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Que c'est beau Jarry !
Date de la conférence : 10 Jun 2015

Contexte : La dispute (France Culture)

Présentation :

Le 10 novembre 2015, l’association Anima, soit Vincent Capes et Estelle Brun, nous invitaient Virginie Di Ricci, Michaël Grébil et moi pour une soirée de « cabaret métaphysique » au Théâtre du Périscope à Nîmes. Pour l’occasion, nous avons testé « autre chose ». Un autre chose qui tienne à la fois du concert, du théâtre et de la conférence. La soirée, qui comportait une première pièce « Que c’est beau Jarry ! » suivie d’une seconde, « Bro(c)ken Island/s », n’a pas été filmée, mais le son a été enregistré et Michaël a fait du résultat une pièce à la fois radiophonique et musicale – quelque chose qui rende compte du résultat public de cette étrange aventure et vous permette d’en faire l’expérience. Le Jarry dont il est question ici tient peu d’Ubu et de la pataphysique – mais devient le personnage d’une autre hypothèse, celle de la continuation secrète du magistère brisé de Stéphane Mallarmé, mainteneur du Livre à venir d’une religion sans Dieu qui aurait pris naissance à partir de la fin de l’ère chrétienne.

Que c’est beau Jarry ! dure du commencement à 1h35. C’est le spectacle mi-conférence mi-théâtre mis en oeuvre par Virginie et moi et Michaël y intervient ponctuellement et magnifiquement.

Bro(c)ken Island/s est de Michaël et commence à 1h37 pour aller jusqu’à 2h26 environs. Virginie et moi y revenons à la fin de la pièce pour une lecture, invités par lui. Il fallait que Michaël soit un peu avec nous, et nous un peu avec lui.

Le texte écrit à l'occasion de cette conférence est disponible sous la vidéo.


Le 9 septembre 1898, âgé de 56 ans, Stéphane Mallarmé meurt d’étouffement à Valvins.

Spasme du larynx : pas mal pour l’auteur du Sonnet en yx. Seule la partie de son corps comprenant les deux avant-dernières lettres de l’alphabet pouvait servir d’instrument au malaise fatal du poète de « L’antépénultième est morte. » La Littérature m’a tuer aurait pu écrire le Faune. Deux jours plus tard il est enterré au cimetière de Samoreau, en Seine-et-Marne. Toute la maffia des Arts et Lettres assiste, avec la mort de « Stéphane Mal’ Capone », à la fin d’une époque où les caïds de l’obscurité étaient protégés : José-Maria de Heredia, Paul Valéry, Auguste Rodin, Edouard Dujardin, Auguste Renoir, Catulle Mendès, Henri de Régnier, Pierre Louÿs, Pierre Bonnard, Marguerite Moreno, Octave Mirbeau, Georges Clémenceau, etc. Quel casting : il y aurait de quoi faire un grand film « choral » sur la fin du XIXe siècle – à la Nashville de Robert Altman – avec intrigues internes, jalousies, passions, dérobades, retrouvailles… Paul Valéry qui prend la parole doit s’interrompre tant il est bouleversé. Thadée Nathanson, éditeur de La Revue Blanche, soutient Renoir en pleurs.

Depuis Paris, Alfred Jarry est venu en bicyclette, sous la pluie battante. Il ne fait pas partie du même film. S’il y avait eu une photo, on aurait eu l’impression que son corps avait été rajouté au montage tant il détonne. Il faut voir le jeune Alfred Jarry, 25 ans, son fard de poète gothique (couleur pendu bleu ou pendu blanc) assombri par le désespoir, à l’Eglise de Samoreau, assister à l’enterrement d’un des hommes qu’il admirait le plus, pour comprendre ce que sa littérature devait faire à la fois du symbolisme finissant et de la modernité bourgeoise désormais « décomplexée ». La pluie a sali les vêtements du prince Alfred, la route et le pédalage ont épuisé ses maigres chaussures, mais, pour le permettre d’assister aux funérailles, en femme du monde très prévoyante, son amie Rachilde lui prête sa deuxième paire de talons hauts jaunes… Oui : « Que c’est beau, le jaune ! » (comme dans Faustroll, mais presque tout est dans Faustroll, même la mort de Mallarmé !)

A son arrivée à Paris sept ans plus tôt, le monde était sous l’autorité de Mallarmé et dans l’attente de son « Livre » où se lirait l’explication orphique du monde. Cette période est racontée avec suffisamment de sacré dans Albert Samain, souvenirs où Jarry évoque la littérature absolue de son époque (Rimbaud, Lautréamont, Mallarmé) en citant à dessein L’Apocalypse :

« On imagine à peine aujourd’hui, où les révolutionnaires d’un peu lointain passé sont des gloires admises, l’éblouissement que ne connurent peut-être point d’autres générations et qui, vers 1892, transporta maints jeunes hommes de vingt ans, amoureux de belles lettres et croyant alors ne les point ignorer, quand leur fut révélée une littérature qui s’avisait manifestement l’unique – au moins à leurs enthousiasmes d’alors (…)

« C’est vers ces temps-là que la révélation eut lieu. Le verset de l’Apocalypse n’est point trop grandiloquent : « Le ciel se replia comme un livre qu’on roule. » C’était vraiment, ainsi qu’une feuille à l’automne se recroqueville, le rideau d’un passé mort qui se relevait, pour ne plus retomber, sur un inattendu théâtre.

« Splendeurs soudaines ! »

Un inattendu théâtre et de soudaines splendeurs en effet.

Flashback ici sur le jeune Jarry, monté à Paris à 18 ans, vivant dans un taudis à Port Royal, le « Calvaire du Trucidé », avec sa mère qui meurt, sa sœur qui boit, ses hiboux qui font des loopings dans les airs, et son amitié adelphique tragique avec Léon-Paul Fargue. Flashback encore sur le jeune Jarry et le jeune Fargue pénétrant l’appartement de la rue de Rome de Mallarmé comme dans le Saint des Saints, passant l’antichambre remplie à ras-bord de pardessus, prenant place autour de la table ovale, derrière un grog, du tabac et un cahier de papier Job, alors que Mallarmé, sur son rocking-chair, édifie son assistance d’une voix claire et posée en expliquant les analogies formelles entre le Sonnet et le Temple (on retrouvera également cet épisode « transposé » dans Faustroll, chapitre L’ile du ptyx, et dans l’Almanach du Père Ubu – associé à l’enterrement du Faune).

Mallarmé était alors, pour presque tous, inattaquable.

Mais pas pour longtemps…

Lors de sa « crise spirituelle » à Tournon en 1866, Mallarmé avait eu tout d’abord l’expérience du Néant, ensuite celle de la Beauté, enfin le projet d’un Livre qui serait le pivot d’un nouveau culte. Dans une lettre à son ami Cazalis le 28 avril Mallarmé écrit : « En creusant le vers à ce point, j’ai rencontré un abîme : le Néant, auquel je suis arrivé sans connaître le Bouddhisme, et je suis encore trop désolé pour pouvoir croire même à ma poésie et me remettre au travail, que cette pensée écrasante m’a fait abandonner. Oui, je le sais, nous ne sommes que de vaines formes de la matière – mais bien sublimes pour avoir inventé Dieu et notre âme. » Puis le 13 juillet, au même : « Je suis depuis un mois dans les plus purs glaciers de l’Esthétique – après avoir trouvé le Néant, j’ai trouvé le Beau – tu ne peux t’imaginer dans quelles altitudes lucides je m’aventure. »

Ceci fait de Mallarmé le premier poète « athée », dans le sens où non seulement il ne fait plus reposer le phénomène de la Beauté sur l’Espérance ou sur la Foi, mais surtout celle-ci naît en lui de l’expérience du Néant.  Il se donne alors vingt ans pour réaliser son projet, qu’il assimile à un Temple. Puis le 14 mai 1867, il écrit une lettre plus complète et synthétique qu’il envoie à Cazalis : « Je viens de passer une année effrayante : ma Pensée s’est pensée, et arrivée à une Conception Pure. Tout ce que, par contre-coup, mon être a souffert, pendant cette longue agonie, est inénarrable, mais heureusement je suis parfaitement mort. Je suis maintenant impersonnel et non plus Stéphane que tu as connu – mais une aptitude qu’à l’Univers Spirituel à se voir et à se développer, à travers ce qui fut moi. Fragile comme est mon apparition terrestre, je ne puis subir que les développements absolument nécessaires pour que l’Univers retrouve, en ce moi, son identité. Ainsi je viens, à l’heure de la Synthèse, de délimiter l’œuvre qui sera l’image de ce développement. J’ai fait une assez longue descente au Néant pour pouvoir parler avec cette certitude. Il n’y a que la Beauté : et elle n’a qu’une expression parfaite, la Poésie. Tout le reste est mensonge – excepté, pour ceux qui vivent du corps, l’amour, et cet amour de l’esprit, l’amitié. » Il commence à évoquer le Livre en 1869. Et c’est dans la lettre à Verlaine du 16 novembre 1885, seize ans plus tard, qu’il dévoile un peu plus avant quel était son projet : « J’ai toujours rêvé et tenté autre chose, avec une patience d’alchimiste ; prêt à y sacrifier toute vanité et toute satisfaction, comme on brûlait jadis son mobilier et les poutres de son toit, pour alimenter le fourneau du Grand Œuvre ? Quoi ? c’est difficile à dire : un livre, tout bonnement, en maints tomes, un livre qui soit un livre, architectural et prémédité (…) J’irai plus loin, je dirai : le Livre persuadé qu’au fond il n’y en a qu’un, tenté à son insu par quiconque a écrit, même les Génies. L’explication orphique de la Terre, qui est le seul devoir du poète et le jeu littéraire par excellence : car le rythme même du livre, alors impersonnel et vivant, jusque dans sa pagination, se juxtapose aux équations de ce rêve, ou Ode. »

Pour le titre, on parle parfois de Somptuosité du Néant qu’il évoque dans certaines lettres, mais le plus souvent pour titre du livre d’essais ou d’analyses négatives qui accompagnera le Livre. Pour le sujet, on ne sait pas trop : parfois on y associe Igitur, parfois Les noces d’Herodiade, et parfois le sonnet en yx… Ensuite on y associera Un coup de dés jamais n’abolira le hasard. Avant de mourir, Mallarmé demande à sa femme et à sa fille de brûler son « monceau demi-séculaire de notes » préparatoires. « Il n’y a pas là d’héritage littéraire mes pauvres enfants. Croyez-moi ce devait être très beau. » Elles le firent, ne nous laissant qu’une poignée de notes incompréhensibles pour deviner ce que le docteur Mallarmé préparait pendant ces trente dernières années…

On saisit mal encore aujourd’hui à quoi devait ressembler le fameux « Livre », mais le travail minutieux de Jacques Schérer dans les notes restantes nous en indiquent quelques traits : le Livre devait d’abord être lu en commun et commenté dans des séances comprenant 24 auditeurs et 1 « opérateur » en qui on doit voir une sorte de prêtre ou de hiérophante, un « mainteneur du Livre » comme on dit des Guides dans l’Islam chiite.

La durée de la lecture et interprétation devait être de 4 séances par an pendant 5 ans.

Le « Livre » impliquait donc une scène et même un Théâtre : « Je crois que la Littérature, reprise à source qui est l’Art et la Science, nous fournira un Théâtre dont les représentations seront le vrai culte moderne ; un Livre, explication de l’homme, suffisante à nos plus beaux rêves » écrit Mallarmé à Vittorio Pica le 27 novembre 1886, et dans une note : « THEATRE en tant que MYSTERE par une opération appelée Poésie, cela à la faveur du LIVRE. » Le Livre aurait été divisé en Quatre œuvres, chacune subdivisée en cinq volumes. Les volumes devaient avoir (le nombre varie) 320, 384 ou 480 pages. Enfin, le Livre, après et pendant l’élaboration des séances de lecture et interprétation, devait être tiré, telle une nouvelle Bible, à 480.000 exemplaires. Le style du Livre devait être obscur, à l’image de la poésie de Mallarmé, qui doit « suggérer » pour mieux permettre une multiplicité d’interprétations – idéalement chaque lecteur est comme le Hamlet de Mallarmé, « lisant au livre de lui-même ».

La nécessité de l’obscurité en littérature tient à sa valeur oraculaire : les lettres sont noires et l’écriture elle-même s’impose comme une nuit d’où le lecteur puise une opération de vérité. Mallarmé prévoit d’ailleurs d’assigner préalablement au texte du Livre au moins 10 interprétations distinctes, toutes les 10 entièrement vraies. Cette multiplicité de lectures possibles sera réaffirmée par Jarry dans le « Linteau » de son premier livre. Elle est capitale et c’est dans cette multiplicité que tient la ressemblance évidente entre la poésie rêvée par Mallarmé et l’Islam professé par les chiites duodécimains. Les analogies entre les textes de Mallarmé et Jarry et ceux de Sorhawardi sont parfois hallucinantes, y compris dans l’hermétisme ! L’idée est qu’il faut lire les poètes exactement comme le Coran selon Sorhawardi : comme si ils n’avaient été écrit que pour nous. C’est d’ailleurs ce que fera Jarry avec Mallarmé, et Lautréamont surtout – traversant Paris comme Isidore Ducasse, ou remplissant dans Les Minutes son texte de mots qui sont, non seulement des « polyèdres d’idées » mais des points de raccord entre Maldoror et son propre Chant. Sylvain-Christian Didier a raison de voir la présence de Ducasse jusque dans le second prénom de Panmuphle dans Faustroll, jusque dans le côté « polytechnicien » de Erbrand Saqueville. Tout, dans Jarry comme dans Mallarmé, sera signe d’une multiplicité de présences.

L’autorité incontestable de Mallarmé, qui tiendra, en gros, de Villiers-de-l’Ilse-Adam à Jorge Luis Borges, soit un siècle entier de « littérature absolue » avant qu’une escalade de marchandise ne ravage beaucoup de choses, indique, en outre, une chose : la sécularisation entreprise par le XIXe siècle a eu pour effet compensateur une « religion de la beauté » qui est une sorte de « voie nouvelle », dont Baudelaire ou Poe sont les « dieux » et Rimbaud le « prophète » mais dont l’évident repère – et c’est pourquoi il faut parler d’un Imam – est Mallarmé. Même Simone Weil dans L’Enracinement dit que « à la fin du siècle, Mallarmé a été admiré autant comme une espèce de saint que comme un poète. » Cette « sainteté de la poésie », variante de la « sainteté de l’abîme », est un phénomène qui va de pair avec la sécularisation de la France – la révolution française, les lois du XIXe siècle réduisant l’influence du clergé, etc. – mais dont les hommes conservent malgré tout une mentalité encore religieuse. Dans ce cadre, il n’y a plus « la religion » mais il y a « l’art », et « l’art » est « chose divine ». La littérature héritée de Baudelaire devient alors une « voie », quelque chose qui existe en dehors et au-delà de Tout, qui touche l’infini ou l’Absolu. Le « symbolisme » dans lequel le jeune Jarry s’inscrit, tout en lui impliquant une dimension carnavalesque, est une religion de la fin des Temps, mais dont le Livre a manqué. C’est pourquoi la mort de Mallarmé fut une expérience impossible à se relever dont nous vivons encore les phénomènes résiduels. Et toute l’œuvre de Jarry est déjà fantomatique, elle est déjà comme ces « revenants ridicules » dont il parlera dans la lettre à Rachilde.

Cette période qui aura permis aux plus grandes œuvres d’éclore s’achèvera avec la mort de Mallarmé, entrainant de longs silences (Louÿs, Fargue, Schwob ou Valéry qui ne republiera qu’en 1917) ou des marginalisations (Gourmont, Jarry) et dont les avant-gardes du XXe siècle seront la juste réaction, celles-ci ne devant pas seulement être comprises en elles-mêmes, mais aussi comme systèmes de compensation, comme « sécurités sociales » face à tout ce que le milieu artistique et littéraire aura de profondément corrompu. Déjà du vivant de Mallarmé des fissures commençaient à se découvrir aux fondations du Temple… L’article de Marcel Proust Contre l’obscurité est une véritable déclaration de guerre et le jeune écrivain réussit à la publier dans un des bastions de l’art littéraire, Le Revue Blanche, en juillet 1896. Un article dans La Revue Blanche où on explique que Anatole France (qui avait obtenu l’exclusion de Mallarmé du Parnasse contemporain en 1876) c’est quand même mieux que l’auteur du Coup de dés, parce qu’il respecte le « parler de France », qu’il est « un des seuls qui veuille ou qui sache s’en servir encore » et que les mots ne sont quand même pas « de purs signes pour le poète », c’était con et violent ! Et annonciateur de ce qui viendrait.

Et c’est possiblement par réaction à la mort de Mallarmé que Jarry tenta sept fois le « Livre » : en écrivant Les jours et les nuits, L’amour en visites, L’amour absolu, Docteur Faustroll, Messaline, Le surmâle et La Dragonne. Ce sont des livres regardant, comme Jarry lui-même, du côté du symbolisme pour en recueillir son os imputrescible – et de l’autre, du côté de la modernité, face à laquelle il devra désormais s’opposer en étant plus moderne qu’elle : dans la science-fiction. Avec au centre la dimension potachique, carnavalesque, qui en protège le geste. Recueillir le legs du symbolisme, attaquer le présent par un super-avenir, faire de la Littérature un Carnaval du Vivre.

A vrai dire, Jarry ne cherche pas tant là à compenser la disparition de Mallarmé qu’à se construire une nouvelle personnalité à la mesure du temps qui vient.

Il faut voir Alfred Jarry comme un « super héros » cyber de comics. A la mort de Mallarmé, la Terre devient sombre. Le Paris des Lettres devient une Gotham City où la beauté sera sans cesse bafouée par ses imposteurs reconnus, de Loti à Gide. Dans ce contexte, Alfred Jarry aura un masque, une « personnalité publique », le Père Ubu (on ne l’appellera plus jamais autrement, même ses plus proches amis) mais cette personnalité masquera une identité de justicier lisible à travers ses narrations – tous les « romans » attaquant son siècle pourri en étant plus moderne que la modernité bourgeoise : Sengle, Faustroll, Lucien, Emmanuel Dieu, Messaline, Marcueil et Erbrand Saqueville seront les « Sept Fantastiques » prenant leur époque à bras le corps. Et Jarry que son apparence d’Ubu masque tentera d’atteindre asymptotiquement une « super-normalité ».

Dans le cadre du symbolisme finissant, Ubu Roi avait une fonction : relever l’affadissement fin-de-siècle ou décadent de la littérature du Mercure par une « vraie mythologie », le folklore potachique – la littérature « écrite par des enfants ». La fonction de Ubu était carnavalesque : provoquer pour rafraîchir, trouer pour révéler… Mais à partir du moment où cesse le magistère de Mallarmé, Ubu n’a plus le même sens. Ubu n’est donc plus tant le geste vivificateur de Jarry que son masque protecteur. Il est Ubu comme figure de pseudo-star, ou comme parodie de l’être social, mais pour mieux protéger son véritable enjeu – la reconduction de la poésie et la conquête de l’Absolu à travers les deux formes modernes : les « romans » et le « journalisme ».

Il faut prendre très au sérieux la séquence d’événements suivante : mort de Mallarmé et non-apparition du Livre, entrainant le silence et la marginalisation progressive des poètes ; et avènement des éditions Gallimard mettant en minorité l’esprit du Mercure de France avant de le racheter et d’en faire une succursale – Gallimard devenant super-cyniquement le « grand éditeur » du siècle qui vient, détruisant tous les espoirs du précédent.

Entre 1908 et 1911, la figure de André Gide (qui attaquera violemment Alfred Jarry dans Les faux-monnayeurs) devient capitale. A trois, avec Gallimard et Schlumberger, il impose la NRF comme phare d’un renouveau du classicisme. Le « grand œuvre » de la Littérature cesse définitivement d’être le Poème pour devenir le Roman – le Roman Bourgeois. Ajoutons : si le monde littéraire français était Brahmane au XIXe siècle (d’où l’importance capitale de la figure de sage de Mallarmé, mais également l’autorité douce de Rémy de Gourmont), il sera, face à un monde littéraire de plus en plus corrompu par l’esprit de carrière, Khsatriya lors de la première moitié du XXe siècle – à travers avant-gardes, mouvements, figures chevaleresques ou guerrières comme celles de Tristan Tzara, d’André Breton, du Grand Jeu ou de Antonin Artaud ; nous laissant, à partir de la seconde moitié du XXe siècle, au milieu des commerçants, des Vaishyas dont nous sommes les « gens de peu », les Shudras… Voire les Intouchables.

Tout était déjà en place bien sûr depuis un siècle – mais les plus grands romanciers (Balzac, Dostoïevski) regardaient les poètes avec admiration, quand ils n’étaient pas eux-mêmes poètes (Victor Hugo). Le poème était l’accomplissement suprême, le roman n’étant que la forme dérivée, seconde, de celui-ci. Désormais les poètes seront les marginaux, les « parents pauvres » du romancier comme « grand écrivain ». Après Hugo, la poésie devient invendable. Et même le Mercure ne pourra plus publier Jarry. Faustroll restera inédit ; L’amour absolu est auto-édité par Jarry lui-même en fac-similé à 50 exemplaires et vendu en dépôt au Mercure de France (les ventes n’auraient pas dépassé 20 exemplaires à sa mort en 1907). Rachilde lance alors un défi à son ami : « Comme un jour je lui avouais ne rien comprendre à la lecture de César-Antéchrist : « Tout de même, Père Ubu, si vous vouliez écrire comme tout le monde… » « Apprenez-moi ! » coupa-t-il de sa voix cinglante. Ce que fis, d’ailleurs, un peu pour le plaisir de me venger du mot et aussi pour lui permettre de gagner sa vie. »

Et voilà ! Alfred Jarry, qui avait commencé dans la poésie, et était devenu célèbre à partir d’une pièce de théâtre comique, puis éjecté du monde littéraire parce qu’il proposait des œuvres trop difficiles, devient journaliste et romancier !

C’est un étrange cycle qui se perpétuera – une étrange « navigation » où Faustroll se voudra roman scientifique (dans le genre de H.G. Wells), L’amour en visites un ouvrage de littérature coquine, Messaline répondra à la mode du péplum par un roman antique, Le Surmâle un roman moderne… Un cycle où surtout, avec L’amour en visites, Messaline, Le Surmâle et même La Dragonne, le « sujet » de Jarry sera désormais l’Amour – lui dont on ne connut jamais de relations sentimentales certaines. Lui qui ne voulut pas de « dévouements féminins » selon l’expression d’Apollinaire (qui crut que ceux-ci lui avaient manqué, mais Rachilde s’empressera de corriger).

Postulons l’idée de départ que ce qu’a vu Jarry peut se dire très simplement : le contexte n’est pas important, le contexte est explosif.

Au moment où Jarry « entre » en littérature en 1894, la politique « entre » en anarchisme. Le 12 février, attentat de Emile Henry au Terminus, vingt morts ; le 15 mars, bombe à la Madeleine ; le 4 avril, une bombe au restaurant Foyot crève un œil à Laurent Tailhade (qui s’était réjouit de l’attentat précédent !) ; le 22 mai, le président de la République, Sadi Carnot, est assassiné. La crainte des anarchistes est si grande que même les poètes se voient assignés en justice : Félix Fénéon est inculpé pour l’attentat du restaurant Foyot ! Mallarmé va le défendre à son procès (il sera acquitté). Jarry est très intéressé par le terrorisme, mais veut l’appliquer à un niveau métaphysique – ce qu’indique ses textes théoriques Etre et vivre et Visions actuelles et futures. Ubu dans le contexte du symbolisme est cette bombe. Mais Ubu ne suffit pas – parce que ce qu’il menace de détruire, c’est le symbolisme, soit ce qui protégeait la littérature absolue. Le terrorisme ne suffira pas non plus ; la société se défendra, et deviendra encore plus autoritaire. A partir de l’après-Mallarmé, l’attentat doit se transformer en mystère. Ou, selon l’expression choisie dans La Dragonne, « aventure ».

C’est pourquoi Jarry est simultanément un des auteurs les plus commentés aujourd’hui et les moins lisibles, les moins clairs. Non seulement l’unité de sa Geste n’apparaît pas, mais chacun ne peut vraiment en voir qu’un morceau : le potachique de Ubu sera clair pour tous les tenants de Dada, de Panique et de l’Humour Noir ; son étoilement mallarméen mâtiné de monstrueux et de suranné – qui va de Haldernablou à César-Antéchrist – en fait une figure tutélaire des Surréalistes ; le Collège de ’Pataphysique de Emmanuel Peillet tiendra d’une interprétation élargie de Faustroll et Jarry y sera l’intercesseur d’une science des exceptions ; La Chandelle Verte semble le modèle secret du journalisme pataphysique de Jean Baudrillard ; Annie LeBrun nous offrira la plus belle interprétation du Surmâle. Maurice Saillet, Michel Arrivé, Noël Arnaud, François Caradec, Patrick Besnier, Sylvain Christian-Didier, le génial Julien Schuh seront les lecteurs admirables qui nous feront naviguer dans une des îles de l’œuvre de Jarry, mais, à chaque fois que nous en explorerons un détail, nous perdrons immanquablement le Tout. Nous perdons immanquablement Jarry. Pourquoi ? Encore une fois, parce que nous devons nous y prendre exactement comme Sorhawardi avec le Coran : le lire « comme s’il n’avait été écrit que pour nous. » Les livres d’Alfred Jarry ne cessent de mettre le lecteur en scène, pour le malmener d’abord, pour jouer avec lui au « colin-maillard cérébral », mais aussi et surtout pour lui transférer sa force, pour l’aider à se métamorphoser. Faustroll, c’est vous. Messaline, c’est vous. Le Surmâle c’est encore vous. Et Jarry ? C’est pas vous, c’est l’autre.

Qui était Alfred Jarry ? Il s’était lui-même plusieurs fois présenté comme un troll. Il avait joué un troll dans Peer Gynt, la pièce d’Ibsen au Théâtre de l’œuvre mise en scène par Lugné-Poe en novembre 1896, un mois avant d’y faire jouer Ubu Roi. Le docteur Faustroll était un mixte entre sa dimension faustienne (scientifique, luciférienne) et sa dimension grotesque, comique : la pataphysique est une science de troll. Toutes ses activités de loisir, avec Valette et Rachilde, de pêche, de canotage, de bicyclette, dans leur maison de Corbeil-Essonnes, au bord de la Seine, étaient associées à l’univers des trolls. Alfred Jarry a surtout été le prophète du troll au sens d’Internet et de la communication. En interrompant le cours de la littérature par Ubu Roi, ses « Merdre », sa « pompe à phynance », ses « chandelles vertes », ses « gidouilles », il a annoncé les personnages énonciatifs cybernétiques interrompant la communication et l’échange « sérieux » sur les réseaux sociaux, les ridiculisant, les interdisant. Le troll c’est celui qui veut rendre impossible la saisie « sérieuse » d’une opinion, qui la barbouille, qui la gâche. Le troll, c’est le « caractère destructeur », l’ange exterminateur de la communication en réseau. Le troll est celui qui rétablit la loi de l’incommunicabilité, qui retourne la communication contre elle-même pour que ses participants soient de nouveau seuls. Les trolls sont les palotins de l’épuisement pataphysique de la réalité.

Mais le troll est aussi qui vous rappelle que toute généralité ne vaut que si elle est vraiment « vôtre ». Le troll est celui qui transforme tout énoncé en absurdité parce qu’il ne résulte absolument pas d’une vérité expérimentée par son locuteur. Au fond, ce que l’Ange-troll détruit, c’est le « lieu commun » qui veut associer expérience et communication. Ce qu’on dit n’est pas ce qu’on vit. Ce qu’on vit est incommunicable. Sauf en poésie, c’est-à-dire à partir du moment où on en fait une chose à la fois esotériquement intime, absolument singulière et totalement extérieure à nous-mêmes, totalement réappropriable par autrui. Le troll, c’est celui qui ne cesse de demander en quoi ce dont on parle le concerne, et donc nous concerne. Les points communs de deux des Quatre Trolls de l’Apocalypse, Jarry et Zappa (les deux autres sont Gébé et Lars von Trier !) sont nombreux, mais il faut surtout penser à eux comme des artistes de la communication à l’ère de l’incommunicabilité. Il faut penser, chez Zappa, à Lumpy Gravy et à Civilization Phaze III. Les réfugiés cachés dans un grand piano qui échangent des bribes de conversation, qui ne peuvent pas se voir mais seulement entendre quelques unes de leurs paroles, ce sont des avatars dans des réseaux sociaux – comme les héros des Jours et les Nuits dans cette grande conversation dépareillée sous haschich, « Les propos des Assassins », apothéose du roman. Le troll prophétisé par Jarry c’est la face sombre du super-héros qui refuse que notre vie se dissipe en « communication ».

C’est aussi l’explication du masque carnavalesque du Père Ubu : au fond, le Père Ubu n’agresse que ce qui n’est pas mallarméen. Dans son quotidien, Alfred Jarry s’abritait sous son fameux masque du Père Ubu, au point que l’on oubliait l’essentiel : ce masque, il ne l’avait pas inventé ! Ubu était le héros de la Geste potachique des élèves du lycée de Rennes qui préexistait à son arrivée dans celui-ci. Elle était inspirée par le professeur de physique, Félix-Frédéric Hébert, et c’était au point où même la fille de celui-ci participait à des représentations des Polonais, premier titre de Ubu Roi. Qui est Ubu ? C’est à la fois un bourgeois con de Cherbourg ; un prof de Rennes sans intérêt ; le roi de Pologne et ancien roi d’Aragon ; une préfiguration des dictateurs ; Macbeth ; l’anarchiste absolu ; l’inventeur de la pataphysique ; la marionnette ; le diable. En fait, Ubu, c’est le point Godwin de la littérature.

Alfred Jarry est un troll ; les conversations dépareillées des Jours et les Nuits sont des forums ; Ubu est un point Godwin… Et on peut continuer comme ça longtemps : L’amour en visites est un mec sur sa page facebook passant de friend online à friend online ; La Chandelle verte est un blog… Tout Jarry peut se lire comme une prophétie sur ce que l’homme du XXIe siècle sera, en particulier l’insistance sur la « virtualité » : au fond, la navigation « sur place » de Faustroll même ressemble à l’exploration d’un site web ou d’un CD-Rom avec des « pages » de peinture animée ou des extraits des 27 livres pairs… Une prophétie et bien entendue une relève, une explosion, une déflagration.

Il manque quelque chose dans cet « univers de puceaux », il manque la Grande Pornstar XXX, j’ai nommé : Messaline. Messaline va être la « super-héroïne » qui empêchera la sempiternelle reconduction des invariants comportementaux et rappellera l’humanité à sa condition de solitaire. Ce n’est pas pour rien que le saint Jean de L’Apocalypse s’en inspirera pour inventer la Grande Putain de Babylone. Messaline est la femme qui fait peur à tous les « puceaux » que sont les hommes – même aux Don Juan. Condamnée à la damnation memoriae mais célèbre par les récits que laissèrent Tacite, Suétone, Juvénal, Valeria Messalina, l’épouse de Claude, a laissé son nom dans l’Histoire comme l’image de la femme la plus luxurieuse – se prostituant avec une perruque blonde dans les bordels de Subure, transformant son palais en bordel, exécutant les femmes ou les maîtresses de ses amants, menaçant les hommes qui ne voulaient pas la satisfaire et « épousant » finalement un de ceux-ci, Silius, pendant un voyage de son mari, complotant au « remplacement » de Claude par Silius. Selon Antonio Dominguez Leiva, la femme à la recherche du plaisir était, pour les auteurs latins, l’allégorie du déclin de leur civilisation, une annonce de la fin de l’empire romain.

« Aujourd’hui nous souffrons des maux d’une longue paix, plus cruelle que les armes ; la luxure nous a assaillis pour la revanche de l’univers vaincu. » écrit Juvénal. Et cela continuera chez les théologiens médiévaux et leur obsessions particulière pour l’intempérance féminine : « La femme est moins apte à la moralité car elle renferme plus de liquide que l’homme. Or le liquide a pour faculté d’absorber facilement mais de mal retenir. En outre, il se déplace volontiers. D’où l’instabilité et la curiosité des femmes. Quand une femme a un rapport avec un homme, elle rêve en même temps d’être sous un autre. » (Albert le Grand)

Il faut attendre Alfred Jarry – et après lui Lars von Trier dans Nymphomaniac – pour que Messaline devienne un personnage poétique et mystique, une « chercheuse d’absolu », avec une soif d’infini comparable à celle des poètes. Non seulement Messaline est une figure « morale » au sens de Otto Weininger pour qui la « femme absolue », un « être en coït permanent », est infiniment plus respectable que la femme attachée à sa famille, son mari et ses enfants, c’est-à-dire à la reproduction de l’espèce, mais sa recherche du plaisir est chez Jarry la signe de sa nostalgie de la Totalité. Messaline est la présence insistante de Mallarmé dans le Péplum, la persistance du Poème dans le Roman. Comme Marcueil après elle, elle détourne le roman de son caractère « romanesque » pour l’intensifier vers sa dimension poétique, existentielle. Elle rappelle au lecteur que l’anecdotique n’est rien. Ce que « fait » une personne n’est rien, c’est « comment elle le fait » qui compte, parce que ce « comment » définit son « pourquoi ». Peu importe que Marcueil soit puceau ou super-baiseur, il est Surmâle dans les deux cas parce qu’il vise un au-delà du sexe qui est l’amour – comme Messaline. C’est le frisson de la transcendance qui traverse toute l’œuvre de Jarry et lui donne son sens. C’est aussi la vision très claire de la mâyâ, du caractère « conditionné » de la manifestation, et le fait que certains actes, comme dans le tantrisme, singulièrement des actes sexuels ou rituels ou cérémoniels, peuvent toucher du doigt le non-manifesté.

Une constante de la « Religion de Jarry » (personne n’a écrit ce livre, tant pis, il manque !) c’est que l’absolu est atteint par l’auto-divinisation. C’est ce que en quoi il se sépare absolument à la fois du laïcisme militant de son époque (la fin de sa vie est marquée par les lois Combes et la guerre à mort de la République contre le Clergé) et du catholicisme triomphalement coupable d’un certain nombre d’écrivains du Mercure, en particulier celui avec qui il voudra « parler » : Léon Bloy. Barbey d’Aurevilly, Léon Bloy, Joris-Karl Huysmans, même Villiers-de-l’Ilse-Adam sont des écrivains catholiques (c’est un peu plus compliqué chez Villiers, ami chéri de Mallarmé et lecteur des occultistes, mais quand même). Jarry est Dieu.

Il ne s’agit pas chez lui d’un raptus divin, mais d’un acte exécuté par l’homme qui troue le rideau séparant le relatif et l’absolu. Que ce soit la pataphysique ou l’amour, la recherche est toujours celle d’une action susceptible de forcer les mondes dans le sens de cette auto-divinisation. 

De 1903 à 1906, Alfred Jarry prépare La Dragonne. Une « Dragonne » c’est le cordon fixé à la poignée du sabre qui permet à l’homme de ne pas perdre son arme. La Dragonne d’Alfred Jarry, c’est à la fois un roman de guerre, un roman breton, un roman d’amour et une sorte d’acte absolu lui-même. Une sorte de coup de sabre dans le rideau qui sépare le manifesté du non-manifesté. La Dragonne c’est le récit des amours de Erbrand Sacqueville et de Jeanne Sabrenas, retrouvés dans plusieurs incarnations, ou plus exactement, dans plusieurs « possibilités » différentes (on pourrait presque dire, pour filer l’image cybernétique, à travers plusieurs avatars). Dans une scène fameuse, « La Bataille de Morsang », qui annonce et dépasse les grands films de Hong-Kong, Erbrand Sacqueville tue à lui seul trois bataillons d’infanterie. Il les tue en brandissant immobile son arme au milieu du terrain de bataille, dans le vide au cœur du cyclone, ayant calculé l’endroit exact où tous s’entretueraient en essayant de l’atteindre. Une fois l’armée entière décimée, Erbrand retrouve Jeanne, qui est devenue fille à soldats, et leurs retrouvailles amoureuses se confondent avec une lutte à mort où Erbrand sort vainqueur. Les cadavres des soldats deviennent des bouteilles qui flottent sur les bords de la Seine. Alors qu’il a tué Jeanne dans une de ses possibilités, Erbrand l’épouse dans une autre et le lit de leur nuit de noces se transforme en Pégase, ils voyagent dans les airs, voient le Roi Arthur dans la Grande Ourse, les portant vers une Tour dans la forêt de Brocéliande, accomplissant une rotation sur elle-même d’une durée d’un siècle.

Cependant Erbrand, dans son voyage, a troué le rideau de la nuit des temps et se confond avec l’auteur du roman. Il est descendu aux enfers. Son sabre est désormais l’épée de Saint-Michel. Il fait remonter le Diable puis le recadenasse sur Terre avec l’aide de l’épée et se met à contrôler les mondes. Le récit devient Apocalypse. Le texte de saint Jean traverse le roman, déborde celui-ci et se met à investir la vie d’Alfred Jarry qui, en 1906, est désormais très malade et « vit » son roman qui, lui-même, par moment, apparaît au personnage de celui-ci. Il se déclare lui-même atteint de « neurasthénie aigue », ce qui voudrait dire : dépression. Ce qui est sûr, c’est qu’il est totalement épuisé. Le 11 mai il part rejoindre sa sœur Charlotte à Laval. Et il se met à traverser l’autre monde. Selon ce qu’il écrit à Rachilde, il n’est qu’un simple Zola qui se documente sur l’au-delà, dans un état permanent d’hallucinations vécues, pour revenir avec la dernière partie de son roman.

Il rédige son testament, reçoit l’extrême-onction, et pense mourir le 27 mai où il dicte le plan de La Dragonne à Charlotte. Mais il ne meurt pas encore. Et le 28 mai, il dicte une nouvelle lettre à Rachilde, pour l’informer de son départ « un peu plus arrière dans la nuit des temps » : « S’il se trompe il sera ridicule et voilà tout, les revenants sont toujours ridicules. Là-dessus, le Père Ubu, qui n’a pas volé son repos, va essayer de dormir. Il croit que le cerveau, dans la décomposition, fonctionne au-delà de la mort et que ce sont ses rêves qui sont le Paradis. »

Mais Jarry, et non ce n’est pas ridicule, revient de l’au-delà de la mort et de ses rêves. Dès le lendemain, il dicte à sa sœur Charlotte une autre lettre à Rachilde, qu’il n’envoie pas cette fois-ci, mais qu’il déchire d’abord en 16 morceaux, puis recolle et range dans son « dossier de La Dragonne » : « Qu’on le croie ou pas le Père Ubu, sans que personne ait renouvelé ses idées théologiques, a demandé lui-même l’extrême-onction, il a eu une grâce extraordinaire que n’eurent même pas les Pères du Désert, il a commandé au Démon, Madame, deux jours (…) Le Père Ubu a fait, ce qui fut l’une de ses tentations, ce que le Christ n’a point osé faire aux enfers (note : oui, Jarry, pardon le Père Ubu était, avant les Beatles, « bigger than Christ » !). Il a béni et délivré « le bel ange aux ailes brûlées » qui souffrait depuis six mille ans et lui avait permis d’être son ange gardien. Il avait étant l’oint du Seigneur le pouvoir de lui donner l’épée de feu qui veillait à la porte du Paradis. (…) Saint Michel Archange s’est dérangé en personne pour venir au chevet du Père Ubu par une formule d’exorcisme (hélas ou heureusement le Père Ubu les sait si bien) il a repris l’Arme impossible et il a maintenant comme dans les vieilles estampes saint Michel Archange à son chevet. S’il en réchappe, aucun être humain n’a été si loin au-delà des portes de la mort. Il voit l’autre monde, il lui parle, par courtoisie ou par prudence, dans la langue de l’Eglise. Il n’y a qu’un très vieux moine, très versé dans la théologie, qui puisse apprécier le cas. Le Père Ubu, actuellement l’oint du Seigneur, commande dans les deux mondes. C’est là une puissance effrayante dont il n’a usé qu’en joujou. (…) Le Père Ubu a, s’il ne s’en sert qu’au nom de l’Eglise, sous ses ordres l’Ange Exterminateur !... »

Un catalogue de vente – ces catalogues de vente nous rendront fou ! – mentionne également une « très curieuse lettre en partie écrite par sa sœur » et adressée cette fois à Alfred Valette dont le résumé va comme suit : « Jarry est sauvé d’une fièvre cérébrale et son délire conscient lui a laissé des impressions littéraires qu’il compte utiliser pour le dernier chapitre de La Dragonne. Il faut en parler à Léon Bloy que cela amusera beaucoup. Il a causé toute la nuit ; dans le plus beau latin des Pères de l’Eglise. Lucifer était au pied de son lit, l’Archange à son chevet, et il lançait « des formules horrifiques qui recadenassent le diable ». »

Le 30 mai, enfin, Jarry – qui survivra un an et demi à ce voyage dans l’au-delà mais n’achèvera pas son livre – envoie un télégramme à Rachilde pour préciser : GRANDE CRISE CEREBRALE QUI EXCUSAIT LITTERATURE EXAGEREE PASSEE GUERISON ASSUREE AVEC REPOS EXCUSES MADAME RACHILDE LETTRE SUIT. Quand il reviendra à lui, dès le mois de juillet, il voudra prouver sa santé en se faisant photographier en plein cours d’escrime, en « grande tenue d’assaut de sabre ». Il l’envoie à Rachilde et Valette avec cette mention « ce document pour La Dragonne le glaive de l’Exterminateur : ressuscité et simplement « vainqueur de la mort » ».

Jarry mourra en novembre 1907. On ne saura jamais trop ce qu’il en est de la finition de La Dragonne : nous avons plusieurs versions fragmentaires de celle-ci, plusieurs dossiers contenant ébauches, lettres, plans. Nous avons plusieurs reconstitutions. Mais nous sommes loin d’avoir aujourd’hui la totalité des pièces permettant de le recomposer. Il existe même un exemplaire qui circule aujourd’hui dont nous n’avons pas connaissance : signalé plusieurs fois dans les catalogues des libraires dans les années 2000, il contiendrait 260 pages de la main de Jarry : les personnes qui font circuler cet original préfèrent visiblement que son contenu reste secret pour en augmenter la valeur spéculative. Oui, c’est une autre de ces conséquences « culturelles » du capitalisme : Jarry, qui était aussi pauvre que Van Gogh, représente aujourd’hui une valeur marchande suffisamment importante pour que l’accès à la totalité de son œuvre nous soit interdite. Pauvre durant sa vie, Alfred Jarry est occulté depuis sa mort. Walter Benjamin avait raison de dire que, lorsque l’ennemi triomphe, mêmes les morts ne sont plus en repos.

Dans son roman Les jours et les nuits, Jarry dissocie souvent son héros, Sengle, et la Force de celui-ci. C’est quelque chose que comprend très bien un homme moderne – qui se sent paralysé dans sa détermination, exilé de son propre être, exilé de sa Force. C’est quelque chose que comprennent les geeks, si forts sur le net pour affronter leurs interlocuteurs, et presque mutiques dans la réalité, « empêchés ». On pourrait dire de la « Dragonne » qu’elle représente la littérature en tant que celle-ci rattache l’homme à sa Force. On pourrait dire que La Bhagavad Gita est une épée, ou, comme le dirait Rûmî dans Le Livre du Dedans, un « sabre indien de métal précieux ». Mais la littérature de Jarry est une « dragonne ». Comment se réapproprier sa force et comment empêcher la fin du monde ? En offrant son être à son double, en transformant sa littérature en apocalypse et sa vie en littérature. Jarry, prenant le masque d’Ubu, devient l’Antéchrist. Mais sa littérature, de Les Jours et les Nuits à La Dragonne, devient apocalypse. Elle devient justice. Elle devient vie.

Il ne faut pas seulement penser au fait que Jarry voulait contacter Bloy au sujet de ses visions d’outre-monde – comme le dit la lettre évoquée par un catalogue de vente. Il faut aussi penser que Bloy a été réveillé par un cri la nuit qui suivit la mort d’Alfred Jarry, le 1er novembre 1907 : « Réveillé par un cri horrible que n’avait proféré aucun vivant. Je voudrais que Dieu fit brûler mon cœur. » Et deux jours plus tard, lorsqu’il reçoit le faire-part de la mort de Jarry, Bloy écrit : « Comment est-il mort et après quelle vie ? Je pense au cri affreux entendu hier et qui m’a jeté au bas de mon lit. »

La vie de Jarry a été une substitution à la fin du monde. De même, on peut imaginer que Lars von Trier a écrit et filmé Melancholia pour annuler l’imminence de la fin du monde, la fin du monde « de 2012 ». De même, Buffy qui a empêché « la fin du monde » plusieurs fois dans sa série. En appelant de leurs vœux l’étoile absinthe, Jarry, von Trier, Buffy l’ont intégrée et digérée.

A chaque fois enrayée de façon nouvelle, la fin du monde.

La fin du XIXe siècle et le début du XXe étaient électriques et apocalyptiques. Baudelaire annonce la fin de ce monde. Bloy écrit Au seuil de l’Apocalypse qui s’achève sur « J’attends les cosaques et le Saint-Esprit ». Tout le monde pense que la fin du monde, c’est maintenant (même si Rimbaud écrit Les Illuminations « après que l’idée de déluge se fut rassise » mais c’est une autre histoire ; un jour il nous sera peut-être donné de raconter vraiment Rimbaud). Arrivé au point de fusion des mondes de La Dragonne, Alfred Jarry a fait de son existence prophétique un tremplin pour aller combattre celle-ci. Ainsi, à lui seul, il a enrayé l’Apocalypse de la première guerre mondiale. Pourquoi ? Parce qu’il a fait de son propre être l’Apocalypse. L’apocalypse est repoussée quand l’homme devient lui-même l’apocalypse.

Que c’est beau, Jarry !