Partie d'un cycle de poème publié sur le blog Le Livre sans visage entre octobre et novembre 2020. Repris dans Déviations avec Bertrand Mandico, éditions Anima, en 2024.
Vivement que je vive
Que je quitte cette chambre de nuit
Où ses yeux du ciel ont mis mes jours en vrac
Où ses cheveux de fée ont brouillé ma vue et liquéfié ma flamme
Où sa musique amère de docteur malchance a ravagé mes joies
Vivement que je vive
Que je quitte ce pince-cul des saints
Où j’ai tiré les rois, perdu la face, branlé des reines
Où j’ai conduit la Mesnie Herlequin des vivants antérieurs
J’étais l’homme-labyrinthe fiancé à la folie des autres
Le petit joueur de dames au milieu des archers
Je faisais tapisserie avec mes tartines de miel
Tout ça dans un sac noué dans ma gorge serrée
Avec des langues pour les vivants
Des bougies pour les morts
Et des fleurs pour Frankenstein
Vivement que je vive
Vivement que je pleure pour de vrai
Je n’étais qu’un souffleur au théâtre des morts
J’avais des trous de mémoire et j’oubliais mon texte
J’avais tellement aimé que je m’en trouvais moche
J’avais tellement bavé que je m’en croyais sec
J’avais tellement tourné en rond que je ne pouvais plus encadrer le visage de mon ombre en peinture
L’aube m’avait retrouvé devant le Pont-Marie
Une statuette d’Horus mise en pièces, avec une jambe en moins
J’étais l’Œdipe boiteux de ce sphinx asphyxiant
Et la Médée maudite de cette guerrière maure
J’en perdis la voix sur une faute de français
Au soir que je devais retrouver mon sickamour perdu
L’accès se fit abcès et je dus disparaître
Je fis ma conférence au Théâtre de la cruauté
La main dans le sac de mes tartines d'ennui
Avec des tristesses pour les gosses
Des malheurs pour les filles
Et des fleurs pour Frankenstein
Passent les jours et les maux dont nul ne se souvient
Après la gorge les yeux, après l’oreille le nez
Tous les sens obstrués l’un après l’autre dans une cavale folle
Chaque soir me visitait le regard de cette femme funéraire
Que je voyais reflété à l’envers dans les glaces de la scène
Étais-je fou d’aimer une spectatrice
Étais-je malade étais-je fou
Les poètes ne se pâment paraît-il que pour les étoiles
Les femmes qu’éclairent le lustre d’une gloire adamantine
Les stars amères et les puissances infâmes
C’était écrit dans tous les livres que j’avais oubliés
Étais-je fou étais-je triste
Allais-je passer ma vie à pleurer dans des mains pleines de trous
Et tous ces jours qui passent et se ressemblent tant
L’année se levait à Salpêtrière-City
C’était ce jour taré où l’on me crut mourant
C’était ce matin ivre
Où je rentrais à pied, fort de tant d’élégance et d’obséquiosité
Le démiurge n’avait jamais été aussi raffiné dans l’ordure
C’est du moins ce que je croyais et mon dieu j’avais tort
Un sursaut de vie me poussa dans les bras d’une femme
Que je n’appellerai plus jamais que la sombreuse d’âmes
Nos journées furent immenses nos désirs en trompe-l’œil
Nos voyages nous menaient vers d’incroyables drames
La sombreuse se pâmait et je m’enfonçais dans ses draps
La nuit atteignait jusqu’à mon cœur et me fit oublier tout ce qui n’était pas elle
Tous les signes convergeaient et c’était toujours elle
Tous les écrits hurlaient et c’était elle encore
Perdu dans une contrée où tout était désert
J’atteignais le siège de la plus triste reine
Celle qui vous donne la mort et vous promet la vie
Celle qui vous donne l’espoir et vous retire la joie
Celle qui vous annonce tout et prend même ce que vous n’avez pas
Face à elle je me fiançais avec la sombreuse d’âmes
C'était déjà chanté dans mes comptines de merde
Avec des oranges pour les jours
Des citrons pour les nuits
Et des fleurs pour Frankenstein
Mais sortirais-je un jour de ces litanies ivres
De ces messes pour dancing
Ces requiem d'enfants malades
Car je n’ai pas pu continuer à feindre l’espérance
Je me suis écœuré de cette sèche charité
Je n’ai pas voulu me contenter de cette foi en rien
Et je laissais en plan le rade là-bas des espoirs à rebours
Y a-t-il une vie après le sickamour de ma vie
Y a-t-il une vie après la femme de ma mort
Y a-t-il un vertige après le dernier des vertiges
Celle qui vous tend ses lèvres et vous assèche le cœur
Celle qui vous donne sa main et vous retire votre âme
Celle qui vous dit libre de tout et coupable même de ce que vous ignorez
Vivement que je vive
Vivement que je quitte cette prison de mort
Où je tourne en rond attendant quelle sentence
Quelle délibération d’un jury psychopathe
A tartiner toujours mes confitures de chair
Avec des lambeaux pour les âmes
Des saignées pour les corps
Et des fleurs pour Frankenstein