirent, et avec force louanges, en un retournement résurrectionnel coutumier aux Gentlemen Invisibles.

 

 

 

Activités sociales

 

On ne peut nier l’importance des arts audio-visuels dans la constitution comme société des Gentlemen Invisibles. Nombreuses furent leurs activités communes centrées autour de ces pratiques et plusieurs Gentlemen Invisibles ont réalisé des films. Mais ceux dont les enjeux se rapprochent le plus des rituels évoqués plus hauts sont les films de Timo et Paki, réalisés au sein de la maison de production adjacente aux Gentlemen Invisibles dite du Sycomore. Ce sont la plupart du temps des films conçus pour aucun public, c’est-à-dire une seule personne à la fois, et celle-ci est à chaque fois choisie personnellement par Timo et Paki. Ces enregistrements ont pour fonction de recréer les conditions de possibilité des films-de-la-tête. Une acception possible pour tenter de les définir serait le terme de « dispositifs ». 

Les « dispositifs » produisent un courant électrique qui envoie des lignes vers la personne présente, considérée alors comme le sujet de l’expérience. Suite à quoi, une masse infléchit la ligne et la courbe pour que l’image du « dispositif » devienne la réalité perçue par le sujet. Les masses en question sont des images appartenant le plus souvent au monde antédiluvien que le sujet de l’expérience filtre selon son propre régime affectif. A la fin de l’expérience, chaque sujet aura alors vu un film totalement différent. On a recensé cinquante-deux de ces « dispositifs » à ce jour.

Lors des quelques diffusions publiques des « dispositifs », leur rôle aurait été comparé à celui de la lumière émise par une lampe électrique. Il est important de noter que le courant électrique se diluait en proportion des personnes présentes. La masse imagière produite par le dispositif ne parvenait à créer la connexion qu’avec une seule personne à la fois. Sur deux ou trois sujets simultanément exposés, l’effet subsistait sans cependant donner accès aux Terres Interdites et disparaissait complètement au-delà de dix. L’image devenue pure lumière, le son passait au premier plan et générait une nouvelle cérémonie, dite du Mat, qui rappelait, sous une forme dégénérée, les spectacles de l’ancien monde. L’officiant n’était pas un Kiki mais un Naka, sorte de prédicateur blackface stimulant les zones archaïques de la psyché collective connues autrefois sous le nom de « religions » (11).

On peut dire que cette cérémonie appartient à une époque trouble de cette société, car ses chants évoquent également un désir suicidaire de quitter la planète et de partir rejoindre l’étoile Sirius. On sait que ce type de désirs ne naît que dans les périodes d’instabilité politique et de précarité financière engendrant le sentiment de désaffection des dieux. Les Gentlemen Invisibles semblent n’avoir pas longtemps éprouvé le désir de rejoindre cette étoile. Nul autre poème ou texte sacré n’y fait explicitement référence. Cette fascination étrange (et de courte durée) pour l’étoile Sirius, paraît avoir été vécue comme un glissement progressif vers une tendance sectaire et refermée des G.I. Les chefs portaient une toge et un casque de couleur noire, et les « disciples » leur devaient allégeance. Les textes de cette période sont abscons et ésotériques, et prononcés sur le mode de la mélopée hypnoïde, comme s’il s’agissait d’endormir les consciences (d’autre part, les cérémonies devinrent subitement payantes).

D’autre part, on sait qu’un autre rituel était pratiqué par les Gentlemen Invisibles : il s’agit du rituel du « film-dans-la-tête-des-autres » pendant lesquels ils enfermaient un membre de la tribu dont on voulait éprouver le courage devant de très longues séries cinématographiques à partir desquelles il devait ensuite relater son expérience propre. Elles furent choisies en raison de la place toute particulière qu’y occupe le spectateur, car la prolifération des personnages, et leur caractère interchangeable, rendait intenable l’identification sans cesser cependant d’encourager le G.I. à l’esprit de participation. Il n’est pas sûr que des rayons de « mauvaise conscience » n’aient pas proliféré à partir de ces rituels, car on sait qu’il s’agissait là de séries inachevées dont les Gentlemen Invisibles ne pouvaient s’empêcher d’imaginer les suites. La focalisation sur les rituels de visionnage de la série connue sous le nom d’Out 1 est également considérée par certains spécialistes comme une des causes de l’effondrement de la tribu. On sait, en effet, que celle-ci développait au sujet de la notion de tribu une légende particulièrement pessimiste, que les Invisibles simplifiaient par la phrase « Il aurait pu en être autrement… ». Nous ne sommes pas sûrs que l’image retrouvée récemment d’un enfant lançant au sol un dé sans face ne soit pas une autre figuration de l’échec propre à l’exécution de ce rituel. 

 

 

 

Première rencontre avec l’étranger

 

A la suite des viols et homicides sur des mineurs, un membre échappé de la tribu et arrêté par des forces extérieures, Gabi, mentionna plusieurs généalogies délirantes nées des rituels d’Allégeance au Grand Poisson. Un journaliste, François Laroussini, décida alors d’enquêter sur les us et coutumes des Gentlemen Invisibles. Les témoignages recueillis auprès des deux premiers chefs rencontrés, Cézard et Paki, lui parurent n’être qu’un vaste tissu d’inepties. Un meilleur contact s’établit avec le troisième, Faffou, d’un caractère plus sociable, et c’est grâce à lui que François Laroussini commença à participer aux activités du groupe. Il rencontra même Batè et Pointé mais ses investigations ne donnèrent pas les résultats escomptés. Avant même d’avoir terminé son enquête, le journaliste démissionna pour devenir, à son tour, un membre de la tribu.

Cet épisode de l’histoire G.I. est généralement connu sous le nom de Conspiration des danseuses et fit l’objet d’un film éponyme. C’est la première fois que la société des Gentlemen Invisibles se trouva confrontée à un événement historique remettant en cause l’existence même du groupe, et c’est probablement cette crainte qui est exorcisée par la réalisation du film. Le Kiki, quoique régulièrement cité dans celui-ci, n’est jamais montré. Cela doit certainement être attribué aux nombreux tabous dont les Gentlemen Invisibles ont toujours été accablés.

Nous ne savons pas quelles furent les causes de la dissolution comme société des Gentlemen Invisibles ni quand celle-ci se produisit. Certains ont avancé l’hypothèse d’une deuxième rencontre avec l’étranger, fatale celle-là, « ennemi fort et puissant, appâté par les décoctions et les macérations ». D’autres, la venue de cette célèbre nymphe au chant polymorphe dont parle justement un poème G.I. cité plus haut, N’Ouze, qui aurait « pris la tête » de plusieurs chefs, et réduit au silence, après une sévère glossolalie, les peuples phallocéphales, « subitement devenus joujous ». Mais comme l’a fait remarquer Fabian Lee, « une telle tentative d’envoûtement n’aurait eu aucune prise sur un groupe déjà assourdi par l’onanisme critique ». Il est vrai que la conviction mutuelle à l’autosuffisance était une des constantes du peuple des Invisibles, nourris par les chants alternativement consolateurs et guerriers du prédicateur Batè. D’autre part, on ne pourrait deviner, eût égard au caractère fortement hermétique de leurs traditions, comment chez un étranger préalablement insensible à leurs rites de dépossession et d’impouvoir, aurait pu naître un quelconque désir d’annexion des ressources nécessaires à leur épanouissement. Les deux propositions avancées au sujet de leur disparition n’ont donc abouties qu’à des impasses. 

Quant à moi, je n’ai aucune opinion sur la chose. 

 

 


(1) 
Cet aspect de leur mythologie rejoint en ce point l’hypothèse Gaïa.

(2) Certains textes plus tardifs font état de deux autres noms pour les jumeaux, Phanis et Volante, dont les fonctions ne seraient nullement différenciées. Quoique tentante sur un plan épistémologique, l’hypothèse d’un dualisme pour ainsi dire étouffé dans l’œuf ne nous semble rien moins qu’inconséquente en ce qui concerne les mythes fondateurs des Invisibles. Il est cependant vrai que le manichéisme des Gentlemen Invisibles n’est pas aussi tranché que dans d’autres mythes cosmogoniques gémellaires tels que ceux des Iroquois ou des Piaroas.

(3) Parallèlement aux récits de transe, ils collectionnaient aussi des objets magiques dans des petites boites, dites « boites à souci » ou plus simplement « soucilles ». Ces boites regroupaient des objets en apparence insignifiants (par ex : une salamandre séchée, un collier de malachite, un rouleau de chatterton, trois anneaux en argent, une coquille de noix peinte en bleu, une balle de ping-pong) mais dont les associations, connues sous les noms de « tissus » ou de « maillages », étaient susceptibles de provoquer une scène efficace de film-dans-la-tête.

(4) Le blanc est traditionnellement la couleur du mensonge chez les Gentlemen Invisibles.

(5) On pourrait croire que le processus descendant ne fait que parcourir dans l’autre sens le processus ascendant, mais il n’en est rien : les séries sont parfaitement indépendantes l’une de l’autre tout autant que le soleil et la lune. Ceci tient à ce que la série descendante ne débute jamais avec la fin de la série ascendante puisque par définition celle-ci n’a pas de fin, et inversement pour la série ascendante. Ainsi tout chose pour le Gentleman Invisible est-elle double. L’être est constitué de dyades en lesquels toutes les dyades du monde sont contenues. Pour le Gentleman Invisible le monde est 2 à la puissance n et ce qui lui tient lieu d’unité est le 4 (2 puissance de 2).

(6) Certains exégètes ont rapproché ce « M.*** » de la racine « Mallet », suggérant que l’âme-mallet eut été alors un véritable membre de la communauté G.I., qui préférait l’anonymat lors de ses apparitions publiques (la parole prononcée), et retrouvait sa dénomination originelle lorsqu’il se manifestait à travers des textes et des récits (la parole écrite). Mais cette théorie est loin de faire l’unanimité parmi les spécialistes.
(7) Auquel la tribu se soumet précisément en feignant de n’avoir pas à le faire.
(8) Certaines sources apocryphes ne rapportent-elles pas d’ailleurs que la maison des réunions, située « rue Soufflot », variait, elle aussi, en dimensions selon le nombre des chefs ? Gardons-nous néanmoins de considérer chaque chef comme une unité ferme et définitive : les chefs se plaisaient à incarner la dualité d’origine, parfois hippopotames, parfois chats parleurs, jusqu’à devenir indissociables. De plus, certains textes G.I. font allusion « au Chef » alors qu’ils se réfèrent explicitement à plusieurs d’entre eux en même temps.
(9) Personne n’honorait les Dieux chez les Gentlemen Invisibles. Ils les considéraient depuis longtemps comme insensibles aux rites. Les légendes racontées pérennisaient leur existence, mais pour le reste, on s’en remettait à eux. 
(10) Un instrument pour bluter la farine sans doute hérité du règne agraire de l’âme-heidegger.
(11) On retrouve là encore une dyade représentative du mode de fonctionnement des Invisibles : le Naka étant l’alter ego du Kiki, il donnait également accès aux Terres Mondaines ou « Fashen Lander ».