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Entretien sur L'Empire n'a jamais pris fin avec Les Inrocks (par Jacky Goldberg)
Paru en 2026

Contexte de parution : Les Inrockuptibles (lesinrocks.com)

Introduction par Jacky Goldberg :

Et si l’Empire romain était voué à se réincarner à travers les âges ? C’était l’intuition de l’auteur de science-fiction Philip K. Dick et c’est le parti pris de Pacôme Thiellement, critique foudroyant et exégète de l’invisible qui, dans sa dernière série vidéo pour le média de Denis Robert, “Blast”, déclinée en trois gros pavés aux éditions Massot, s’attèle à la lourde charge de revisiter l’histoire du monde à travers le prisme de la culture pop et des grands écrits intellectuels. Rencontre.

Le 27 septembre, Pacôme Thiellement mettait en ligne “Macron… Explosion”, dernier épisode absolument magistral de L'Empire n'a jamais pris fin. Il y racontait les Gilets jaunes, leurs ronds-points et leurs gilets fluo, la décennie macroniste qu’ils avaient fait vaciller, et ce slogan lancé par l’une d’entre elles, devenu mème. Trois semaines plus tard, le 17 octobre, les Gilets jaunes étaient de retour dans la rue, rejoignant des lycéens qui scandaient, mot pour mot, le titre de l’épisode. Le réel venait d’offrir à sa série un épilogue qu’il n’avait pas écrit.

Nous l’avons rencontré le lendemain, chez lui, dans le Marais. On entre là dans une caverne d’Ali Baba de la contre-culture. Les livres débordent des étagères, les vinyles s’affichent, les bandes dessinées s’entassent, les œuvres d’art tapissent les murs pourpres, et deux chattes règnent sur ce petit royaume avec une souveraineté tranquille. Fringant quinquagénaire, Thiellement est l’un des critiques culturels les plus doués qui soient, décryptant la pop culture comme d’autres les textes sacrés. On lui doit près d’une trentaine de livres, sur des sujets aussi variés que David Lynch (Trois essais sur Twin Peaks), la rumeur de la mort de Paul McCartney (Poppermost), Gérard de Nerval (L’Homme électrique), ou encore une relecture gnostique de la crise de l’Occident (La Victoire des Sans Roi). Pour Blast, le média fondé par Denis Robert, il signe aussi des vidéos sur ses sujets de prédilection : le cinéma (La Fin du film), les faits divers virtuels (Infernet), la culture internet (Deep Web Fantasia).

Il s’excuse d’être encore un peu fatigué ; on le serait à moins : il vient de mettre le point final à L’Empire n’a jamais pris fin, travail de bénédictin et de funambule à la fois. Trois ans et demi d’écriture et de tournage, dont quatre mois pour le seul dernier épisode, une odyssée de 2 h 41. Au total, vingt-et-un documentaires produits par Blast, en accès libre sur YouTube, et rassemblés par les éditions Massot en trois volumes, qui se dévorent dans l’ordre ou le désordre, voire comme des podcasts (bien que l’image y soit extrêmement riche).

Le point de départ est une intuition de Philip K. Dick, ou plutôt une vision : César et l’Empire romain n’auraient jamais cessé de se réincarner à travers les âges – on vous laisse deviner qui en sont les dernières occurrences. Armé de cette lanterne, Thiellement relit toute l’histoire de France, de l’invasion de la Gaule jusqu’à Macron, traversant, avec autant d’humour que d’érudition, les Cathares et Jeanne d’Arc, la guerre de Cent Ans et Louis XIV, la Fronde et la Révolution, les deux Napoléon et la Commune, l’antisémitisme français et la guerre d’Algérie (entre autres). Mais l’histoire politique n’est ici que la moitié du voyage. L’autre moitié est culturelle, poétique, souterraine. Des épisodes sur Rabelais, Rousseau, Hara-Kiri, ou le surréalisme deviennent des prismes par lesquels se réfracte toute l’histoire sociale du pays, comme si la vérité d’une époque se lisait surtout dans sa marge (qui tient la page, disait Godard. Exégète plutôt qu’historien, comme il se définit lui-même, Thiellement dessille. Et si l’Empire n’a jamais pris fin, sa série, elle, se termine en apothéose, nous aidant à comprendre ce qui se joue dans la rue depuis le 17 octobre. L’occasion était trop belle de lui tendre notre micro.

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