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Il y a deux dieux
Paru en 2014

Contexte de parution : Trans Humance





 

 

Il y a deux dieux, il y a toujours eu deux dieux. 

Il y a deux dieux, mais il n’y en a qu’un des deux dans lequel l’homme puisse « croire », et c’est le Dieu-Peur. 

L’homme qui croit en Dieu croit toujours au Dieu-Peur. 

Le Dieu-Peur, c’est le Premier. C’est le Maître du Mal. C’est celui auquel on promet amour et soumission, dont attend qu’il nous donne ce que l’on veut et dont on craint qu’il ne nous châtie pour nos manquements. Le Dieu-Peur, dans notre vie, est successivement un suppléant au Père, un président normal, un PDG Bisounours (ou « Bisoutron »), le juge du tribunal de la dernière heure, et une espèce de Dodo la Saumure post-mortem : le patron d’un nuage-boxon à anges-putes et gros cigare. 

Au mieux, il fonctionne comme un rappel permanent que le monde ne ressemble pas à ce que l’on attend et ne lui ressemblera jamais. Le Dieu-Peur, c’est le grand décevant ; c’est même le maître de toutes les attentes déçues. Tout est toujours raté dans son cosmos en carton-pâte. On lui demande une chose, et on en reçoit une autre. Notre père qui est aux cieux, faites que je prenne la place de l’autre con au bureau et que la femme du patron me suce la queue. Les années passent, on prie toujours, et pourtant, à la fin, on a toujours rien. On a beau se dire que l’hiver ne durera pas ; toute la vie, on trouve ça : froid. Le Dieu-Peur, c’est Cervantès qui se marre quand Don Quichotte se fait exploser les dents. C’est le principe par lequel les salauds gagnent toujours et les gentils se font toujours avoir. C’est aussi l’arnaqueur suprême, notre complice et l’avocat de toutes nos dégueulasseries. Le Dieu-Peur, c’est celui qui justifie ce que l’on fait subir à autrui sous prétexte de l’élever. Le Dieu-Peur, c’est celui qui nous a fait tel que nous devions devenir une star et, notre ami, non. Le Dieu-Peur est une ordure quoi qu’il arrive. Si l’homme est un raté, c’est celui qui se nourrit de son échec.Cc’est le regard sans cesse posé sur notre misère. Si l’homme a réussi, c’est celui qui excuse les moyens employés. C’est la raison pour laquelle nous avons réussi. C’est notre joker et celui qui règle la note « morale » à la fin du séjour. Le Dieu-Peur, c’est notre meilleur copain quand il s’agit de pourrir la vie de nos semblables et de les faire se sentir inférieurs à nous. Le Dieu-Peur, c’est nous et notre grand copain : Dieu. 

Heureusement qu’il n’y a pas que lui. Heureusement qu’il y en a un autre. L’autre, c’est le Dieu-Freak auquel l’homme ne croit pas, mais qui est pourtant partout. Le Dieu-Freak, c’est celui qui est en anagramme dans les textes sacrés, en hologramme dans les images. Indéterminé, inconditionné, c’est celui qui est au principe de toutes les traditions et au cœur de toutes les connaissances, mais limité par aucune et inatteignable par quiconque. C’est celui qui est toujours là, invisiblement dans chaque chose, étendu dans chaque moment. Le Dieu-Freak s’épiphanise dans une multitude de visages, mais n’en recoupe aucun, les formes devenant folles à son approche ; il brûlerait plutôt que de se substituer à un instant de solitude. Le Dieu-Freak, épée de la Clémence et ange de la Rigueur, c’est celui qui, comme dit Maître Eckhart, ne « commande à aucun acte extérieur ». C’est le dieu qui est loin, loin de toutes les étoiles comme de chaque planète, dont les poètes ont entendu la voix, que les gnostiques ont déduit de leur exégèse, et dont les amoureuses sentent parfois la frissonnante caresse. C’est une note de piano au milieu du silence ; un son dans la nuit ; une rumeur persistante. C’est celui pour lequel dansent les soufis. C’est celui auquel l’homme s’efforce d’atteindre, par l’ascèse et le courage, le cœur et l’exigence, la pureté de l’âme et la grâce des gestes. 

« L’image de Dieu est d’un adolescent-jeune fille » a dit un jour Jacob Boehme. Le Dieu-Freak est une Déesse-Fée. L’homme n’a pas besoin de croire aux fées, il lui suffit de ne pas nier leur existence. C’est même la seule condition du sacré : il n’a pas besoin d’être affirmé pour être, il lui suffit de ne pas être nié. La vie lui ressemble de toutes façons. Elle n’est pas du monde, n’a pas fait le monde, mais le monde devient connaissable à travers elle. C’est toujours comme ça que je l’ai vue, connue, croisée. Une jeune fille aux cheveux courts, qui vous rappelle à vous-mêmes au moment où vous vous perdiez. Quelque chose qui nous pousse à nous tenir droit, à tenir nos engagements, à être ferme sur nos principes et sans lequel on ne pourrait rien faire. Un fragment de lumière qu’on ne connaît pas mais qu’on sait être nôtre. Une voix qui murmure votre nom quand vous êtes en train de vous trahir. Une mélodie perdue derrière les mauvaises fréquences de la radio cosmique. 

Léo Ferré : « Il y a six mois, j’ai déjeuné avec Sartre et je lui ai dit que j’entendais une voix en moi qui criait : « Léo ». Ca me flanquait la peur et je me retournais. Sartre m’a dit : « J’entends la voix aussi, mais ça m’agace ». »