Partie d'un cycle de poème publié sur le blog Le Livre sans visage entre octobre et novembre 2020. Repris dans Déviations avec Bertrand Mandico, éditions Anima, en 2024.
Serpent serpent serpent
Dans la cour de l’immeuble il y a ce berger à visage de bélier
Il est droit dans ses bottes avec sa baguette d’enchanteur spiralée
Il te dit qu’on t’appelait Le Pèlerin dans le dernier de tes mondes passés
Et les cartes de l’Ermite et du Mat continuent de les évoquer
Il te regarde avec ce sourire sérieux qui veut dire
Les ermites se reconnaissent entre eux
La révolution passera par eux
L’avenir est aux solitaires
C’est un rêve qui prendra vie lorsque les solitaires seront unis
Et dans l’immeuble les oiseaux volent de tous côtés
Les oiseaux de l’île de l’autre monde
Les oiseaux de l’île de l’autre côté de la Montagne de Qâf
Dans des images comme des papiers découpés
Comme ceux de chez Fabianna Les Petits Oiseaux
Avant que tout ait commencé
Et le tambour commence déjà à résonner
Serpent serpent serpent
Je vous aime mais je dois y aller
Dans l’appartement de ton enfance dans Paris quinzième sobre et impavide
Dans l’appartement de ton enfance il y a cette panthère noire et cette jungle et derrière il y a le vide
Tu fais tapisserie dans le papier peint d’anniversaire mais c’est la jungle déjà la jungle scolaire
Une vraie jungle au milieu de vieilles photos découpées et collées et des œuvres d’art épistolaire
Tu avances tu es si petit tu avances sur le dos de la panthère
Tu t’accroches mais elle te laisse tomber dans le plus lourd que l’air
Dans le vide tu tombes il n’y a rien sur quoi tu pourrais te raccrocher
Dans ce cordon organique de la chair et du vide enflammé
Et c’est parti pour le dessin animé
Serpent serpent serpent
Je vous aime mais je dois y aller
Tu voles sur les toits tu sautes de toit en toit jusqu’à la cheminée en feu
Et de nouveau tu te laisses tomber dans un des vides de Dieu
Et l’œil de l’homme-oiseau te regarde
L’œil de Ra l’oiseau violet l’oiseau prends garde
Un œil comme un œil d’oiseau gigantesque
Un œil comme un œil d’âme
Et cette armée d’hommes en jaune et de femmes
Et tu cries avec eux
Tu es l’un d’entre eux
Vous êtes les indiens de la fin du monde
Vous êtes les primitifs de cette fin circulaire immonde
Les premiers hommes à marcher sur la planète malade
La révolution passera par les aliénés dans leur promenade
Tous les présidents Schreber
Tous les hommes en balade
L’avenir est aux solitaires
Tiens-toi bien au fil d’argent hermétique tu vas encore tomber
Il y a ce jeune sorcier éthiopien le corps entièrement peint en violet
C’est ton maître
Il possède les clés de l’avenir de ton être
Ton énergie est à moitié en dehors de ton corps
Tu ferais bien de mieux t’ancrer
Il y a un fennec c’est ton animal
Le petit fennec qui avance dans le désert et dans les salles glam rock de bal
Et qui te dit il est temps que tu comprennes qui tu es
Même si cela ne te plaît pas
Même si tu n’en veux pas
Tu n’as pas d’autre choix que de t’y plier
Quitte à tout laisser derrière toi
Quitte à tout oublier
Dans l’appartement de jeunesse il y a cette petite fille dans un lit
Elle est brune c’est ton amour pré-adamique qui mange des pâtisseries
Puis il y a cet atelier de menuiserie où tu fabriques des cercueils et des croix
Avec Jésus qui est une pure énergie c’est le dieu des Sans Roi
Il ne ressemble pas à celui des peintures du passé
Et tu es en rage contre la façon dont on l’a représenté
Sur la croix que tu tailles il y a un corps mort dont la tête se transforme en serpent
Tu as un serpent dans ton ventre
Tu parles et ta parole est serpent
Quitte à tout laisser derrière toi
Quitte à tout oublier
Serpent serpent serpent
Je vous aime mais je dois y aller
Tu es dans le labyrinthe taillé dans les buis
Avec toutes ces statues et toutes les images de l’inquiétude
Statues de sphinges dans la jouissance ou la béatitude
Il y a les images de ton amour-vertige qui apparaissent parfois comme des énigmes
Et ces souterrains dans les garages parisiens où résident les restes des anciens cultes
Chut tu ne peux pas en parler
Pas encore
Pas encore mais déjà
Tu dois y passer
Mais tu ne peux pas rester
Serpent serpent serpent
Je te dis
Je te dis que tu dois y aller
Et pour tes amours anciennes prends quatre roses rouges parfumées
Dors quatre nuits en sentant leur parfum avec les épines sous ton oreiller
Puis enterre les épines et fais-toi un bain de ces pétales sucrés