Pacome Thiellement.com

Vers des cahiers d'Internet (conversation avec Samir Ardjoum, Paul Barrier et Nicolas de Tsounami)
Paru en 2025

Contexte de parution : Tsounami

Texte écrit par Paul Barrier 
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10 Avril 2024. Pacôme Thiellement (essayiste, exégète) et Geert Lovink (théoricien des médias) sont invités chez Épokhè (anciennement Ars Industrialis), association fondée par feu Bernard Stiegler – philosophe au travail considérable sur les questions liées au numérique – ayant pour objet de repenser une politique industrielle des technologies de l’esprit. Ils y discutent de l’impact des réseaux sociaux et d’Internet en général. Lovink pointe alors une lacune dans le champ critique : « Il y a eu la grandeur des Cahiers du Cinéma, il y a eu Pierre Bourdieu et la réflexion sur la télévision. [...] Mais il n’y a pas de Cahiers d’Internet ». À cette évocation, Pacôme répond : « Je crois que c’est parce qu’il est très difficile de penser une situation quand on s’y trouve, pris de l’amnésie qui naît de la pratique même du médium. »

 

22 Juin 2025. Nicolas et moi tentons, malgré tout, de raisonner à partir de ce constat, et invitons Samir Ardjoum (fondateur de la chaîne YouTube Microciné) et Pacôme donc, à discuter ensemble des rapports, mutations et horizons entre Internet et (critique de) cinéma. Retraçons les grandes lignes des deux heures de cet échange.

 

 

Exégèse et archivage

 

 

Depuis la démocratisation du web à l’aune du nouveau millénaire, la critique de cinéma s’est diffractée en de multiples gestes. De ce champ de possibles, Pacôme et Samir ont respectivement contribué à deux d’entre eux, que l’on pourrait ainsi nommer : exégèse et archivage.

 

De traditions cinéphiliques et critiques aussi clairement identifiées qu’historiquement situées, ils ont su intégrer, chacun à sa manière, l’univers des blogs et revues en ligne du début de siècle (Fluctuanet, Chronic’art), avant de migrer vers YouTube (Blast et Microciné). Mais qu’il s’agisse d’espaces d’écriture ou d’interventions audio-visuelles (qui nous intéressent tout particulièrement ici), s’imposent inévitablement certaines interrogations scénographiques quant à ces nouvelles pratiques. Sur quelles scènes intervient-on ? Pour quelles modalités d’expressions ? Quels publics ? Supposant quelles interactions avec lui ?

 

D’un côté, la critique-exégèse de Pacôme assume le principe de l’avatar. En arrivant à Blast, il imagine d’abord se maintenir dans une activité rédactionnelle. Mais, sous l’impulsion de Mathias Enthoven (directeur des programmes), ses interventions prennent littéralement corps, et Pacôme se retrouve face caméra, à interpréter ses textes. Le visage et la voix se font outils, avec les risques et promesses des liens parasociaux qu’ils supposent. D’Infernet à L’Empire n’a Jamais Pris Fin, en passant par La Fin du Film (son émission consacrée au cinéma), il multiplie les types d’actorats, refusant toute étiquette définitive : « Je ne suis ni critique de cinéma, ni historien, ni journaliste, je suis exégète. ». L’exégèse dans son sens philologique originel d’interprétation d’un texte, devient chez lui un véritable laboratoire, lieu d’explorations et de transversalités où l’objet d’analyse se dilue dans autant d’interstices que ses travaux en supposent : Histoire, littérature, politique, sociologie, ésotérisme... Tout participe à la mise en lumière des porosités et perméabilités entre chaque discipline, depuis un film donné.

 

L’approche polysémique de Pacôme se situe donc à deux niveaux simultanés : l’avatar comme attitude, l’exégèse comme méthode. Une approche singulière qui toutefois ne relève jamais d’une simple posture décorative. Il est en effet toujours question pour lui de trouver la juste distance vis-à-vis du réel, à travers ces multiples jeux à l’écran. Qu’il s’agisse de faits divers (Infernet), de périodes et figures historiques (L’Empire) ou d’œuvres de fiction (La Fin du Film), l’exégèse – et la subjectivité assumée qu’elle suppose – exige une vigilance éthique constante quant à cette mise en scène de soi. Le slalom se situe ainsi entre la rigueur analytique du travail (quelle légitimité ?), la générosité du contenu (quel apport ?), et le risque d’une certaine forme d’obscénité dans le traitement des sujets (quel positionnement ?).

 

Car si Internet a longtemps nourri l’utopie d’une démocratisation culturelle, celle-ci ne se joue plus aujourd’hui au seul niveau de l’accessibilité de la connaissance, mais également dans les pratiques de transmission. À l’image de la télévision dans la seconde moitié du XXe siècle, le web est devenu le lieu de nouvelles formes d’expressions et de nouveaux rapports aux objets qu’on se propose d’analyser, de commenter, de mettre en perspective. Que l’on considère l’exégèse telle que pratiquée chez Pacôme comme douteuse, éclairante ou frauduleuse, il rappelle lui-même : « Si vous n’aimez pas mon Histoire, écrivez la vôtre ! ». Et c’est peut-être aussi par là que se dessine une nouvelle horizontalité des expressions : pas au sein du seul espace de commentaires ou des tchats qui nous laissent réagir, mais bien dans cette possibilité (à priori) de répondre au même niveau, sur une même plateforme, au travers d’une même praxis, et donc de créer d’autres espaces (notre rencontre et ce texte découlent en ce sens d’une même dynamique).

 

À cet égard, celui que Samir investit d’un tout autre côté, relève donc de l’archivage. Avec près d’un millier d’émissions mises en ligne, Microciné peut se targuer d’être la chaîne du « YouTube Cinéma » en France qui, dans l’offre générale, propose l’éventail de sujets et d’intervenant·es le plus large aujourd’hui. Privilégiant l’historique format des grands entretiens à la Truffaut/Rivette, Samir (issu lui aussi de la famille Cahiers), se revendique d’une tradition radiophonique, à la distinction près qu’il installe toujours un champ/contrechamp « à la Godard », c’est-à-dire au sein d’un même plan, d’un même écran, occupé simultanément par tous·tes les interlocuteur·ices. La dynamique du dialogue n’est donc plus ici circonscrite à la voix, mais s’incarne aussi dans les visages. Des corps soumis à deux impératifs (ou en bénéficiant, c’est selon) : la durée laissée à la pensée pour se déployer, et la spontanéité de l’expression, garantie par l’absence de montage ou de coupes, qui jamais ne surviennent. À l’évocation du type d’investissement opéré dans un espace de créativité et de liberté comme Internet en promet, Samir insiste en effet sur le fait que, pour apprendre à voir et fidéliser un public, sa méthode a toujours été celle du temps long : « La transmission passe par là. Laisser survenir le doute, lire des extraits, remettre au centre du jeu tout ce que le cinéma peut donner. »

 

Que la discussion se centre autour de l’actualité littéraire (Microciné est devenu un repère pour les auteur·ices d’ouvrages sur le cinéma), des sorties du mercredi (à travers notamment La Bande des Quatre, format auquel plusieurs membres de Tsounami participent), de rétrospectives ou de désirs d’échanges au sens large, la conversation adopte ici une forme d’hypertexte oral. On y recontextualise, on désacralise, on replace des films, des textes, de sempiternelles discussions et des pans entiers de l’Histoire dans un ensemble vibrant plutôt qu’un empilement d’opinions. L’enjeu n’est ainsi jamais de gagner un débat, mais plutôt de revitaliser les échanges. Dès lors, si c’est de YouTube qu’a pu émerger Microciné, c’est qu’aucun canal des médias traditionnels (radio, télévision, presse) ne saurait offrir aujourd’hui un espace d’expression aussi étendu (le champ critique se réduisant de partout – notamment chez Radio France – pendant qu’il est noyé dans la boulimie d’Internet). Une étendue qui se traduit tant dans la multiplicité des sujets et des invité·es (« Je crois dans la diversité et je veux la montrer via cette chaîne. Donner la parole à tous et parler de tous les cinémas. »), que dans le temps et l’attention accordés à l’ensemble (« Microciné est comme une bibliothèque. Je cherche à fournir du travail sérieux. Des propositions longuement pensées, éprouvées, actées, par des personnes qui ont pris le temps et qui me partagent leur légitimité. »).

 

Si l’on ne peut mieux souligner la valeur d’une telle démarche, attardons-nous néanmoins sur ces derniers mots : « partager une légitimité ».

 

 

Légitimation et déhiérarchisation

 

 

Dans La Condition Postmoderne (1979), Jean-François Lyotard pose qu’après Auschwitz, et face à l’informatisation de la société (quinze ans avant l’apparition du web qui lui donnera définitivement raison), le progrès scientifique – et sa crédibilité – sont mis en crise par une nouvelle forme d’incrédulité. Nos sociétés ne croient plus dans ce qu’il nomme les deux méta-récits (les mythes) qui ont façonné la modernité : l’émancipation du sujet rationnel (Kant), et l’histoire de l’Esprit universel (Hegel). Face à cet effondrement, Lyotard introduit le concept de légitimation comme problématique désormais centrale tant dans la fabrication du savoir, que dans les formes de discours sur la connaissance.

 

À l’heure d’Internet, on peut affirmer que ces régimes de légitimation se brouillent. S’il est indéniablement heureux que chacun·e puisse s’exprimer, la pédagogie, elle, exige toujours des méthodes, des sources, de la minutie, peut-être de la prudence. En donnant la parole à des « personnes qui ont pris le temps », Samir puise en elles une des forces principales de Microciné, et s’assure d’une certaine rigueur offrant de possibles relectures. Exemplairement, l’émission On y reviendra, co-animée avec Emmanuel Burdeau, per-met l’émergence d’une nouvelle forme de revue de presse, où l’on s’étend sur des tendances, des emblèmes, des omissions. Quand Nicolas cite Stéphane Delorme (Cahiers du Cinéma n°765 - Avril 2020, p.27) : « Refaire l’histoire, ne pas la réviser », Samir acquiesce : « C’est ça. On a fait, pour exemple, une émission sur Le Masque et la Plume. [...] Et j’avoue à Burdeau que cette vision aristocratique de la critique m’intéresse, bien qu’elle ne me parle pas, là où lui la rejette carrément en bloc. Mais d’avoir pris le temps du dialogue, ça remet les pendules à l’heure. Internet a permis une déhiérarchisation de tout cela. »

 

À ce titre, Pacôme rappelle par le biais de Rabelais, le lien entre la légitimation du savoir et l’émergence de figures d’autorité : « La légitimité commence avec la publication. Rabelais s’en moquait dans ses romans en s’attaquant aux universitaires et leur mainmise sur la transmission du savoir qui n’est autre qu’une modalité du pouvoir. De la même manière qu’il y a un pouvoir politique et pastoral, il y a un pouvoir du sachant, du clerc, de celui qui a étudié. ». Il poursuit au sujet de la vulgarisation sur Internet : « Pour parler de sciences dures, il est normal d’écouter un physicien. Mais pour ce qui est de l’ordre de l’art ou des connaissances vitales, essentielles de la vie, il n’est pas question d’une légitimité scientifique. »

 

Toute la subtilité d’une prise de parole sur le cinéma se situe dans cet interstice. Comme Deleuze et Guattari le formulent dans Qu’est-ce que la philosophie ? : l’art est créateur de percepts et d’affects – des blocs de sensations (les percepts) et des états de vie impersonnels (les affects) qui ne dépendent pas d’une subjectivité empirique. Là où la philosophie pense des problèmes et la science formalise des relations, l’art fait exister des sensations pures. Et c’est en tant qu’art, que le cinéma n’appartient à personne… et donc à chacun·e. La vérité d’un film, et le dévoilement des ensembles irréductibles de percepts et d’affects qu’il contient, n’existent ainsi que dans le rapport intersubjectif (et donc dialectique) qui se constitue à son égard, dans le temps. Il est alors impossible d’en poursuivre la quête sans passer par le dialogue, tout comme il est impossible de dialoguer avec tout le monde.

 

Paradoxe qu’explicite Pacôme : « Il y a deux choses : ce qu’on attend politiquement et ce que demande l’imaginaire. On espère politiquement l’égalité, mais dans les récits choraux il y a malgré tout un nombre limité de personnes à suivre. C’est-à-dire qu’on élit toujours peu de gens parce que pour vivre l’aventure, on a besoin de temps avec eux. [...] On ne peut pas avoir un regard, même intellectuel, qui soit infini. On ne peut pas lire deux cents philosophes. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’égalité de droit. Tu es éditeur, tu dois choisir. Et pas forcément pour dire « ça c’est mieux », mais « ça me parle ». Et c’est pourquoi je ne me sens pas cinéphile. Pas par mépris, mais par respect. Je n’ai besoin que de peu d’objets pour rentrer dans le cinéma. ».

 

On ne peut donc pas accorder son attention à tout le monde. Toutefois, et si ce n’était qu’une question quantitative, Samir entend bien la donner à des orateur·ices venu·es d’horizons les plus divers possibles. Des personnes qui ont pris le temps, on l’a vu ; mais aussi (et c’est l’autre grande force de Microciné) des participant·es qui souhaitent encore en prendre : pour questionner, contester, (se) découvrir. Des auteur·ices, des spécialistes, oui ; mais aussi des archéologues, des curieux·euses, des audacieux·euses (venu·es, pour beaucoup, d’Internet lui-même).

 

C’est à cette ligne de crête, devenue aussi transparente et perméable que l’écran au travers duquel apparaissent les images et naissent les dialogues (un écran si fin qu’on croit bientôt pouvoir s’en passer), que tendent à se confondre l’auditeur·ice, l’intervenant·e, et le sujet discuté. L’ironie voulant qu’Internet ait pu matérialiser cette crise de la légitimation en virtualisant notre façon d’occuper un espace. Ainsi, l’ouverture de frontières historiquement établies entre des statuts réputés indiscutables (sachant/apprenant, sujet/objet, réel/imaginaire), engendre une fertilité nouvelle dans la circulation du savoir, du langage, des amitiés et des victoires qu’on en tire.

 

Reste à en éclaircir l’étendue des conséquences, en particulier sur deux points : la persistance du singulier et le passage de la pensée à l’action.

 

 

Parasocial, individuation et retour au réel

 

 

On l’a vu, l’horizontalité promise par Internet prend forme avec Microciné à deux titres : donner du temps de parole au plus grand nombre, et faire que le dialogue efface la démarcation entre les deux côtés de l’écran. Samir l’assume : « J’ai toujours été insensible aux textes écrits par des critiques qui ne dialoguent pas avec le film ou avec nous. J’essaie de faire l’inverse ». Pourtant, comme le souligne Pacôme, cette horizontalité ne peut totalement supprimer les figures. On dira plutôt qu’elle les déplace : l’attention se décentre et se réagence suivant des logiques et des attraits propres à chacun·e. « Ce sont des questions qu’on se pose : qu’est-ce qui fait qu’on choisit une vidéo ? Est-ce l’intervenant, le sujet, un autre charme·? » interroge encore Pacôme. « Tu vas chez pour écouter un certain type d’échanges, chez pour son style et sa manière de traiter ses sujets. C’est là que ça devient presque un art, et que l’idée de Cahiers d’Internet apparaît pertinente. ». Et Nicolas de poursuivre : « On rejoint le principe des réseaux d’amitiés. Tu crées du parasocial, et vous en profitez pour transmettre du contenu, parfois inattendu. C’est une forme de subversion. ». On s’attache à des voix, des tons, des caractères, des rendez-vous. On développe de la sympathie pour ces singularités, et Samir le relève : « L’identité de contenu est un compliment. »

 

Le parasocial n’est donc pas accidentel, il est même la condition nécessaire d’une transmission sensible. Néanmoins, il reste pharmacologique (pour reprendre Stiegler), au même titre qu’Internet lui-même : à la fois remède et poison. On finit par ériger de nouveaux totems, et demander à Pacôme son opinion sur tout. Ce que lui-même rappelle à travers cette ambivalence : «·Je suis de tradition surréaliste. Je ne fais pas de séparation entre l’activité intellectuelle et la rencontre. [...] Mais tout le problème du parasocial est d’interroger des personnes au-delà de leurs domaines de compétences. À l’époque des médias traditionnels, on n’assistait que ponctuellement à de telles transversalités. Alors qu’aujourd’hui, la sollicitation est permanente. C’est presque foucaldien. »

 

Nicolas synthétise alors : « Il y a quand même une porte de sortie vers un rapport d’individuation positif. Le parasocial et sa création d’affinités nous permettent de revenir à des échelles humaines. Et c’est aussi à ce titre que la décentralisation est heureuse. Beaucoup passeront par vous Pacôme et Samir, ndlr pour devenir cinéphiles, et rejoindre une communauté. D’autres passeront par d’autres biais, ça n’a pas d’importance. La seule chose qui compte reste la coexistence. »

 

C’est exactement en ce sens que Gilbert Simondon (philosophe de la technique, lui aussi, et influence majeure de Deleuze et Stiegler) parlait de transduction : la genèse d’un individu passe toujours par la rencontre de réalités pré-individuelles. Et le parasocial ne permet d’individuation qu’à la condition d’être transductif et non simplement captif. On ne peut pas en rester à une relation d’émetteur et de récepteur : il faut s’élever à une opération qui co-forme celui qui parle et celui qui écoute. Les relectures et désacralisations occasionnées chez Samir, tout comme l’art de la contre-publicité opéré par Pacôme à travers ses titres et vignettes, n’ont jamais pour objet de manipuler ou d’émettre des verdicts. Il ne s’agit que d’explorer, documenter, reconfigurer, pédagogiser et partager des ouvertures.

 

Car si l’individuation a toujours été techniquement médiée, et qu’Internet conditionne désormais nos mémoires (même cinéphiles – on se rend sur Letterboxd et SensCritique pour cette raison), nos rythmes d’attention et nos formes de désir, alors de deux choses l’une : cette individuation doit (re)devenir collective, et elle n’adviendra qu’à la condition d’un retour au réel (car si l’on s’identifie en ligne, c’est IRL qu’on ne se rencontre).  À nouveau, Internet s’avère pharmacologique : il peut figer dans la consommation de certaines formes ou bien (r)ouvrir des gestes. En présentant ses épisodes en avant-première, Pacôme installe un dispositif qui dépasse la réception froide d’une vidéo prise dans un flux, et réinscrit le dialogue dans une coprésence des corps. En animant un festival annuellement et en donnant naissance à Fracture(s), une revue algérienne de critique de cinéma, oui, Samir fait de même.

 

Internet ne se restreint donc pas à une agora unique. La cinéphilie et la critique y circulent dans ce que Deleuze et Guattari appelaient des rhizomes, ces connexions latérales infinies qui débordent inévitablement l’écran, suivant leurs propres lignes de fuite et d’émancipations.

 

Une irruption de réel qui se trouve être au centre du geste exégétique de Pacôme : « Toute la question est : comment faire rentrer l’autre dans ta démarche ? Et c’est compliqué, cette histoire ! C’est ce que j’essaie comme opération : faire entrer l’extérieur vers l’intérieur. ». Et moi-même de répondre : « C’est ce que je remarque dans tous tes formats : l’appel à l’action de l’internaute dans les dernières minutes. Et je reprends l’exemple que vous discutiez, Samir et toi, sur Twin Peaks: The Return : elle est à l’image d’Internet (là où les deux premières saisons se concentraient sur la télévision) et appelle à l’intervention active du spectateur dans le monde. Ce que tu répètes dans l’exégèse de ton épisode de La Fin de la Télévision. Le combat se situe dans notre monde. Et je crois qu’à ce niveau, en termes d’émancipation et de piratage, on n’est pas mal. ».

La cinéphilie a muté avec Internet. La critique de cinéma s’y réinvente. Et si l’on peut en questionner les nouvelles formes, Samir use d’une tournure salvatrice : « N’importe quel espace qui permet l’échange est bon à prendre. Et, à ce titre, la cinéphilie a toujours été en bonne santé. ». Nicolas le rappelle : « Tsounami n’existerait pas sans Facebook. [...] Et cette interview où l’on se retrouve montre qu’on a peut-être au moins réussi cela : parler ensemble de choses qui nous intéressent. ». Pacôme confirme : « Oui, on n’aurait jamais pu sans Internet, et c’est déjà tellement. ». Et Samir conclut : « Quand j’étais enfant, il n’y avait pas cette accessibilité. C’est pour cela que le rapport à Internet est devenu fondamental. Avec toujours en tête cette problématique d’être en retard de quelque chose, et ce désir de parler de tout, même si c’est impossible. Mais je ne peux pas faire autrement. C’est ici que l’idée de bibliothèque est primordiale. Je pense souvent à celui ou celle qui est seul·e dans sa chambre, qui rêve de faire un film, et un jour ce film aura une Palme d’Or. C’est lui, c’est elle qui m’intéresse. ».