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Pour Francis Vadillo
Paru en 2014

Contexte de parution : Facebook

Présentation :

Post Facebook écrit à la mort de notre ami le réalisateur Francis Vadillo en décembre 2014. 








Francis Vadillo et moi, nous ne nous sommes pas vus si souvent. Mais à chaque fois que nous nous sommes vus, nous étions des amis évidents, perdus et retrouvés. Lui avec son perfecto de rocker, moi avec ma barbe de pope, nous étions deux personnes très différentes qui avions toujours vécu au milieu de choses analogues et qui parlions le même langage. Qu’il me parle de son amour du « Mont tout-est-lié » ou de Nietzsche, des albums des Beasts of Bourbon, du cinéma de Fassbinder ou de l’histoire de l’anarchie, Francis était une force d’intelligence et de sensibilité, de pudeur et d’intégrité rare. C’était un type digne et droit, avec une voix douce mais une pensée claire, qui savait penser par lui-même et faire de ses pensées des actes. Ces actes étaient devenus des films, et quels films : L’éthique du souterrainUndergronde… Un cinéma qui épousait l’histoire d’une des plus belles poussées artistiques de notre continent : le comix, le fanzinat, l’auto-édition, l’artisanat, l’amour du dessin, du trait, de l’art, bref : la grande aventure héroïque de notre temps. Un cinéma qui réussissait à être à la fois sobre et percutant, clair et intense, plein d’ombres, de lumières, de sons et de vie. 

Grâce à Francis, avec Francis, j’ai retrouvé Mattt Konture que je n’avais pas revu depuis des dizaines d’année. C’était au festival Sismic en Suisse, dans un coin de forêt à l’écart des expositions, sous les arbres et sans ma barbe – on était filmé par Francis tous les deux. C’étaient de vraies retrouvailles malgré la caméra, et on se racontait des vieux souvenirs de grande jeunesse – on évoquait le Paris des années 80 et Galopu, alors qu’il y avait Julie Doucet juste à côté de nous, mais pas dans l’image, hors champ, en observatrice... Le soir même, Jean-Christophe Menu faisait le DJ et je voyais Francis danser comme un beau diable sur Pet Cemetary – sur la terre battue du Sierre alternatif, avec une électricité extraordinaire, et ces mouvements de danse qui ne s’improvisent pas mais se retrouvent dans la transe. Soudain, Francis était le cinquième Ramone. 

Grâce à Francis, avec et sans Francis, j’ai rencontré une de mes meilleures amies : Fabienne Issartel. On pourrait presque dire que nos âmes se sont retrouvées grâce à lui. Il a préparé, organisé notre amitié, nous a mutuellement donné rendez-vous à distance. Il nous a dit : rencontrez-vous, et, un Samedi après-midi, on l’a fait. On a dû se descendre une bouteille et demi de vin blanc en parlant de tout et de n’importe quoi et en riant énormément. Depuis, on ne s’est pas beaucoup quitté. Quand Francis venait à Paris, on se voyait au moins tous les trois – dans des soirées de longue dérive qui pouvait partir des Oiseaux à Pigalle, passer par le Gin Go Gae rue Lamartine, la rue Richer, la place de la Bourse, Réaumur-Sébastopol ou la place de la République, la place des Vosges où on ne peut pas s’empêcher d’y tourner comme autour d’une Mecque, pour finir place du Bourg-Tibourg… De quoi on parlait tous les trois ? De tout, un peu. Des confidences, des évidences, des paradoxes ponctués d’éclats de rire.

« Nous avons notre ami en nous désormais, a dit Jean-Christophe Menu quand Francis est parti : et comme il fut parmi les vrais et parmi les purs, nous n’allons pas le décevoir. Il y a maintenant un peu plus d’anarchisme en nous, un peu plus d’Espagne, un peu plus de punk, un peu plus de révolution ! »

Oui, mais quand même, je veux nous imaginer encore une fois dans une dérive à Paris, tous les trois avec Fabienne, les alcools nous éclairent mais ne nous enivrent pas, la marche nous réchauffe mais nous ne épuise pas, nous tournons autour d’une place qui se met à tourner sur elle-même, la lune se rapproche et s’éloigne alternativement, et il n’y a pas de fin.