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Témoignage à la Lumière
Date de la conférence : 25 Apr 2016

Contexte : Université Rennes 2

Présentation :

Conférence donnée le 25 avril 2016 lors de la journée d’études consacrée à Cabin Fever (11ème épisode de la saison 4 de Lost) à l’Université Rennes 2 sous la direction de Delphine Lemmonier.

Remerciements à Claire Cornillon, Mathieu Dupré et Sarah Hatchuel.


« Son nom est John. » C’est dans le flashback en ouverture de l’épisode Cabin Fever, un flashback situé en 1956, lorsque Emily Locke donne prématurément naissance à son fils après avoir été bousculée par une voiture alors qu’elle s’apprête à rejoindre son amant Anthony Cooper. « Son nom est John » : Beaucoup de commentateurs de l’épisode ont reconnu dans cette phrase prononcée par Emily une référence à L’Evangile selon Jean. Plus exactement, c’est la façon dont Jean l’Evangéliste évoque Jean le Baptiste en ouverture de son Evangile (I, 6-8) : « Il y eut un homme envoyé de Dieu : son nom était Jean. Il vint pour servir de témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui. Il n’était pas la lumière, mais il parut pour rendre témoignage à la lumière. »

On retrouve directement la phrase elle-même dans l’ouverture de L’Evangile selon Luc (I, 57-66) alors qu’il est successivement question des deux mères de deux personnages, Elisabeth et Marie, mères de Jean le Baptiste et de Jésus : « Le temps où Elisabeth devait accoucher arriva, et elle enfanta un fils. Ses voisins et ses parents apprirent que le seigneur avait fait éclater envers elle sa miséricorde, et ils se réjouirent avec elle. Le huitième jour, ils vinrent pour circoncire l’enfant, et ils l’appelaient Zacharie, du nom de son père. Mais sa mère prit la parole et dit : Non, il sera appelé Jean. Ils lui dirent : Il n’y a dans ta parenté personne qui soit appelé de ce nom. Et ils firent des signes à son père pour savoir comment il voulait qu’on l’appelle. Zacharie demanda des tablettes, et il écrivit : « Son nom est Jean. » Au même instant, sa bouche s’ouvrit, sa langue se délia, et il parlait, bénissant Dieu. La crainte s’empara de tous les habitants d’alentour et, dans toutes les montagnes de la Judée, on s’entretenait de toutes ces choses. Tous ceux qui les apprirent les gardèrent dans leur cœur, en disant : Que sera donc cet enfant ? Et la main du Seigneur était avec lui. »

On reconnaît dans cette séquence de L’Evangile selon Luc le motif du mutisme momentané, ici celui de Zacharie, et qui sera celui de John dans l’épisode Further Instructions, épisode dans lequel on trouve une référence à L’Evangile selon Jean inscrite sur le bâton biblique de M. Eko : John 3 :05, que John voit comme un message qui lui est adressé, en l’associant à la phrase « Relève les yeux et regarde vers le Nord. »  (un passage de la Genèse – XIII, 14 où l’Eternel oriente Abraham).

Evangile selon Jean III, 5 : c’est le verset « En vérité, si un homme ne naît pas d’eau et d’Esprit, il ne peut rentrer dans le royaume de Dieu. » Le motif du baptême est important dans Lost depuis le baptême d’Aaron, mais deviendra capital dans la sixième saison, à partir de l’épisode Happily Ever After puis dans la passation de Jacob.

Dans les quatre Evangiles, on reprend au sujet de Jean le Baptiste la phrase d’Esaïe (XL, 3) : « Une voix crie dans le désert ». Et c’est le cas de John Locke parmi les rescapés et jusqu’à sa mort dans The Life and Death of Jeremy Bentham. John crie dans le désert le fait que les rescapés sont supposés protéger l’île. On retrouvera une allusion à la phrase « Son nom est John » dans la bouche de Claudia, lors de son accouchement dans Across the sea : « Son nom est Jacob », faisant de « Son nom est » une des phrases régulièrement prononcées dans la série Lost.

Cette caractéristique de Lost – en quoi elle rejoint les séries Twin Peaks, Carnivale, MillenniuM ou Battlestar Galactica, à savoir les « regularly spoken phrases », est un des traits qui associent délibérément la série télévisée au domaine du texte sacré. Dans Twin Peaks, les phrases régulièrement prononcées relèvent presque toutes du monde imaginal de la série : « Through the darkness of future past, the magician longs to see one chants out between two worlds » ; « Fire Walk with me » ; « Let’s Rock » ; « This gum you like is going to come back in style » ; « The owls are not what they seem » ; « Garmonbozia ». Elles rythment les étapes successives de la contre-initiation de l’agent Cooper jusqu’à sa transformation en Bob. Dans Carnivale, c’est la fameuse phrase « Each prophet in his house » qui indique la co-appartenance de Ben Hawkins et de Justin Crowe à la même double lignée croisée des avatara. Dans MillenniuM, c’est « This is what we are », la question de l’identité devenue obsessionnelle tout le long de la seconde saison. Dans Battlestar Galactica, elles relèvent à la fois de la coutume marquant une époque de l’Histoire de l’Humanité (comme « So say we all ») ou la préfiguration d’un moment-charnière. Il faut penser au statut particulier des paroles de la chanson All Along the Watchtower qui intensifient le long du final de la 3e saison la révélation des quatre avant-derniers Cylons.

C’est une « marque » du texte sacré, comparable à celles qu’on trouve régulièrement dans la Bible, que ce soit des citations de l’Ancien Testament dans le Nouveau, ou des formules attribuées au Christ qui se retrouvent dans la bouche des Apôtres. Dans Lost, une même phrase reviendra, soit sous la bouche d’un même personnage, soit, plus fort encore, sous la bouche de plusieurs personnages, se haussant à la dignité d’une règle ou d’une Loi. C’est le cas des phrases « Whatever happened, happened » ; « See you in another life, brother » ; « It’s a leap of faith » ; « Live together, die alone » ; « God help us all » ; « They come, they fight, they destroy, they corrupt »…

Mais la plus célèbre est une phrase de John Locke, « Don’t tell me what I can’t do », « Ne me dis pas ce que je ne peux pas faire ». Et celle-ci révèle le point le plus équivoque de cette technique, puisqu’on la retrouvera jusque dans la bouche de l’ennemi, L’Homme Sans Nom. Cette phrase, Locke la prononce tout d’abord dans Walkabout, le premier épisode qui lui soit consacré dans la 1ère saison. Il la redit dans Deus Ex Machina à Boone. Puis c’est Eko qui la lui dit dans Live together, die alone (fin de saison 2). Dans The Man from Thalahassee (saison 3), c’est un infirmier, William Kinkaid, qui le lui dit pour le convaincre de faire des exercices de rééducation : « Tu es tombé du huitième étage et tu as survécu, ne me dis pas ce que tu ne peux pas faire. » Enfin, saison 4, le jeune Locke la prononce, dans un flashback de Cabin Fever, à son professeur de sciences. Dans la 6e saison, l’Homme Sans Nom la hurle à une apparition de Jacob enfant quand celui-ci lui dit : « Tu connais les règles. Tu ne peux pas le tuer » en parlant de Sawyer. Et dans le monde de manifestation subtile, Locke le dit, mais sous la forme d’un amer souvenir, à Helen : « J’étais là, à leur hurler de ne pas me dire ce que je ne pouvais pas faire. » Cette phrase de Locke marque l’identité du personnage au point qu’on peut se dire qu’en elle sa puissance et sa faiblesse se révèlent simultanément, et donc, par extension, son caractère de « candidat » de Jacob comme de « recrue » de L’Homme Sans Nom. Par extension, on peut se dire que c’est à partir des mêmes traits de caractère que les personnages peuvent être choisis par l’un ou l’autre parti : ils ont les qualités de leurs défauts ou les défauts de leurs qualités, d’où, pendant la 6e saison, leurs hésitations entre le « camp de Jacob » et le « camp de L’Homme Sans Nom ». L’« héroïsme » et la résistance physique de John Locke le prédisposent à une trop grande confiance, en lui-même ou en son destin. L’impossibilité de « lâcher prise » de Jack en fait également un grand homme et un looser. Le manque de confiance de Sawyer induit à la fois ses qualités intellectuelles et ses faiblesses morales. L’amour de Jin et de Sun est à la fois leur élection et leur fardeau. La loyauté de Sayid, sa capacité à « faire le sale boulot » d’autrui, en fait un être à la fois sublime et inévitablement tourmenté par la culpabilité. Enfin, la folie d’Hurley, sa certitude d’être maudit, si elle lui cause énormément de tourments, deviendra la fenêtre de son acceptation du rôle de remplaçant de Jacob. C’est du reste à lui que Jacob réussit le plus facilement à parler. Dans cette phrase, « Ne me dis pas ce que je ne peux pas faire », se joue ce qui en Locke annonce ses guérisons miraculeuses, mais également ses plus grandes imprudences, le menant à la mort de Boone et à toutes les étapes successives de sa contre-initiation par L’Homme Sans Nom. John Locke a beau être le personnage à avoir le plus vite saisi le sens de la présence des candidats sur l’île, il sera dupé par les signes contradictoires émis par leur adversaire.

Dans Cabin Fever, les objets comme les phrases régulièrement prononcées prennent une dimension supplémentaire à celle précédemment vue dans le série, dans le sens où, à la différences des flashbacks des rescapés des 3 précédentes saisons, ceux de l’épisode impliquent explicitement la « spécificité » de Locke et les occurrences de l’île dans sa vie pour se donner comme un véritable « récit mythique ». Si on peut voir, dans le voyage à Phuket de Jack, une préfiguration de sa relation aux Autres, c’est une préfiguration inférée a posteriori, quelque chose que nous pouvons induire ou déduire à partir d’éléments tirés du futur de Jack. La même chose pour le séjour de Desmond dans le monastère du Frère Campbell dans Catch-22, ou l’apparition de l’oiseau mort dans le flashback de Walt (Special). Ceux-ci peuvent être interprétés comme des indices symboliques du récit global du personnage dans le cas de Desmond ou des spécificités magiques de l’enfant dans le cas de Walt ; tandis que les visites de Richard Alpert, les appels du pied de la société-écran des Autres Mittelos Bioscience ou la rencontre avec Matthew Abandon sont explicitement des rencontres de Locke avec des personnes directement impliqués dans la préservation de l’île. Ils ne sont pas ambigus mais au contraire semblent là pour confirmer le regard interprétatif du spectateur lors des épisodes précédents. Ils se donnent comme la clé qui permet de relire l’ensemble des précédents flashbacks à la manière d’un récit sacré. Ils nous disent même comment nous aurions toujours dû les lire. Dans ces cinq flashbacks, Locke y est explicitement ce que les autres personnages sont implicitement dans tous les autres épisodes de la série. Il faudra attendre l’épisode qui clôt la 5e saison, The Incident, pour retrouver cette écriture littéralement mythique, à travers les visites successives de Jacob à Jack, Kate, Sawyer, Sayid, Jin et Sun, Locke et Hurley. Les cinq flashbacks de Cabin Fever sont, en outre, remplis à ras bord d’éléments symboliques renvoyant à l’ensemble de la « tapisserie » de Lost.

Et, pour commencer, la naissance « miraculeuse » de Locke, et sa résistance presque surnaturelle, sur lesquelles nous informent les deux premiers flashbacks. Tout le long de la série jusqu’à sa mort, Locke présentera une force surhumaine, et, à chaque fois ou presque, celle-ci est mise en relation avec son « destin » ou « ce que l’île attend de lui ». Mais cette force n’est pas seulement un atout. Elle contribue également à ruiner la vie de Locke, qui est amené à croire que son salut réside dans l’action et non dans la connaissance. L’ambigüité propre à cette résistance attend son paroxysme dans le flashback de l’épisode The Incident où Jacob guérit Locke après sa chute du 8e étage de l’immeuble. L’île ne cessera d’osciller entre guérison et chute pour Locke, sans qu’on soit véritablement capable de savoir s’il faut attribuer ces guérisons successives à Jacob ou à l’Homme Sans Nom.

A la lumière de ces deux premiers flashbacks, comme à celle de la scène où Jacob permet à Richard de « ne pas mourir » dans Ab ateterno, j’aurais tendance à attribuer le pouvoir de guérison à Jacob, tandis que les rêves, les visions et les retours de maladie viendraient de L’Homme Sans Nom. L’instant le plus problématique de cette attribution restant la guérison miraculeuse de Locke après que Ben lui ait tiré une balle dans le rein à la fin de The Man Behind The Curtain. Le fait que cette guérison soit accompagnée d’une vision de Walt et suivie d’une « mission » donnée à Locke donnerait l’impression que le miracle provient de L’Homme Sans Nom, maître des « apparitions », et du chemin contre-initiatique passant par le rôle factice de « défenseur de l’île » et qui trouvera son acmé dans l’apparition du faux Christian dans Cabin Fever et de sa mission : « Déplacer l’île ». Je pense qu’ici encore il faut distinguer les deux forces en présence : Jacob, ou l’île, soigne Locke, le guérit de sa blessure, tandis que L’Homme Sans Nom emprunte l’image de Walt pour entrainer Locke à tuer Naomi.

Le 3e flashback est clairement le plus chargé en symboles. La visite de Richard au jeune Locke et son test ont été rapprochés des méthodes de discrimination du jeune Dalaï-Lama. Pour commencer, Locke joue au backgammon avec sa sœur, un jeu qu’il présente au jeune Walt dans le « pilot » dans la scène la plus clairement préfiguratrice de la dernière saison, avec l’évocation des deux camps (un « lumineux » ; un « sombre »). On associera au backgammon les deux yeux noir et blanc de Locke dans le cauchemar de Claire (Raised by another) – préfiguration encore des « deux Locke » – et ce jeu connaîtra un équivalent « antique » dans le senet de Jacob et de son frère (c’est de ce jeu que proviendront les deux cailloux trouvés par Jack auprès des deux cadavres de Mère et de L’Homme Sans Nom). Locke est toujours associé aux jeux : le jeu de Risk dans les flashbacks de Walkabout et l’introduction de The Shape of things to come ; le mousetrap de Deus Ex Machina ; le jeu d’échecs informatique de Enter 77 ; et bien sûr le « jeu » que représente la station The Swan : taper un code et sur un bouton toutes les 108 minutes, comme cet autre « jeu » qu’est la découverte des stations Dharma à travers la carte dessinée de mémoire par Radzinsky. Avant tout Locke est victime des jeux, des long con, des « arnaques » que lui dresseront son père, Ben et enfin L’Homme Sans Nom. Si le partage des forces de l’île est symbolisé par un jeu, c’est davantage le fait de L’Homme Sans Nom, grand escroc, que de Jacob qui se refuse en apparence à manipuler les êtres.

Deuxième symbole, très discret : les images d’oiseaux accrochées au mur, associées précédemment au jeune Walt. Discrets mais importants, ils évoquent le langage des oiseaux, soit l’idée d’un langage codé propre à l’écriture de la série, un langage symbolique qu’il s’agit de savoir interpréter : véritable sujet de cet épisode.

Troisième symbole : le dessin du jeune Locke représentant la fumée noire que Richard remarque automatiquement en rentrant. Ce dessin annonce à la fois l’élection de John par sa sensibilité aux mystères de l’île mais aussi son association malheureuse avec L’Homme Sans Nom. Comme sa naissance miraculeuse, son extrême résistance et le jeu de backgammon, ce symbole est porteur de deux orientations possibles, et le sens de cette scène sera de comprendre comment on doit interpréter ceux-ci.

Les symboles suivants sont les objets présentés par Richard, au nombre de 6, comme les saisons de Lost, la suite des « nombres » ou le nombre de candidats. A leur sujet, il demande au jeune Locke de sélectionner « ceux qui lui appartiennent déjà ». Richard présente :
- Une boussole
- Un gant de baseball
- Un livre nommé Le Livre des Lois
- Un tube comprenant du sable en provenance de l’île
- Un numéro du comix Mystery Tales (n°40, avril 1956) avec comme titre « Quel était le secret de la mystérieux terre cachée ? »
- Un couteau

Locke semble mettre de côté le tube et la boussole et ensuite s’arrête sur « Le Livre des Lois » pour finalement sélectionner le couteau. Ce geste déplaît souverainement à Richard qui le lui retire des mains, nie qu’il lui appartienne et repart, disant à sa mère adoptive que « John n’est pas prêt. »

Nous ne saurons jamais ce que Richard attendait exactement de Locke. Nous pouvons seulement faire des hypothèses. De nombreuses interprétations sont possibles pour ces six objets. Richard attendait que Locke reconnaisse la boussole qu’ils échangeront dans le temps durant la 5e saison. Il attendait que Locke choisisse Le Livre des Lois, marquant sa propension à être un « nouveau Jacob » (Jacob est celui qui écrit les lois de la manifestation du cycle présent). Enfin, il attendait une série d’objets, qui mettrait en relation le tube, la boussole et Le Livre des Lois. Il s’agirait alors d’un parcours : île ; orientation ; respect de la Loi (ou sagesse) que Locke transforme en : île ; orientation ; passage à l’action, éventuellement action violente. Nous ne saurons jamais ce que Richard attend précisément de John, mais nous savons ce qu’il n’accepte pas : que John choisisse le couteau. Ce couteau, il sera évidemment associé dans le même épisode à Abadon et le projet de walkabout. Ce couteau, John l’utilisera dès l’épisode Walkabout quand on ouvre sa valise pleine de couteaux et qu’il explique qu’il va aller chasser les sangliers. Ce couteau, il l’utilisera pour tuer Naomi, envoyée par Widmore sur l’île. Ce couteau, enfin, l’Homme Sans Nom le tendra à Ben pour qu’il tue Jacob.

Dans l’ensemble je pense que le sens de cette scène est de nous présenter la crainte principale de Richard, à savoir que Locke puisse déjà suivre la mauvaise lumière, prélude à sa contre-orientation par L’Homme Sans Nom. En choisissant à plusieurs reprises l’action contre la sagesse, Locke démontre qu’il est sensible aux signes mais pas à leur sens. Ce que confirmeraient les deux flashbacks suivants : celui où il refuse l’invitation de Mittelos Bioscience en mettant en avant son goût pour le sport (alors qu’il est le bouc émissaire de son lycée) et celui où Matthew Abadon lui dit d’aller à un walkabout avec, pour seul bagage, un couteau. Il faut penser également à un épisode présentant un flashback important pour Locke, Further Instructions (les instructions en l’occurrence se révéleront être moins celles de l’île que de son ennemi !) : Dans les flashbacks de cet épisode, on voit Locke rejoindre une communauté hippie à travers laquelle il se « révèle » à lui-même par l’intermédiaire d’une hutte à sudation, un rituel sioux repris par des courants New Age. Eddie, un flic portant mystérieusement un tee-shirt Geronimo Jackson – tee-shirt faisant de lui un de ces personnages ambigus, et « adjuvants » de l’île ou précurseurs de celle-ci, dans les flashbacks des personnages – manipule Locke pour infiltrer la communauté qui fait du trafic d’herbe ; le chef de la communauté envoie Locke tuer Eddie ; Eddie le calme en lui disant qu’il est un berger et non un chasseur, et Locke se résout à ne pas le tuer, tout en lui disant que, dans la hutte à sudation, il lui était révélé qu’il était un « chasseur ». Dans le présent de l’île, Eko, sous hypnose (ou temporairement habité par L’Homme Sans Nom) dit à Locke qu’il est un « chasseur ». L’opposition du berger et du chasseur préfigure l’opposition homme de science / homme d’action présente dans Cabin Fever, puisqu’il est évident que, dans le parcours de Locke, la science ne s’oppose pas à la foi comme dans celui de Jack : au contraire, le choix de la dimension intellectuelle, brahmanique, est celui qu’on attend perpétuellement de Locke, comme clé d’interprétation des signes contradictoires qui lui sont montrés. Dans Lost, les signes ou les symboles doivent toujours être compris ainsi : viennent de Jacob ceux qui renvoient à la dimension brahmanique, du prêtre ou du gardien, et viennent de L’Homme Sans Nom ceux qui renvoient à l’action, chasse ou puissance. Ce qui fait de Cabin Fever un épisode-clé pour comprendre le sens de la contre-orientation de John, et l’annonce de sa transformation finale en Homme Sans Nom. En réalité, l’épisode nous laisse même envisager une hypothèse « extrême ». A savoir que Locke ne « meurt pas » physiquement dans la saison 5 mais que c’est son âme qui disparaît. L’Homme Sans Nom et Jacob seraient à comprendre comme des potentialités des êtres, de la même façon que, dans Twin Peaks, le bon Cooper est dit « enfermé dans la Loge » alors que c’est sous son apparence que Bob en ressort.

En ce sens, Lost rejoue Twin Peaks. Lost rejoue, à travers le parcours de Locke, celui de Dale Cooper dans Twin Peaks. Et si on peut lire, comme le dit Sarah Hatchuel, la série Twin Peaks comme un rêve de Laura Palmer, on peut voir dans Lost un mythe primordial écrit par Jack dans lequel Locke n’aurait pas été enténébré par L’Homme Sans Nom au point de perdre ce qu’il avait de brahmanique en lui, mais tout simplement remplacé par un sosie. C’est ce que laisse entendre la référence à Sgt. Pepper sur la fameuse affiche annonçant la 6e saison de Lost : tous les personnages de face, et Locke de dos. Cette image renvoie au dos de la pochette de Sgt. Pepper ; et, dans la légende urbaine populaire, elle implique le fait que McCartney soit mort et aurait été remplacé par un sosie. « Locke est mort et a été remplacé par un sosie » semble un de ces mythes classiques de l’Humanité tentant d’expliquer comment quelqu’un qui a été très bon est devenu soudain très mauvais. « Leland n’est pas coupable ; c’est Bob le coupable. » Et si l’on décide de lire Lost comme un récit symbolique, dans lequel Jacob et l’Homme Sans Nom ne sont pas des hommes mais des potentialités de l’être humain, alors Locke n’a pas été « remplacé » par L’Homme Sans Nom, Locke a été détruit par le pouvoir acquis sur l’île. Il s’y est transformé en son contraire, comme, avant lui les précédents « chefs » Ben et Widmore. On peut en déduire qu’il commence à être « remplacé » beaucoup plus tôt encore que dans The Life and Death of Jeremy Bentham. C’est à chaque fois qu’il gagne en pouvoir que Locke perd en identité brahmanique et se fait manger lentement par L’Homme Sans Nom. Locke qui dirige la moitié des rescapés saison 4 et dit à Kate « Ici, ce n’est pas une démocratie », c’est déjà un peu L’Homme Sans Nom. Et Locke qui trompe Hurley en lui faisant croire que « rester avec lui était son idée » dans Cabin Fever c’est encore un peu plus L’Homme Sans Nom (d’où la remarque ironique de Ben). D’où encore le fait que L’Homme Sans Nom a beau « ne pas être Locke », il lui ressemble quand même un peu… Il est colérique comme lui. Il ne supporte pas qu’on lui dise ce qu’il ne peut pas faire. Il a même gardé des souvenirs de Locke : quand Jack et lui se retrouvent au-dessus du puits qui abrite la Lumière de l’île et que l’Homme Sans Nom lui évoque leur « précédent » devant le trappe de la station The Swan…  Si Jack dit à L’Homme Sans Nom « Tu portes le visage de Locke comme une insulte, mais tu ne lui ressembles en rien. » ce serait alors parce qu’il serait resté fidèle à qui Locke avait été avant d’atteindre ce poste de chef – un peu comme quelqu’un dirait à un homme arrivé au pouvoir : « Tu n’es pas l’ami que j’ai connu – l’ami que j’ai connu n’aurait jamais fait ça. » A partir de la seconde moitié de la saison 5, c’est Jack qui porte l’esprit de Locke. C’est ce que Kate lui reproche : « Tu parles comme Lui ! »

Cette hypothèse s’ajoute ou se croise à celle qui fait de Lost un miroir des mythes fondamentaux de notre humanité, et, parmi ceux-ci, celui des « deux saint Jean ». Pas Jean le Baptiste et Jean l’Evangéliste… Mais l’idée, reprise notamment par D.H. Lawrence, que L’Evangile selon Jean et L’Apocalypse de Jean ont été écrits par deux hommes différents. Souvenez-vous : L’Evangile insiste sur la religion d’amour du Christ ; L’Apocalypse ne parle que de vengeance et de punition. L’Evangile présente un Christ qui sépare les hommes de leur instinct moralisateur (l’épisode de la femme infidèle) ; L’Apocalypse s’acharne sur la Grande Prostituée de Babylone ; L’Evangile insiste sur un salut individuel et ne veut pas même entendre parler du pouvoir (« Rendez à César ce qui est à César ») ; L’Apocalypse est toute entière motivée par la haine de Néron et du pouvoir romain et ne parle que de rétribution collective.

D.H. Lawrence, relisant L’Apocalypse, voit dans l’œuvre de Jean de Patmos la plus grande insulte à celle de Jean l’Evangéliste. Non seulement ce n’est pas le même homme qui a pu l’écrire selon lui, mais la proposition de Jean de Patmos est parfaitement inverse à celle du Christ de L’Evangile. Elle annule le geste du Christ, elle annule sa suspension du jugement ou son abolition du pêché pour instaurer un monde où les hommes ne peuvent être heureux au Paradis que s’ils savent que d’autres croupissent en Enfer. L’Apocalypse serait alors un livre défaisant la proposition de L’Evangile, un peu comme le trou dans la tapisserie de Jacob par lequel L’Homme Sans Nom s’insinue pour la détruire. Un peu comme John Locke lui-même : la « faille » dans le casting impeccable des candidats, le « meilleur » candidat mais donc, également, par sa croyance en l’action et sa trop grande confiance en son destin, celui par qui la mort de Jacob pouvait advenir. Il faudrait imaginer que toute grande spiritualité contient en elle le principe qui la défait. Toute grande spiritualité (Hindouisme, Bouddhisme, Zoroastrisme, Judaïsme, Christianisme, Islam, etc.) contient l’élément qui défera sa tapisserie et fermera le cycle qu’elle vient d’ouvrir. L’Apocalypse est la « loophole » du christianisme, son échappatoire : ce par quoi sa civilisation sera dévorée de l’intérieur par un vœu de mort et de destruction.

Mais alors, hypothèse extrême pour hypothèse extrême, pourquoi ces deux œuvres n’auraient-elles pas été écrites par le même homme à deux moments différents de sa vie ? L’un, sa jeunesse, où Jean était habité par l’esprit du Christ ; l’autre, son âge mûr où, ayant atteint un pouvoir certain dans la communauté chrétienne, il s’est transformé en son contraire. Après tout, il y a au moins autant de différences entre le Lennon des Beatles et celui des albums solo... Personne ne dit que John Lennon a été remplacé – pourtant le John Lennon du Plastic Ono Band est à celui des Beatles ce que Jean de Patmos est à Jean l’Evangéliste ou L’Homme Sans Nom à John Locke !

Locke, dans la première moitié de la série, c’est le saint Jean de l’île. C’est même les « deux premiers saint Jean ». C’est le Baptiste qui crie dans le désert et annonce le nouveau Jacob (Jack puis Hurley) et c’est saint John, le « candidat » que l’île préfère. Et L’Homme Sans Nom, c’est Locke devenu Jean de Patmos : méchant, trompeur, vengeur, torturé, ténébreux ! C’est Locke « parvenu », ayant été enténébré par le pouvoir comme Ben avant lui, mais pire encore que Ben. Le magistère de l’île reproduit l’Histoire du christianisme (comme le franc-maçonnerie ou la société MillenniuM dans MillenniuM) : dès que l’homme « choisi » quitte la dimension brahmanique, le pouvoir le corrompt, et le rend mauvais. Les signes sont là pour nous encourager à « nous souvenir » (anamnèse de notre véritable nature) mais aussi à « lâcher prise » (refuser tout pouvoir sur autrui) et à « passer ». Les énoncés qui concluent la série Lost et se retrouvent dans The Leftovers sont une véritable triade gnostique : « Remember » ; « Let Go » ; « Move On ». « Soyez passants » dit le Christ dans un logion de L’Evangile selon Thomas. Et aussi : « Que celui qui a la puissance, qu’il sache renoncer ! »

Cabin Fever, le titre de l’épisode, est un jeu de mot, un titre à « double entente ». Il fait référence au « mal d’enfermement » : aux hallucinations que les hommes ont sur le bateau qui n’arrive pas à atteindre l’île, et les déboîte dans le temps (Regina, Minkowski, et plus tard Desmond qui en réchappe grâce à sa « constante ») mais aussi à la cabane de Jacob, ou plutôt à la cabane « attribuée à Jacob » qui est un leurre déposé par L’Homme Sans Nom sur le parcours contre-initiatique de John et dans lequel il l’attend, grimé sous l’apparence de Christian Shephard. John est atteint du Mal qui vient de cette Cabane, de la Fièvre qui s’empare de l’homme persuadé d’avoir un grand destin : il a l’ivresse du pouvoir. C’est ce que les flashbacks devraient nous rendre lisibles. C’est même ce que le rêve de Horace Goodspeed devrait nous rendre clair, avec son caractère mécanique, inquiétant : fonctionnant comme un enregistrement ou un disque rayé. Non seulement ce n’est pas la « cabane » de Jacob qu’utilise L’Homme Sans Nom, mais c’est celle de Horace… Et il énonce ses volontés par l’intermédiaire des morts : Christian pour Jack dans la 1ère saison (White Rabbit) ; Ana Lucia et Yemi pour Eko dans les 2e et 3e saisons (? ; The Cost of Living) ; Emily Locke, Boone, Horace et Christian pour Locke dans les 1e, 3e, 4e et 5e saisons (Deus Ex Machina ; Further Instructions ; Cabin Fever ; This Place is Death). Lorsque nous voyons des morts parler, nous devrions instantanément comprendre qu’il ne faut pas les suivre, que les morts ne peuvent que nous désorienter. Pourtant, nous ne le faisons pas, parce que nous vivons dans un état d’esprit (le New Age) nourri de théosophie ou de spiritisme, et que, malgré tout, les romans et les films d’horreur n’ont pas réussi à nous en délivrer totalement.

Les morts sont des undead : c’est ce qu’a très bien compris Stephen King, une des grandes références de Lost. Ils sont des facteurs de trouble, d’incohérence, d’équivocité. Les signes composant le parcours de Locke, nous devrions les comprendre comme des signes mauvais, même si ils « fonctionnent ». Dans Deus ex Machina, les signes détournant la course de Locke de l’ouverture de la trappe vers la découverte de l’avion de Yemi mènent à la mort de Boone. Ils sont composés avec soin : rêves prophétiques (l’informant de la chute de la nounou Teresa, ou du crash de l’avion de Yémi), associées à l’image de sa mère, automatisée et répétitive – comme Horace dans Cabin Fever, et surtout à la perte de ses jambes. Leur caractè re « volontaire » ne laisse pas de doute, pourtant nous devrions comprendre que leur sens ne peut pas être bon. Locke alors se trompe : par hubris, par le fait qu’il soit « spécial », par une trop grande confiance en son destin. Boone ne peut pas « être un sacrifice exigé par l’île ». Tout d’abord, les sacrifices ne peuvent pas être exigées par les divinités. Ce que les divinités, ou la divinité, peut demander, c’est une ascèse : parce que certaines capacités ne peuvent être déployées qu’en nous libérant de certaines addictions. Mais quelle divinité, si ce n’est une divinité mauvaise, exigerait, pour sacrifice, à Locke, la mort d’un innocent ?

Dans ?, Eko est guidé par des visions d’Ana Lucia et de Yémi (comparables à celles d’Horace dans Cabin Fever) à accompagner Locke dans la découverte d’une station Dharma, The Pearl, qui remet en cause les principes liés à The Swan. La conservation ou la destruction des stations Dharma est totalement secondaire par rapport au parcours initiatique de John Locke. Celle-ci par contre peut être comprise comme une image de cette quête : image dans laquelle, tels les deux partis du jeu de backgammon ou de senet, les stations The Swan ou The Pearl deviennent les deux pôles d’un conflit sur le sens de l’île. Cependant, c’est avec la destruction de The Swan, entrainée par la découverte de The Pearl, que Eko ressortira très abîmé et ira vers sa destruction au commencement de la 3e saison. La responsabilité de Locke dans l’état d’Eko est soulignée par Boone dans son rêve : « Tu dois nettoyer le désordre que tu as mis. » Eko sera retrouvé par John, mais, temporairement mis en sommeil, L’Homme Sans Nom dira à travers lui « Tu es un chasseur ». Ensuite, pris de fièvre et de délire, Eko va chercher la rédemption auprès du fantôme de Yemi qui finit par le rejeter et le tuer. Deuxième étape de la contre-initiation de Locke, deuxième sacrifice. Après Boone, L’Homme Sans Nom tue M. Eko, son deuxième ami et possible garde-fou. Locke rejoint ensuite les Autres et est accueilli comme un « nouveau leader » potentiel par Richard. Mais Ben, pour le piéger, lui dit qu’il doit tuer son père pour pouvoir les rejoindre. Locke n’arrive pas à tuer son père, mais il fait pire : il le fait tuer par Sawyer.

Quelques soient les intentions de Richard lorsqu’il lui conseille d’agir ainsi, cette action contribue à enténébrer Locke en le rendant accessible à certaine duplicité. Locke va ensuite découvrir la cabane du pseudo-Jacob et L’Homme Sans Nom, sous une forme obscure, lui apparaît pour lui demander de l’aide. L’Homme Sans Nom piège Locke en lui disant exactement ce qu’il veut entendre : à savoir qu’il est Jacob, et que, en tant que maître de l’île, il a besoin de l’aide de John pour sauver celle-ci. Le passage en force de la contre-initiation de Locke est le meurtre de Naomi à la fin de la saison 3 – quelque aient été les intentions des personnes qu’elle pouvait accompagner sur le bateau et le fait qu’ils aient menti sur celles-ci en présentant leur action comme une tentative de sauvetage. Naomi était la garde du corps de Daniel, Miles, Charlotte et Franck : tout sauf des sales types. Si Keamy et ses mercenaires ne peuvent pas éveiller une grande sympathie, Naomi ne méritait pas d’être tuée, même si John le faisait pour défendre l’île. Encore une fois, il a été mené vers la mauvaise lumière à partir d’une bonne intuition. Il a été dévié. Pendant la première moitié de la saison 4, John devient une première fois chef, chef d’une partie de la communauté des rescapés, dans les baraquements anciennement utilisés par la Dharma Initiative puis par les Autres. Jamais Locke n’a été plus ténébreux : il est triste, colérique, inquiet, sous l’influence délétère de Ben, prêt à sacrifier n’importe qui à son « dessein plus grand ». Il a raison concernant le danger représenté par les mercenaires et sur le fait que le bateau envoyé par Widmore n’a pas pour objectif de sauver les rescapés, mais il a tort dans la gestion de cette information. Enfin, après être passé une deuxième fois dans la cabane du pseudo-Jacob et être désorienté encore davantage par L’Homme Sans Nom sous la figure de Christian, il laisse Ben déplacer l’île – ce qui la fait sauter comme un disque rayé, et permet à L’Homme Sans Nom de fomenter son arnaque (long con) au sein de cette trouée.

L’arnaque est la suivante : en détraquant l’île, L’Homme Sans Nom envoie Locke dans les années 50, se présentant comme « chef des Autres » à Richard, lui donnant une boussole d’orientation que Richard lui redonne dans les années 00 et les trompant ainsi sur le rôle réel de Locke dans le destin de l’île (Locke est un « candidat », au même titre que Jack, Sawyer, Sayid, Jin et Sun, Hurley ; il n’est pas un « chef des Autres » ; il y a encore une fois, confusion du spirituel et du politique, confusion du champ brahmanique et de celui des ksatriyas). Puis L’Homme Sans Nom convainc Richard qu’il doit demander à Locke de mourir pour l’île (attendu que ce sera L’Homme Sans Nom qui reviendra à sa place). L’Homme Sans Nom renvoie Locke sur le continent et le fait tuer par Ben, pourri de jalousie à son égard. Enfin, il se fait passer pour Locke « ressuscité », convainc Richard de les mener à Jacob, Ben tuant alors Jacob par amertume et colère.

Nous n’avons cessé de voir des signes de cette advenue de la puissance des ténèbres figurée par L’Homme Sans Nom, mais nous n’avons cessé, comme Locke, de nous tromper sur le sens de ces signes. Nous avons pris des signes de menace pour des signes d’élection. Et toute la question de Lost est celle de la discrimination des signes. Tout est en face de nous mais nous ne savons pas voir. C’est encore plus vrai dans le cas des Leftovers, où jamais l’absence d’un filtre pour la lecture des signes n’a été plus outrageusement mis en scène : C’est en face de nous mais nous ne le voyons pas, et pourtant nous savons que c’est là. Nous comprenons. « You understand » dit Patti à Kevin. « You understand » écrit Evangile et à Erika. Apprendre à voir est le rôle de Lost. Dans Cabin Fever, nous voyons bien ce que c’est que de voir mais de ne pas savoir interpréter ce que nous voyons. C’est la fonction de cet épisode. Locke est une image de l’exégète perdu par ses fantasmes d’homme de grand destin. Une image de l’intellectuel qui veut passer à l’action. D’où le portrait de Sir Richard Burton dans le casier de Locke adolescent. Sir Richard Burton est une indication de ce que Locke ne doit pas devenir : un aventurier émettant les signes de la religiosité mais les arraisonnant à la politique. Ces signes, Locke n’a jamais cessé de les croiser : dans Deus Ex Machina, ce sont les statuettes de la Vierge remplies de cocaïne. C’est aussi la lumière qui apparaît à l’intérieur de la trappe à la fin de ce dernier épisode, et que Locke prend pour un signe de l’île, mais qui n’indique rien d’autre que la présence de Desmond.

A travers le personnage de Locke, Lost met à l’épreuve son spectateur. Il ne faut pas interpréter trop rapidement les oracles. Les signes ne sont pas tous des signes de la divinité ou de la volonté divine : ils peuvent même être l’exact opposé. Le sens de Cabin Fever est de prévenir le spectateur contre son propre enténèbrement par un manque de préparation psychique. Son rôle est de travailler au corps le spectateur en passant par deux stades : l’un, lui faire admettre que les signes sont bien des signes. En ce sens, nous avons raison d’interpréter sans cesse Lost, de tout interpréter dans Lost, d’interpréter sans cesse la vie, de tout interpréter dans nos vies. Mais nous devons savoir interpréter, et cela veut dire : ne pas interpréter dans le sens de notre volonté. Ne pas croire que la vie ressemblera à ce que nous attendons d’elle. Ne pas se mettre à la place de la lumière. John voit mais il est aveuglé par sa volonté. Il est aveuglé par l’idée qu’il se fait de son destin, et celui-ci passe à la fois par la force et par la reconnaissance de son père arnaqueur. Il faut apprendre à renoncer. L’île n’attend pas un sacrifice, mais une acceptation. Et nous aussi nous pouvons voir, mais nous sommes aveuglés. Nous croyons toujours que devons sacrifier des hommes ou des choses, alors que nous devons renoncer à des lubies de notre ego, nous devons renoncer à l’image que nous nous faisons de nous.

Mais ce n’est pas seulement parce que nous n’interprétons pas bien les signes. C’est aussi parce qu’il manque encore un flashback, comme pour les autres « candidats », qui nous permette de saisir le sens de tous les précédents. Le flashback qui manque, c’est celui de Jacob dans The Incident. The Incident est le dernier épisode conçu comme les épisodes « classiques » de Lost : un récit au présent entrecoupé de flashbacks. On a compris le sens du récit de Locke comme miroir du spectateur, mais au fond chaque « candidat » est un miroir du spectateur. Chaque « candidat » est une manière de regarder Lost : comme une histoire de rédemption héroïque qui doit être converti à l’univers spirituel (Jack), comme des long con entremêlés qui doivent être démêlé par le difficile apprentissage de la confiance (Sawyer), etc. The Incident est le dernier épisode « morcelé » permettant, en fait, de donner sens aux précédents épisodes. Dans The Incident, on va, à travers les différents flashbacks de Jacob, recoller les pièces des vies en morceaux de nos « candidats » ou « spectateurs » : Sawyer, Sayid, Jack, Locke, Jin et Sun, Hurley, et même de deux héroïnes importantes : Kate et Juliet. Chaque flashback jacobéen sera comme le point d’excès ou de bascule du personnage : là où il est, à la fois, « perdu » et « sauvé ». Là où il est « perdu » pour sa vie et « sauvé » dans la perspective spirituelle de l’île. Ceci ne fait pas exception pour Locke, c’est peut-être celui pour qui le flashback présente le moment le plus critique.

C’est le moment où Jacob le relève miraculeusement de sa chute du 8e étage et tous les éléments qui le composent sont importants : Jacob vient le rechercher au moment de sa plus grande faiblesse, plus grande encore que celle de Jack (sorti de sa première opération) ou de Kate (faisant un menu larcin enfant), aussi grande que celle de Sawyer (écrivant sa lettre à « Mr. Sawyer ») ou Sayid (s’apprêtant à perdre Nadya), différemment critique que Jin et Sun se mariant (et basculant dans une vie de tribulations terribles) ou Hurley se faisant enfermer en prison pour avoir la paix. Jacob vient chercher Locke quand sa recherche éperdue d’une affection paternelle, quête qu’il associe à tort à son « destin », a atteint son point le plus haut et le plus bas. Et il le relève, miraculeusement, au point on nous pouvons même penser que, sinon, Locke en serait mort. Une fois sur l’île, Locke pourra marcher (ce que Rose appelle une « propriété » de l’île, mais qui va avec la dimension médicale de Jacob ; Jacob est un guérisseur avant tout). Avant de le sauver, Jacob lit un livre de Flannery O’Connor, Everything that rises must converge. Et ce livre est important à plusieurs titres, même si c’est probablement le plus énigmatique des choix de « livres » de la série, associé de plus à son lecteur le plus inattendu : Jacob, un homme âgé de 2000 ans… Même L’Homme Sans Nom admet à Sawyer n’avoir pas lu Des souris et des hommes dans The Substitute : « C’est un livre un peu récent pour moi ! »

Flannery O’Connor est une référence importante pour Carlton Cuse et Damon Lindelof. Carlton Cuse en particulier en a parlé en interview : « Son utilisation de la théologie chrétienne de concert avec des scènes d’une violence soudaine et inattendue est une de nos principales inspirations » Ecrivain à la fois comique et mystique, d’un humour noir très cruel mêlée d’une compassion catholique accentuée, inspirée à la fois par Henry James et Georges Bernanos, Flannery O’Connor a vécue une vie faite de douleurs liées à sa maladie et de joies liées à l’écriture et à sa réception. Elle vivait entourée de paons qui évoquent irrésistiblement les « mille » yeux de son œuvre comme tous les yeux de Lost. Son premier roman, qui est également son plus célèbre, La Sagesse dans le sang, raconte l’histoire d’un preacher fou du Sud instituant la première « Eglise chrétienne sans Jésus-Christ ». Ses récits sont remplis d’illuminés ou de personnes en lutte contre leur famille, contre les conditions de leur vie. John Locke est, avec Matt Jamison dans The Leftovers, le personnage de Damon Lindelof qui se rapproche le plus des héros de Flannery O’Connor. Ce qui est le plus notoire dans les récits de Flannery O’Connor, notamment ses nouvelles, c’est la présence de signes dont on ne sait s’il faut les interpréter comme des signes de damnation ou de salut, soit, dans le langage de Lost, des signes d’orientation ou de désorientation. Et ses nouvelles présentent des personnages à la poursuite de ces signes : basant leur vie sur les signes équivoques qu’ils perçoivent comme ceux de leur destin. Il faut prendre le titre du livre très au sérieux. Il est associé à une nouvelle assez étrange où un jeune homme en conflit avec sa mère sur la question des droits civiques imagine les manières qu’il pourrait avoir de l’humilier jusqu’au moment où celle-ci, au bord de la mort, transforme sa colère initiale en peine infinie. C’est lorsqu’elle meurt qu’il se rend compte de sa nouvelle douleur qui sera de vivre sans elle. Comme l’écrit Sarah Chiche dans Œdipe toujours roi : « Il faut supporter ses parents, puis supporter de les perdre un jour. » Cette nouvelle, qui donne son titre au roman, rappelle la relation Locke-Jack qui est la relation principale de la série : la relation humaine dont les épisodes seront les plus nombreux et les plus essentiels dans la construction du récit. C’est ultimement le « signe » émis par Jacob dans cette séquence, celui qui devrait permettre de nous orienter, comprendre la signification globale de la série et que Cabin Fever, centré sur Locke sans Jack, ne nous permettait pas de lire : « Il n’était pas la lumière, MAIS (…) »

La contre-initiation de Locke dans Lost reste un phénomène secondaire, ce qui explique son peu d’importance dans le monde de manifestation subtile. Elle est secondaire parce qu’elle n’empêche pas l’initiation de Jack qui se déploie en parallèle de celle-ci et à travers laquelle Locke réussit à convaincre Jack de se sacrifier pour l’île.

Jack est « élu » par Locke dès le 4e épisode de la série, All the Best Cowboys Have Daddy Issues. Dans tous les épisodes où ils entrent en conflit, Locke, qui est si prompt à se tromper sur son propre compte, ne se trompe jamais au sujet de Jack : il sait que Jack doit se « convertir » à la volonté de l’île. Et c’est sa mort dans The Life and Death of Jeremy Bentham qui est à la fois le moment-clé de l’arnaque de L’Homme Sans Nom et celui de la transformation de Jack. C’est à partir de la mort de John et son utilisation comme substitut à Christian Shephard dans le vol Ajira 316 que Jack se met à croire à la parole de John, et surtout l’instant, totalement surnaturel, où la lettre testamentaire de John que Jack a remis dans la poche du défunt lui est retournée : « Je souhaitais que tu me croies. » Il en reste même un morceau lors de son retour sur l’île. A partir de cet instant, Locke n’est plus Locke. Il est transformé en son contraire. Mais Jack devient Locke à sa place. Son identité disparaît pour se fondre à celle de son « maître » contre lequel il a lutté pendant quatre saisons et demi, quitte à définitivement éloigner Kate de lui. Locke a bien un grand destin, mais celui-ci est de convaincre Jack. Et Jack a bien un grand destin, qui est de sauver l’île comme John le souhaitait. Tout cela était bien entendu présenté symboliquement à la fin de l’épisode Orientation quand John demande à Jack de « pousser le bouton » pour « sauver le monde ». Leurs destins sont Un. Le sens de la vie de Locke est dans celle de Jack, et réciproquement. Et c’est le sens de leur « long récit » commun dans le monde de manifestation subtile, qui commence dès le premier épisode de la saison 6 et se continue jusqu’au dernier : récit dans lequel Jack convainc John de le laisser opérer pour lui rendre ses jambes. Dans le monde de manifestation subtile, l’île est absente, mais elle est « épiphanisé » par les personnages, eux-mêmes vecteurs d’anamnèse. L’anamnèse de Locke vient de Jack : c’est sa relation à Jack qui donne sens à son existence, le permet de « se souvenir », « lâcher prise » et « passer ». John est le père symbolique de Jack et, après sa mort, Jack aura fini par l’approuver totalement : « Il avait raison sur presque tout. Je regrette juste de ne pas avoir pu le lui dire de son vivant. » Dans un sens différent de Penny pour Desmond, Jack est la « constante » de John. Il est ce qui transforme sa vie en destin, malgré sa volonté d’acquérir la grandeur par l’action. Mais, comme l’explique Eloïse dans Flashes Before Your Eyes, nous ne sommes « un grand homme » que dans ce qui nous a contraint, pas dans ce que nous voulons.

C’est là le sens du livre que tient Jacob, et de la phrase fameuse de Theillard de Chardin : Tout ce qui monte, converge. Mais il faut le comprendre à l’envers : Tout ce qui converge, monte. Notre destin réside dans la relation que nous pouvons établir avec les autres. On attend quelque chose de nous, et ce quelque chose est toujours de l’ordre de la transmission.

Il n’y a pas de « grand homme seul ». Il n’y a pas de « saint pour soi-même » comme l’espérait Charles Baudelaire. C’est toujours vis-à-vis d’autrui que nous sommes petits ou grands. Ce n’est jamais ce que nous avons acquis qui nous définit, mais ce que nous aurons donné. Ce n’est pas ce que nous aurons fait ; c’est ce que nous aurons permis.

La transmission est la clé, et sans elle, nous ne pouvons que nous abandonner au Mal qui vient de la Cabane, l’ivresse du pouvoir, et être transformé en notre contraire. Dans sa recherche d’un destin personnel, comme dans sa volonté de renouer avec son père, John aura été dans l’erreur et il aura introduit L’Homme Sans Nom dans son corps. Mais dans son intervention auprès de Jack, il aura eu raison, et il aura été le continuateur de Jacob et l’âme de l’île. Cabin Fever est l’apothéose de la recherche de John sans Jack, une recherche dans laquelle Jack n’intervient pas. Elle se tient comme l’épreuve du spectateur qui ne doit pas se tromper sur le sens de la série : contrairement à ce que croit Locke, elle ne correspond pas à ses attentes d’une gratification personnelle ou d’une justification de sa vie comme destin personnel. Elle ne nous tend pas le couteau du guerrier ou du chasseur, mais attend que nous choisissions le livre de la transmission des Lois. Nous ne sommes pas « spéciaux » en nous-mêmes, mais dans la relation que nous pouvons établir avec autrui. Jusqu’à Cabin Fever, Lost nous aura appris à regarder. A partir de There Is No Place Like Home et jusqu’à la fin, elle nous apprendra à transmettre. Nous ne sommes pas la lumière, mais nous paraissons pour rendre témoignage à la lumière.