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Des fleurs pour Frankenstein - La chanson de Pacôme
Paru en 2020

Contexte de parution : Le livre sans visage

Présentation :

Partie d'un cycle de poème publié sur le blog Le Livre sans visage entre octobre et novembre 2020. Repris dans Déviations avec Bertrand Mandico, éditions Anima, en 2024. 

 








Toute ma vie je crois bien j’ai cherché ma chanson
Un homme doit avoir une chanson
Une chanson pour mourir
Une chanson pour renaître
Une chanson pour aimer
Une chanson pour supporter de n’être pas aimé
Une chanson pour voir
A travers le miroir glacé du démiurge
Et son labyrinthe de malheurs
Une lumière une chaleur quelque part au loin
Une lumière quelque part au loin pour supporter
Ce que les gens peuvent être vaches

 

Et puis un jour quelle joie j’ai trouvé ma chanson
Elle m’attendait au coin d’une rue de Paris
Toute ma vie m’a-t-elle dit je t’ai cherchée mon âme
Une chanson doit avoir une âme
Une âme pour mourir
Une âme pour renaître
Une âme pour aimer
Une âme pour supporter de n’être pas aimé
Une âme pour sortir
De la poubelle du démiurge
Et son labyrinthe de souffrances
Vers une lumière une chaleur quelque part au loin
Une lumière quelque part au loin pour supporter
Ce que la vie peut être moche
C’était une fille sombre et colorée
Une chanson brune au grand cœur
Face à elle j’étais apprêté comme une catherinette
J’étais gentillet comme une petite lorette
Elle était tellement plus intelligente que moi
C’était une jeune femme austère qui ne faisait pas de cadeau

 

Un temps plus tard sur la scène je chantais ma chanson
C’était au théâtre de l’empire
Devant une salle de messieurs le cul nul sur leurs trônes
Ils grignotaient des doigts d’enfant pauvre en guise d’amuse-bouche
Ils me congratulaient pendant que je chantais
Une âme doit avoir un cœur
Un cœur pour mourir
Un cœur pour renaître
Un cœur pour aimer
Un cœur pour supporter de n’être pas aimé
Un cœur pour mordre
A travers la trame zébrée du démiurge
Et son labyrinthe de désastres
Vers une lumière une chaleur quelque part au loin
Une lumière quelque part au loin pour supporter
Ce que le monde peut être vide
Ces messieurs chièrent et me dirent nous aimons votre chanson
Mais vous pourriez en faire un bien meilleur usage
Trempez-la dans l’huile trempez-la dans l’eau
Vous pourriez lécher nos escargots lorsque vous la chantez
Ou les chattes de nos plans-culs avant que nous les baisions
Vous pourriez louez la beauté de nos vieux slips troués
La grande taille de nos queues le délice de nos jus
Nous vous offrirons un triomphe et les clés de la Cadillac rose
Une miette de notre sandwich et toute notre estime
Alors ma chanson et moi nous nous sommes regardés
Et nous avons rigolé jusqu’à nous étouffer

 

Un temps passa et je me retrouvai dans un temple
Il était fait des cadavres de centaines d’animaux
Au centre de l’autel le plus pur des humains était torturé
Je fus pris de vertige et je m’agenouillai
Un prêtre me bénit et me souffla son haleine puante
A travers le micro de sa messe de viande
Il parlait en bouffant de la confiture de porc
Et il me proposa de chanter ma chanson
Un cœur doit avoir un ventre
Un ventre pour mourir
Un ventre pour renaître
Un ventre pour aimer
Un ventre pour supporter de n’être pas aimé
Un ventre pour digérer
Le jus de pétrole du démiurge
Et son labyrinthe de merdes
Et trouver une lumière une chaleur quelque part au loin
Une lumière quelque part au loin pour transformer
Toute cette crasse toute cette saleté
Le prêtre me dit que tout ça c’était bien gentil
Mais le texte manquait singulièrement de côtelettes de porc
Je pouvais tout reprendre avec un peu de soupe de viande
Je pouvais chanter mieux en sirotant sa chiasse 
Alors ma chanson dit tout haut : ce n’est pas le vrai monde
Ce dieu de viande est un mensonge
Cette messe est immonde
Relève-toi me dit-elle tout cela n’est qu’un leurre

 

La moitié d’un temps passa je vous la fais courte
Vint une femme d’ombre et de lumière
C’étaient nos meilleurs jours ; c’étaient nos pires années
Au loin on entendait une triste mélopée
Elle nous salua de son grand chapeau claque
Elle nous présenta son petit cirque d’acrobates
Et ma chanson et moi nous nous mirent à l’aimer
Un ventre doit avoir un amour
Un amour pour mourir
Un amour pour renaître
Un amour pour vivre
Un amour pour supporter de n’être pas vivant
Un amour pour sourire 
Dans le dernier des mondes
Celui dans lequel je meurs et je ne reviens pas
L’amour nous apprivoisa ma chanson et moi
L’amour nous régala de champignons rares et d’alcool sucré
L’amour nous balada dans son carrosse de chair
Et au cœur de la nuit la plus noire de l’année
L’amour s’agenouilla et me demanda comme un service 
De lui prêter ma chanson
Toute ma vie je crois bien j’ai cherché l’amour
Je n’avais vécu que pour ce moment et je la lui donnai
Ma chanson resta muette devant ma stupidité
Ma chanson me regarda avec des yeux que je n’oublierai jamais
Elle sourit tristement et se contenta de soupirer
Ce que le sexe peut rendre bête

 

Ma chanson s’enfuit dans les fleurs cannibales
Mon âme se replia mon cœur gonflé mon ventre explosa
Mon amour révéla soudain son vrai visage
Une tête de chien sauvage un regard d’enragée
De colère elle se jeta sur moi et me mordit le pied
Elle m’arracha une oreille et me brisa les doigts
Elle me cogna la gueule avec des tatanes d'acier
Je perdis toutes mes dents et elle me creva un œil
Je mis plusieurs mois avant de respirer
Je mis plusieurs années avant de me relever
Depuis boiteux borgne et éclopé j’erre parmi les ombres
Je cherche ma chanson
Et je ne la retrouve pas