Introduction de la rédaction des Mots sont importants :
« Les émeutiers de 2026 ne sont pas les héritiers de Gavroche ou de Cosette, mais les enfants décérébrés de la société de consommation. Jean Valjean volait un pain, eux ne pillent pas pour apaiser leur faim mais pour s’emparer de produits de consommation comme le dernier iPhone. » Ainsi parle l’éditorialiste d’extrême droite Alexandre Devecchio, mais c’est aussi ce que dit en substance le philosophe-histrion-multimillionnaire Bernard Henri Lévy, dans un éditorial enragé délicatement intitulé « Chagrin français » : les révoltes en cours n’ont rien à voir avec les belles et glorieuses « luttes sociales » qui ont fait la France, et tout à voir avec la pure et simple « barbarie ». Merci pour l’effort de compréhension et d’analyse, mais nous pensons pour notre part que les lycéens, étudiants, salariés, précaires et chômeurs massacrés ces dernières semaines par la police sont profondément les héritiers de Cosette et Gavroche, et que la différence se situe de l’autre côté : Alexandre Devecchio n’est pas Victor Hugo. Il n’est absolument pas, prodigieusement pas, tragiquement et comiquement pas Victor Hugo, et il en va de même de notre BHL national. Ces sinistres individus (Devecchio, Lévy et des dizaines d’autres qu’on aura ici la clémence d’oublier, pour des raisons de place) resteront plutôt dans l’histoire comme de très médiocres spécimens d’une espèce qui na jamais été rare : celle des clercs de la classe dominante, narquois et détachés quand l’ordre règne et étouffe toute contestation, bave aux lèvres dès que la canaille donne de la voix et fait vaciller leur tyrannie. C’est une longue et lancinante histoire, sur laquelle revient l’ami Pacôme Thiellement dans sa formidable contre-histoire de France en trois volumes, dont le dernier tome vient de paraître. Dans l’extrait que nous présentons aujourd’hui, il nous rappelle notamment les flots de bêtise et de méchanceté autorisées et autosatisfaites qui se sont abattus, dans la presse bourgeoise mais aussi dans la très distinguée « République des Lettres », sur les Communards en lutte et même sur leurs cadavres, au lendemain de la grande répression. « Un voyage dans le temps et une réponse au roman national », nous dit Pacôme à propos de sa très folle et très sage et très salutaire entreprise. « Une histoire de notre lutte, extérieure et intérieure, contre toutes les formes de pouvoirs ». « Une histoire de la reconnaissance au droit de disposer de nous-mêmes et au devoir de ne pas disposer des autres ». On pourrait en vérité disserter longtemps sur ce qu’est ce nouvel opus, et aussi sur ce qu’il n’est pas. Mais cela serait sans doute vain, car entre science historique et mémoire mythifiée ou romancée – ou mieux : poétisée – Pacôme ne nous demande pas de choisir, pas plus qu’il n’invite au dépassement de leur opposition. Plus modestement, plus innocemment, plus joliment aussi, et généreusement, il nous offre un va-et-vient entre les diverses formes de discours sur le passé, en empruntant à toutes. La probité et la rigueur historiennes sont en effet loin, très loin d’être absentes de ces pages, même si elles se frottent aussi à des besoins éthiques et politiques : celui d’honorer les morts et d’être utile aux vivants, celui de casser d’urgence certaines idoles (mortifères), celui de s’en trouver d’autres (vitales), celui en somme de faire la nique « by all means necessary » à cet infâme "récit national" qui, de Chevènement à Sarkozy et de Zemmour à Macron, frelate notre passé, vampirise notre présent et bousille notre avenir. De la Commune au mouvement des Gilets Jaunes, en passant par le combat dreyfusard, l’insurrection surréaliste, les luttes de libération nationale ou Mai 68, Pacôme rend justice et libère la vie. Et s’il se déclare « exégète » en préambule de ce travail titanesque, il faut n’y entendre ni présomption ni coquetterie, mais au contraire une modestie profonde, presque excessive. Il ne se nomme en effet ainsi que parce qu’il n’ose pas se prétendre historien, et pas davantage poète – et pourtant… L’honnêteté fondamentale de L’Empire n’a jamais pris fin, sa rigueur même, consiste précisément dans le fait qu’il se sait impur et qu’il se dit tel. Tout ce qu’il nous livre, qu’il s’agisse de vérités, de témoignages partisans, d’hypothèses, d’intuitions ou de rêveries, il nous le livre comme tel, sans sur-jouer ni la scientificité ni la licence poétique. Et c’est par là-même qu’il ouvre de vraies portes et de vrais chantiers, et offre aux « purs historiens » un véritable apport, véritablement stimulant et fécond au regard même des idéaux de la science historique, autant qu’il nourrit les imaginaires. Sans blouse blanche ni pose prophétique, l’écriture simple et belle, et juste et drôle, réactive les vertus heuristiques de l’anachronisme, telles que les a analysées l’historienne Nicole Loraux (« aller vers le passé avec des questions du présent, pour revenir vers le présent lesté de ce qu’on a compris du passé »), mais aussi la puissance émancipatrice de la "fonction fabulatrice", telle qu’un Bergson a pu la théoriser. Telle aussi qu’ont pu l’activer, avec une grâce qu’on retrouve ici, nos amies communes Céline et Julie. L’un, on l’aura compris, n’exclut pas du tout l’autre.
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