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Tous mes secrets sont dans la confiture
Paru en 2008

Contexte de parution : Ici-Bas





 

 

J’ai toujours adoré les inconnus qui s’adressent à vous comme s’ils vous connaissaient depuis fort longtemps. La femme à la bûche en parle dans une de ses introductions. Elle demande : « Ces inconnus sont-ils des miroirs ? » Elle demande : « Que voyez-vous lorsque vous regardez dans votre miroir ? »

 

Il y a cette vieille dame, complètement perpendiculaire, le dos cassé en deux, qui nous arrête, la nuit tombé, sur la rue du port, alors que S*** et moi nous raccompagnons alternativement dans la ville noire. Elle pointe du doigt une affiche de minestrone industriel et nous dit : « Il y a un scandale : on a retrouvé des petits serpents dans leurs paquets de soupe. »

 

Il y a cette autre, quelques mois plus tard, dont je ne veux pas me souvenir, toute en rouge avec un grand chapeau de paille, qui fait cette grimace de bête traquée et me hantera des rêves durant. Dans l’un d’entre eux, un de ces fameux rêves de décembre, je ne vois que sa tête. Une tête seule, au milieu d’une vaste cour d’école, et je la nourris.

 

Comment oublier cet étrange type lunaire, à Montpellier, qui arrête L*** pour lui expliquer qu’il en a marre du calcaire et vanter la façon dont les anciens chauffaient les pièces en plaçant une bouteille de vin au centre du mur ?

 

Et ces deux inconnus, qui se disent situationnistes et partent pour Paris, et qui nous offrent une bouteille de bière en nous entendant chanter une chorale à quatre G.I. ?

 

Comment oublier le regard de la sorcière qui nous poursuit, pieds nus, toute en noir, avec son balais ? Elle veut nous inviter à une fête, pense que nous connaissons son frère ; elle nous donne le numéro, mais, dit-elle, il faut être intuitif, car les deux derniers chiffres changent constamment. Elle dit : quand tu ne sais pas quelque chose, tu demandes avant de t’endormir, et, dans ton rêve, on te répond.

 

Et puis il y a Luis, Luis je crois, un petit sud-américain moustachu et nerveux qui a relu le « Tractatus Logico-Philosophicus » soixante-dix fois et que la police recherche pour agression d’enfants en bas âge.

 

Encore plus tard dans la vie, sortant fracassés d’une incroyable soirée, il y a cette fille qui demande une cigarette sans s’arrêter, mais en continuant à nous regarder, la tête à l’envers, alors qu’elle trace comme si elle traversait Paris à la nage. Elle fait du crawl tout en parlant.

 

On a dû la rattraper à la course : cette cigarette était un sacrifice que la ville exigeait, une épreuve avant de nous envoyer coucher.

 

Et encore ce type, complètement schlass, au milieu de l’été chaud, avec son chien sur une poussette, qui pousse des exclamations de joie. Et ce vieillard tatoué et rigolard, qui parade avec son iguane domestique sur l’épaule. Et encore cet autre, un vrai diable à barbe, qui répète des horaires de train avec une voix caverneuse, dans le bus rempli d’hommes bâclés, effondrés et épuisés.

  

Les soufis disent que les beaux visages sont des Coran parlants. Mais tous ces inconnus sont des Bhagavad Gita sur pattes. Ce ne sont pas des miroirs, ce sont des anges. Ces inconnus sont des anges qui, pendant un instant, se sont confondus avec leurs fonctions jusqu’à perdre tout égo. Car nous avons tous des fonctions angéliques, mais nous ne les laissons s’exprimer qu’avec modération, par peur de débordement d’amour, indécence, impudeur. Les inconnus trop affectés nous font peur. Ceux qui partagent trop de secrets nous donnent l’impression d’avoir été malgré nous endettés. C’est parce qu’ils mêlent un peu d’amour, c’est-à-dire d’égo, à leur angélisme. Ceux qui nous ravissent n’en font rien : ils prononcent des paroles tranchantes comme des sabres dans le beurre de notre âme. Ils nous envoient promener dans des rêves. Ils ne veulent rien : ce qu’ils nous donnent, ils ne l’ont jamais eu et n’ont jamais cru nous en faire cadeau.

 

Moi aussi j’ai fait l’ange, une fois (une fois seulement). C’était il y a quelques mois. J’ai fait l’ange des Hare Krishna, en étant le seul passager du métro à manger leur célèbre biscuit pendant qu’ils chantaient leurs airs en agitant leurs queues de cheval et leurs bibelots. Il était délicieux : un sablé au chocolat. Ils ne demandaient rien : juste de pouvoir nous en offrir un, et toute la rame les rabrouait comme s’ils venaient quémander. Du coup, ils m’ont offert un CD de musique, très vite, au moment de descendre du métro, les doigts du Krishna et les miens se sont croisés à la fermeture des portes. Nous nous sommes souris d’un air complice. Je suis arrivé chez mon vieil ami avec un drôle d’album entre les mains : il était excellent. Les Krishna sont bien plus anges que moi : ils ont depuis longtemps intégré la profession. Ils savent qu’il ne faut pas être gentil dans la vie, il faut être cosmique. Il faut participer au grand jeu du monde avant qu’il ne nous lâche. Et tant pis ou tant mieux si des fois il faut avoir l’air gentil pour ça. C’est si simple.