Pour certains, il est surtout le « barbu de Blast ». Mais, bien avant de revisiter l’histoire de France pour le webmédia de gauche (avec sa série L'Empire n'a jamais pris fin), Pacôme Thiellement a construit une solide œuvre d’essayiste, pardon « d’exégète », de la culture populaire.
Depuis le début des années 2000, on l’a vu écrire sur ceux qui croient que Paul McCartney a été cloné, sur Led Zeppelin et sur Frank Zappa, sur David Lynch et sur le Sphinx, sur Paris et sur les gnostiques, les dérives d’Instagram et Cyril Hanouna. Doux rêveur aux accents anarchistes, érudit punk, le quinquagénaire reçoit « l’Humanité magazine » dans son appartement du Vieux Paris, au milieu de ses piles d’albums, de ses montagnes de livres et de ses chats.
Vous faites partie de ces auteurs qui ont écrit sur tellement de choses qu'on ne sait par quel bout de leur curiosité les prendre. Alors, à l'inverse, existe-il un sujet qui ne suscite chez vous aucun intérêt ?
Sur le papier, tout est intéressant, il n'y a rien que je méprise. Ceci dit, c'est très gentil de me prêter un intérêt encyclopédique, mais en réalité il y a plein de sujets à propos desquels je serai bien incapable de parler. Les sports et les sciences, par exemple - ce qui nous fait quand même deux pans importants de l'activité humaine ! Il y a une Coupe du monde, je n'ai rien à dire là-dessus, aucun point de vue original à proposer. Même ma cinéphilie est très limitée : je connais le cinéma de David Lynch par cœur, mais je n’ai jamais vu de westerns ou de films de guerre.
A quel moment dans une vie on se dit qu'on va devenir "exégète" ?
Je me suis dit exégète à partir du moment où j'ai vu que ça faisait parler (rires). J'écris des essais. On peut donc dire que je suis essayiste. Mais ce n'est pas un terme très beau. Mon approche est de mélanger pop culture et sciences humaines. Chez Deleuze, on parlait de "pop philosophie", mais je ne suis pas philosophe non plus. Le terme d'exégèse vient de la théologie. Je l'applique au profane car pour moi tout ce qui est profane est sacré. Twin Peaks, c'est sacré. La Commune de Paris, c'est sacré. Le mystique musulman Sohrawardi disait "Lis le Coran comme s'il était écrit pour ton propre cas". C'est ça, mon idée de l'exégèse : lire un sujet au prisme de mes aspirations, de mes intuitions culturelles, poétiques…
C'est ce que vous appliquez à l'Histoire de France, dans votre série pour Blast, L'Empire n'a jamais pris fin.
Exactement, ce n'est pas la démarche d'un historien. Un historien doit prendre de la distance et éviter tout anachronisme. Dans l'Empire n'a jamais pris fin, je revendique l'anachronisme, comme dans un film des Monty Python ! Toutes les époques nous parlent de nous, rien ne nous est totalement étranger. Je ne m'oppose pas aux historiens, ce qui serait complètement fou, d'autant que c'est sur leur travail que repose le mien. Mais je considère légitime le fait de s'emparer, à titre individuel, de cette matière. C'est pour cela que je ne fais pas un "roman national de gauche" comme je l'entends parfois. Le roman national, c'est un récit unique imposé à tous. C'est tout ce que je déteste et c'est d'ailleurs pour ça que je prends souvent Jacques Bainville, de l'Action Française, comme tête de Turc dans mes vidéos. Il a fait une histoire de France complètement con, et le pire c'est qu'il y a encore des gens pour le prendre au sérieux, comme Gérald Darmanin, qui l'a cité à l'Assemblée, ou Franz-Olivier Giesbert, qui disait en 2025 sa joie de "redécouvrir" Bainville. Je ne prétends qu'à une interprétation personnelle de l'Histoire de France - une lecture, la mienne.
Cela fait trois ans que vous vous plongez dans l'Histoire de France en mêlant textes d'historiens et œuvres des protagonistes eux-mêmes. Qu'avez-vous appris ?
Je retiens surtout l'épaisseur de certains personnages historiques, qui ont une incroyable lucidité sur leur époque. Marat, par exemple. Je connaissais le tableau de David, évidemment, mais je n'avais aucune idée de la pertinence, de l'originalité, de ses propos et de ses écrits. Louise Michel, bien sûr. Je connaissais sa grandeur politique, mais j'ai aimé lire son travail poétique, sa dimension mystique, sa spiritualité anarchiste. Son combat pour les Kanaks aussi. Au bagne en Nouvelle-Calédonie, la plupart des communards déportés prendront le parti des oppresseurs des Kanaks, ce qui provoquera la colère de Louise Michel, qui y voyait ces frères en révolte. Chaque époque a ses enjeux, ses lucidités, ses angles morts.
Vous revendiquez un rapport intime à l'histoire. Au point d'y chercher des passerelles avec votre propre histoire familiale ?
C'est difficile. Je connais mal l’histoire de ma famille, des deux côtés. Je suis "moitié-moitié". Ma mère est une copte égyptienne. Je suis enfant unique, ma mère était enfant unique. Je ne suis pas retourné au Caire depuis quarante ans. J’ai découvert qu'il y avait un Pierre-Louis Thiellement qui a pris la barricade contre la monarchie en 1832. Il était membre d'une société républicaine qui s’appelait... la Société gauloise, ça ne s'invente pas ! Mais rien ne prouve qu’il ait été lié à au côté français de mon histoire familiale.
Si j'avais à parler de l'Empire américain, j'en parlerais en tant qu'impérialisme influent sur la France. Et en demandant quand est-ce qu'on les mets sous tutelle (rires). Ces gens sont trop dangereux pour qu'on les laisse avoir une armée.
Et oui, la Vème république non plus, n'a jamais pris fin (rires) ! Son caractère césariste, ou napoléonien, a été accentué sous le règne d'Emmanuel Macron. C'est devenu absurde, aberrant. Les prétendants à sa succession - Attal, Philippe, Glucksmann - me font l'effet de cadres sortis d'école de com', qui pensent pouvoir en trois mois prétendre à la stature de César, construite sur mesure par de Gaulle. Et en même temps ils ne peuvent pas proposer autre chose puisqu'ils ne tirent leur légitimité que de cette absurdité. Alors le pouvoir ne cesse d'osciller entre la vraie droite et la fausse gauche.
J'aime les utopistes. Dans une prochaine vidéo, je vais parler du dessinateur Gébé, qui a publié dans Charlie au début des années 70 l'An 01, où il imaginait que toute la France s'arrêtait, pour se mettre à réfléchir. Il y avait de ça chez les gilets jaunes : bloquer les ronds-points, se rassembler pour construire autre chose, même si cela a fini par échouer. Enfin, en apparence, comme la Commune ou la Révolution. Rien n’échoue jamais qui a été profondément vécu. Je suis passionné par ces utopies concrètes, vécues, qui malheureusement souvent se payent à la hauteur de la crainte qu'ils ont inspirée au pouvoir, qu'ils ont fait vaciller.
Vous avez-écrit sur la spiritualité, les gnostiques… Vous croyez en Dieu ?
Oui. J’ai lu avec passion des mystiques soufis, kabbalistes, hindous, taoïstes, bouddhistes, mais je me suis focalisé plus spécifiquement sur les gnostiques parce que je suis chrétien. J’ai été baptisé copte au Caire, même si je n’ai pas eu ensuite d’éducation religieuse. Mais j’ai essayé de trouver dans le christianisme ce qui me parlait le plus, comme les soufis dans l’Islam par exemple, et c’étaie,t ceux qu’on a appelé les gnostiques. Je crois en Dieu mais tout dépend de ce qu'on l'entend par Dieu. Le Dieu patron, maître d'école, père tape-dur, cela ne m'intéresse pas. Alfred Jarry, l'auteur d'Ubu roi écrivait en gros, dans Le surmâle, quelque chose comme ça : "il y a deux Dieux, l'un que les hommes ont inventé et qui est plus grand qu'eux, et l'autre qui a inventé les hommes et qui est plus petit qu'eux". Je crois volontiers en ce deuxième Dieu.
Dans un portrait dans l'Humanité, en 2023, vous vous décriviez comme "un putain de Parisien indéplaçable". Qu'est-ce qu'elle a de particulier, cette ville ?
Mon amour pour Paris a explosé pendant le confinement, lorsque je me suis senti privé de circuler. Je suis un arpenteur infatigable de Paris, comme dans un pèlerinage perpétuel. J'aime que la ville soit chargée de plusieurs couches d'histoire, qui se croisent. De nos jours un nouveau graffiti ajoute une couche de sens à un lieu déjà traversé par les époques. Beaucoup de ces histoires sont tragiques : le quartier de Monceau, où on a brûlé la dépouille de Robespierre à la chaux vive, la rue de la Fontaine-au-Roi, dernier point de défense de la Commune. J'en ai écrit un livre (Paris des profondeurs, 2022, aux Editions du Seuil).
Après le confinement, vous aviez décidé aussi, pour votre "santé mentale", de quitter complètement les réseaux sociaux. Pas de regret ?
Non, pourquoi ? Je rate un truc ? Facebook est devenu génial ?
Pas franchement, non !
Cela a trop pris de mon temps, ce truc. Et j'ai l'impression qu'on n'en sortira plus. L'intensité de l'addiction est trop forte. Avec les réseaux sociaux, il y a de quoi devenir dingue à chaque seconde. Cela joue sur des ressorts négatifs de la psychologie humaine : le goût pour épier ce que l'on déteste, la rumeur, la délation, l'injure. Tout cela est en nous, comme dans un village. On voit bien que l'impression de proximité créée par les réseaux sociaux ne produit pas de la fraternité, au contraire. Et c'est normal, la fraternité ne peut s'obtenir que dans la proximité librement consentie. Le réseau social, c'est la proximité forcée. Il se trouve que mes vidéos sont hébergées par l'un d'entre eux, Youtube. Je vois bien que l'algorithme me propose régulièrement des vidéos de droitards que je n'ai aucune envie de regarder. Ce qui veut dire qu'à l'inverse, on propose au public de ces contenus les productions de Blast. Je ne tiens pas à voir leur gueule, à ces youtubeurs droitards idiots, mais eux non plus ne tiennent pas à voir la mienne et j’en suis bien désolé pour eux, je comprends même leur colère à me voir apparaître sur leur menu d'accueil ! Les algorithmes nous font subir ce que nous haïssons, cela demande une sagesse de Bodhisattva de passer son chemin.
Mais vous prêtez par ailleurs une attention particulière aux phénomènes culturels propres à Internet.
Bien sûr. Il y a de la grâce, de la poésie, y compris sur les réseaux sociaux. J'ai un amour fou pour les vidéos de créateurs comme Feldup ou Alt236, qui sont des conteurs contemporains. Et puis se développe sur Internet un vrai réseau de médias indépendants, de streamers ou de youtubeurs qui fonctionnent comme notre grande nourriture actuelle en termes de journalisme, mais aussi de création, de culture, d'invention. Beaucoup de choses sont possibles qui n’ont pas encore été tentées et que permettent l’accès de tous ou de presque tous à des contenus sur Internet. Les cadres des médias mainstream sont tellement nuls, et limités, que la gauche a trouvé refuge en grande partie sur internet. Et au fond tant mieux, cela nous force à être un peu plus inventifs qu’avant où les médias mainstream nous accueillaient les bras ouverts et à devoir inventer de nouveaux modes d’expression adaptés à la situation.