Conférence donnée le 19 décembre 2019 dans le cadre du cycle Vampires.
Le 10 mars 1997 est diffusé le premier épisode de Buffy The Vampire Slayer, série créée par Joss Whedon, qui connaîtra sept saisons entre 1997 et 2004, suivie par son spin-off, Angel, qui en connaîtra cinq entre 2000 et 2005. Buffy The Vampire Slayer raconte l’histoire d’une jeune fille blonde, Buffy Anne Summers, qu’on appelle parfois l’Elue (« The Chosen »), parfois la Tueuse (« The Slayer »), parce qu’elle se trouve être la seule à pouvoir débarrasser la ville de ses vampires et démons. Whedon expliquera que son point de départ était l’inversion de la formule commune à la majorité des récits d’horreur : la jolie jeune fille blonde qui se fait tuer par le monstre dans une ruelle sombre. Il détruisait alors un poncif esthétique qui avait été gravé dans le marbre par Edgar Allan Poe lui-même, soit la « mort d’une belle jeune femme » perçue comme le sujet « le plus poétique du monde ». Ainsi que les règles implicites de tout récit de vampire depuis celui de John Polidori en 1819, où meurent successivement Ianthe, la bien aimée du héros, et la sœur de ce dernier, et Dracula de Bram Stoker en 1897 où Lucy succombe aux dents du « Maître ». Buffy, c’est la guerre.
« J’ai réalisé que la base de mes histoires, en quelque sorte, c’était l’impuissance, dira Joss Whedon, toutes mes histoires d’émancipation viennent d’une idée qui m’effraie et que je hais, celle d’un individu vraiment impuissant. »Whedon est d’abord un très grand showrunner : terme récent indiquant le rôle scénariste et producteur de série télévisée. Inspiré (en vrac) par William Shakespeare, Charles Dickens, Stan Lee, Vincente Minnelli et Sergio Leone (même si le moment où « un monde s’est ouvert devant lui » fut une projection de Shining de Stanley Kubrick), il a aussi écrit des scénarios de cinéma et réalisé des films. Il est le fils et le petit-fils de scénaristes de télévision, Tom Whedon (qui a travaillé sur Captain Kangaroo et The Golden Girls) et John Whedon (qui a travaillé sur The Andy Griffith Show et The Dick Van Dyke Show). Il est né à New York en 1964 mais il a fait une partie de ses études en Angleterre. Il a commencé à travailler comme scénariste à la télévision et au cinéma dès 1992, l’année où sa mère, Lee, meurt. La mort de sa mère aura autant d’importance pour la construction de son univers que celle du père de Damon Lindelof pour celle de ce dernier. Lost est une série sur la mort du père, Buffy sur la mort de la mère.
« La télévision est une question, le cinéma est une réponse. » Le premier projet sur lequel Joss Wedhon aura une authentique liberté créatrice est la série télévisée Buffy The Vampire Slayer cinq ans plus tard. Ensuite, c’est le spin-off Angel, puis une série plus politique, marqué par l’anarchisme et mêlant science-fiction et western, le remarquable Firefly(2002). Enfin la génialissime série geneto-pirandellienne sur les humains sous contrôle psychique et le transhumanisme, le chef d’œuvre Dollhouse (2009). Entretemps il a aussi réalisé un magnifique projet de web-TV, Dr. Horrible’s Sing-Along Blog (2008), vraiment un petit chef d’œuvre. Puis il est à l’origine du très plat Agents of S.H.I.E.L.D. (2013), même si ce dernier est surtout un sous-produit des films de la franchise « Avengers » dont il n’a pas vraiment de quoi être fier, même en tant que fan de « comics ». Parmi ses créations pour le cinéma, il y a à la fois le meilleur : le scénario de Cabin in the Woods (2012), son adaptation de Much Ado About Nothing (2013) ; et le pire : les deux Avengers (2012 et 2015).
En subvertissant le « sujet le plus poétique du monde », Buffy The Vampire Slayer transforme aussi la discrimination des « visages de l’ennemi ». Ainsi, dans Buffy, le méchant est moins une figure de marginal, d’étranger ou de parasite social – ce que, il faut l’avouer, beaucoup de récits fantastiques ont perpétué, à commencer par le Dracula de Bram Stoker et sa vision horrifique des Gitans (la peur primaire des individus étant celle de l’inconnu) – qu’une épiphanie du pouvoir : vieux gourou sentencieux, boyfriend macho et humiliant, politicien corrompu, militaire sans cœur, déesse narcissique, nerd cynique… « Il a toujours été question de faire de Buffy un modèle, dira Whedon. Ne pas raconter uniquement un héros mais aussi la difficulté que cela représente d’être un héros. » L’alliance de l’esprit teenage et du punk rock est aussi un trait qui rendra la série Buffy si « spéciale » – la musique du générique devait initialement être « Salvation » de Rancid. On comprend donc que, dans la Saison 7, Kim Deal passe rendre un hommage sincère à une série qui a accompagné son époque télévisuellement comme les Pixies et les Breeders ont pu le faire musicalement.
Un autre trait qui a permis cette série si étrangement spécifique, c’est son apparition au tout début de l’ère du Web. Dès la première saison apparaît sur la toile un forum de discussion nommé The Bronze (comme la boite de nuit de Sunnydale) et l’enthousiasme des fans nourrit alors Joss Whedon qui y fait régulièrement des apparitions pour tester des idées ou justifier des choix.
« Je me souviens qu’il parlait souvent du forum, dira Dean Batali. Il tenait compte de ce qui s’y disait. Il ne laissait pas les fans prendre les décisions, mais il serait faux d’affirmer, à mon avis, qu’ils n’ont eu aucune influence. »
Ce que propose John Whedon dans Buffy ou Angel, c’est de renverser les rapports de force au sein d’une fiction – et si la vie imite l’art (Oscar Wilde est également une référence à laquelle on pense quand on parle de Joss Whedon), ou si la réalité s’inspire de la fiction – ce que son œuvre propose, donc, c’est de renverser les rapports de force au sein de l’Histoire humaine. Mettre la force du côté des figures « minoritaires » supposées être les victimes des histoires et amplifier leur puissance face aux figures « majoritaires » d’oppresseurs. Faire du récit de vampire un récit « progressiste », aussi étrange que cela puisse paraître, ou plutôt en faire un récit à la fois traditionnel (concernant les principes) et « progressiste » (quand à leurs applications). Les héros du Buffyverse – Buffy, Willow, Xander, Giles, Cordelia, Oz, Tara, Spike, Faith, Angel, Doyle, Wesley, Gunn, Lorne, Fred, Illyria – sont magnifiques précisément parce qu’ils sont les « moutons noirs » ou les « canards boiteux » de n’importe quel groupe social. Ce sont les « one out » et les rejetés. Et c’est leur cœur brisé et leur solitude qui leur confèrent leur puissance. Ce sont des gens qui n’ont rien et à qui ce monde ne va pas, mais, précisément parce qu’ils n’ont rien, ils peuvent tout. Un passage magnifique d’un épisode de Angel, justement nommé « Epiphany », résume toute la « philosophie de l’action » interne aux deux séries : « Rien de ce que l’on fait ne compte. Il n’y a pas de grand plan, pas de grande victoire. Et si il n’y a pas de fin grande et glorieuse, si ce qu’on fait ne compte pour rien, alors, tout ce qui compte, c’est ce qu’on fait, parce que c’est tout ce qu’il y a. Ce qu’on fait. Maintenant. Aujourd’hui. Je me suis battu si longtemps. Pour la rédemption. Pour une récompense. Et finalement pour cogner le mec d’en face. Mais je n’avais pas compris. Tout ce que je veux, c’est aider. Je veux aider, parce que je ne veux pas que les autres souffrent comme ils le font. Comme il n’y a pas de signification supérieure à nos actions, alors le plus petit acte de gentillesse que nous puissions faire est la meilleure chose au monde. »
Je crois que Whedon, avec Buffy, a réussi son coup. Il n’a pas forcément réussi pour lui, sinon il ne se serait pas abaissé à enchaîner les films de la franchise Marvel (ce que Angel, très lucidement, avait prophétisé : vouloir « changer les choses de l’intérieur » comme tous les politiques un peu naïfs se le proposent, c’est surtout laisser les choses les changer, eux, de l’intérieur ; on ne gagne jamais rien à vouloir « changer les choses de l’intérieur »). Mais, avec Buffy, Angel, Firefly, Dr. Horrible et Dollhouse, Whedon a renversé les rapports de force. Comme il l’a expliqué lors d’une soirée de « Equality Now » en 2006 : « L’égalité hommes-femmes n’est pas un concept, ce n’est pas quelque chose pour lequel nous devrions œuvrer, l’égalité est comme la gravité. La misogynie c’est une vie qui penche du mauvais côté et ce déséquilibre suce quelque chose dans l’âme de chaque homme et de chaque femme qui y est confronté. »
Je crois que, si l’Université américaine et, généralement, occidentale, s’est emparé de Buffy, et si Buffy est devenu un sujet d’études si riche, c’est que Buffy a contribué à dessiner le monde qui est venu et dans lequel nous vivons aujourd’hui. Buffy a été une guerre et cette guerre a été gagnée, même si nous ne le savons pas encore. Les relations hommes-femmes ne seraient pas tout à fait les mêmes sans Buffy. Pourquoi ? Parce que Buffy a rendu l’égalité hommes-femmes désirable aux hommes, en inventant un personnage féminin auquel des hommes pourraient s’identifier : s’identifier à ses joies comme à ses peines. Puis en déployant une relation amicale profonde entre ce personnage féminin et sa meilleure amie, Willow, une magicienne homosexuelle. Et leur meilleur ami à tous les deux, un garçon nommé Xander. C’est en insistant sur un personnage féminin capable de grandes amitiés que Buffy a changé un peu la gueule de notre monde, parce qu’il a réussi à faire de l’amitié hommes-femmes autre chose que de « l’amour vierge » ou de « l’amour veuf », comme avait dit naguère Barbey d’Aurevilly.
Une autre règle que Buffy the Vampire Slayer renverse est la place du rire. Les vampires et les démons de Buffy ont souvent la rigidité intellectuelle de pasteurs évangéliques ou de militants républicains. Le Maître Saison 1, le Juge Saison 2 (hilarant d’esprit de sérieux et de mécompréhension du monde)… et leurs disciples sont souvent des moines ou des prêtres (comme en Saison 5 ou en Saison 7). « J’ai jamais trop aimé les prêtres » dit Angel après avoir donné une raclée à Caleb, le pire d’entre eux, dans le dernier épisode de Buffy. Rompant avec l’opposition récurrente du héros sérieux et du méchant rigolard – Batman et le Joker par exemple – dans Buffy les méchants sont souvent sentencieux et solennels. Ce sont les bons qui déconnent à plein tube.
La popularisation du thème du vampire provient de plusieurs phénomènes : la fin de la transmission artisanale par l’essor de l’industrialisation, le vieillissement de la population et l’attraction sexuelle toujours plus grande des vieux pour les jeunes. Le mot lui-même apparaît relativement tard, en 1725, dans des légendes concernant Paole et Plogojowitz, deux soldats autrichiens qui, lors d’une guerre contre l’Empire ottoman, seraient revenus après leur mort pour hanter les villages de Medvegia et Kisilijevo. Mais, s’il faut attendre 1819 pour que le vampire fasse une entrée tonitruante dans la littérature chez John Polidori, les vampires sont partout au XVIIIe siècle. C’est un vrai « phénomène de société ». Dans un article nommé Vampires, Voltaire (pourtant bien vampirique lui-même !) était à deux doigts de comprendre le phénomène : « On n’entendait point parler de vampires à Londres ni même à Paris. J’avoue que dans ces deux villes il y eut des agioteurs, des traitants, des gens d’affaires, qui sucèrent en plein jour le sang du peuple, mais ils n’étaient point morts, quoique corrompus. »
La question du Vampire ne s’arrête évidemment pas là. Elle renvoie également à ce mystère érotique qui veut qu’on puisse éprouver du désir pour ce qui ne peut que vous détruire : l’amour malade, le sickamour que résume la phrase fameuse « Trouve ce que tu aimes et laisse-le te tuer » (« Find what you love and let it kill you »), proposition que l’on peut aussi entendre totalement à l’envers : Trouve ce qui peut te tuer, et force-toi à l’aimer. C’est bien sûr le fil rouge de tout Buffy, où l’héroïne affronte toutes les formes de « démons modernes » sans pour autant cesser d’être attirée sensuellement par des vampires, soit précisément par ceux qui pourraient lui faire le plus de mal : Angel, Spike ainsi que, dans un épisode où elle finit par le tuer, Dracula en personne. C’est d’ailleurs de Dracula que la série tient le nom du premier « méchant » de la série, le « Maître ». Le vampire est le « maître » parce qu’il est le supérieur hiérarchique en tant qu’instance destructrice sexuellement attirante. Le vampire est l’incarnation de ce monde comme un monde de mort.
Dans l’éthique chevaleresque de Buffy, l’amour ne peut jamais être une activité étrangère à la préparation à la guerre. L’amour, en tant que succession d’épreuves, est même la forme intense et microscopique de la guerre. Est-ce là le grand secret du texte de Bram Stoker, et la réalité de sa relation à l’acteur Henry Irving dont il était notoirement l’ami passionné ? Est-ce là ce que découvrira F.W. Murnau, homosexuel masqué, dans le personnage du vampire, pour Nosferatu ? Est-ce que leur attachement à des amitiés particulières, vécues dans le secret, leur avait fait découvrir un point qui allait structurer l’érotique occidentale au XXe et encore davantage au XXIe siècle : à savoir que, dans nos vies érotiques, nous éloignant progressivement de la dimension biologique et sociale de la sexualité (la reproduction de l’espèce) pour découvrir sa dimension spirituelle et politique, nous n’allions cesser de rejouer et de reprendre une scène traumatique et obsédante, en espérant ainsi la dompter ou en transmettre à d’autres le traumatisme ? Soit : espérer se prémunir d’un mal en s’y exposant toujours un peu plus ? De Nosferatu de F.W. Murnau (1922) à Entretiens avec un Vampire de Neil Jordan (1994), la place du Vampire dans l’imaginaire contemporain n’a cessé de croître dans cette unique dimension, exprimant à la fois le rejet de l’amour bourgeois (associé, et c’est très contestable, au « bien »), l’attirance pour le « mal », mais aussi la volonté de le combattre alors même qu’on se trouve sous son emprise. Une fois définitivement congédiés l’amour domestique et son corollaire, l’illusion de la sécurité (tous deux des extensions de « l’illusion de la vie ordinaire »), l’amour devient une sorte de guerre ou, du moins, une mise en relation de deux psyché dans un système d’attraction et de répulsion qui s’apparente à une intériorisation des notions guerrières.
Comme dit Buffy en ouverture de sa Saison 7 : « It’s about power ». Oui, c’est une question de pouvoir. Le sens de l’amour, comme celui de la guerre, c’est de rendre visibles les pouvoirs qui agissent toujours invisiblement sur nous. Nous sommes agis, mais, lorsque nous avons conscience que nous sommes agi et surtout par quoi nous sommes agis, alors nous commençons à inverser la direction des forces. Buffy est d’abord une Tueuse de Vampires, parce que, parmi toutes les armes du pouvoir qu’il s’agit d’identifier, il y a pour commencer l’illusion que les maîtres veulent notre bien et celle qu’on arrive dans le monde attendu comme un messie. Et ces illusions perdurent parce que les salauds nous entretiennent dans celles-ci – pour profiter de nous. Ils jouent la carte de l’élection et c’est une escroquerie. Ils jouent la carte du destin et ce n’est qu’une attrape souris. La jeunesse est le luxe du monde. Les jeunes sont la suprême denrée, l’ultime bien dont ne se lasseront jamais les puissants. C’est pour ça que les récits de chevalerie (ou de sorcellerie) s’adressent d’abord aux « jeunes ». Ce sont eux surtout qui vont devoir se battre contre les prédateurs. Ce sont eux surtout – et surtout les jolies jeunes filles – la cible érotique du monde. Un univers cosmique d’inhumaine prédation, c’est bien le fond du monde de Buffy. Mais aussi un monde de prédation si profondément bête que le moindre effort d’émancipation suffit à le faire flancher…
Le vampire dans sa forme classique, Buffy le combat surtout pendant la Saison 1. C’est le Maître. Physiquement, le Maître est une copie maladive du comte Orlok, le Nosferatu joué par Max Schreck chez Murnau (une figure incroyable qu’on retrouve également dans le Salem de Tobe Hooper). C’est un vampire qui se nourrit de la fraiche jeunesse du monde. Il est toujours légèrement ridicule, répète maladroitement ses litanies, n’a pas tous les repères nécessaires pour comprendre le monde actuel… Mais, dès la Saison 2, il s’agit de désigner les lieux de manipulation ou de prédation là où on ne les attendait pas. En lieu et place d’un vampire crétin comme le Maître, Buffy doit alors lutter contre son boyfriend, Angel, vampire à qui les Gitans ont donné une âme et qui la perd pendant sa nuit d’amour avec Buffy – devenant, comme c’est si souvent le cas, un sale mec dès le lendemain matin… C’est dans l’épisode « Innocence 2 », un des plus froids et cruels, où Angel, pour faire souffrir Buffy, lui dit absolument tout ce qui peut la rendre malheureuse, jusqu’à son retour chez elle pour son anniversaire. Et sa mère lui demande ce qu’elle a fait, et Buffy répond (un peu comme Zazie dans Zazie dans le métro) : « J’ai vieilli. » Et ce n’est pas seulement en tant que sale mec, mais même en tant qu’amoureux sincère que Angel peut apparaître comme un « vampire ». Buffy doit être une guerrière, pas la « copine de Angel ». Buffy pourrait dire, comme Charlotte dans L’Amour par terre de Jacques Rivette : « Ma vie ne doit pas passer par les hommes ! »
A partir de la Saison 3, Buffy avance dans les lieux de pouvoir. Le méchant qu’elle doit affronter, c’est Richard Wilkins III, le Maire de sa ville. Homme politique désuet et affable, comme tiré d’un film de Frank Capra, il est très gentil mais il a été envoûté par le pouvoir, et il prépare, en toute innocence, son ultime méfait : une transformation en serpent géant lovecraftien qu’il appelle son « ascension ». Le personnage du Maire est, à la différence du Maître de la Saison 1, une incarnation du Mal qui ne renvoie pas à un individu dont le cœur est mauvais : on peut sentir, à tous moments, sa gentillesse, mais celle-ci est en disjonction avec la malfaisance profonde de ses actes. Le Maire est déconnecté ; il ne « voit » pas le Mal qu’il fait. Dans la Saison 4, alors que Buffy entre en fac, on change d’échelle – Buffy combat l’Initiative, une organisation militaro-industriel spécialisée dans le combat contre les démons qui compte donner naissance à un homme « nouveau », une sorte de monstre « transhumaniste » de Frankenstein, mi-homme, mi-robot, mi-démon, Adam, qui protégera les Etats-Unis (mais en fait se met à tuer tout le monde et n’importe qui). Si Buffy contre les vampires reprend globalement tout l’imaginaire vampirique du XIXe siècle pour en affirmer l’actualité, elle n’oublie pas de traduire également l’autre grand thème des deux siècles à venir, l’homme artificiel, le robot, né exactement au même moment et au même endroit : en juin 1816 à la Villa Diodati, à Genève, alors même que John Polidori écrivait Le Vampire, Mary Shelley, elle, donnait naissance à Frankenstein. La Saison 5 est la plus mystérieuse. Après une ouverture spectaculaire où Buffy affronte Dracula en personne – un Dracula plus superstar que jamais – ce n’est plus contre un vampire ou un démon mais contre une déesse que Buffy devra se battre : une déesse aux allures de star capricieuse nommée Glory. C’est une image de la star comme femme de pouvoir, capitaliste pseudo-féministe (comme Madonna). C’est une image de la femme libre mais libre « seule », contre les autres, soit l’incarnation du « seule contre toutes » que le cinéma classique a, hélas, privilégié. C’est aussi une image de la hiérarchie divine comme entièrement mauvaise. Chez Joss Whedon, les dieux seront toujours plus mauvais que les démons. Quand on commence la Saison 6, les méchants sont devenus plus petits : ce sont trois geeks, Warren, Jonathan et Andrew, totalement dénués de courage, d’honneur ou d’empathie. Trois nerds un peu minables, ironiques, pop, en quête de pouvoir et de plaisir, mais très bons en technologie et en magie. Pierre Tévanian les a comparé à une « Ligue du Lol » avant l’heure. Comme l’Initiative reprenait le thème du pouvoir instauré par le Maire à une plus grande échelle, Warren reprend la thématique du mauvais démiurge à une échelle ridicule. Tous ce que les trois petits réussissent à faire, c’est à pousser les héros à bout, en particulier Willow qui se voit alors possédée par la puissance que la magie lui confère et qui déborde d’elle.
A la question de la posologie de la magie répond la question du partage du pouvoir, et toutes deux seront au cœur de la Saison 7. La Saison 7 de « Buffy » est toute entière composée en vue de l’« après-Buffy ». C’est une saison où le spectateur doit être préparé à l’« après-Buffy » (oui, on peut parler de l’ « après-Buffy » comme naguère on parlait de l’après-gaullisme)... Alors qu’elle obtient un travail en tant que conseillère d’orientation à son ancien lycée, Buffy s’occupe désormais de toutes les tueuses « potentielles » : toutes les jeunes filles qui pourraient la remplacer si elle venait à disparaître et qui se font assassiner les unes après les autres par des moines fous, aveugles et méchants (les moines sont toujours fous et méchants chez Buffy, mais là ils sont aussi aveugles que le Démiurge !) Face à ses disciples (en qui il faut voir un miroir de ses spectateurs ; tout fan de Buffy est une « potentielle »), Buffy enchaîne les discours : discours de guerre, discours pour la guerre, vers la guerre : « Ils veulent une apocalypse ? On leur en donnera une. Nous sommes devenus une armée. » L’ennemi ultime apparaît : c’est le Premier (The First) et il se confond avec l’origine, la cause de tous les maux et le commencement du monde. « On arrive au moment où vous allez devoir faire un choix. Et si on vous donnait ce pouvoir, maintenant ? A chaque génération une Tueuse vient au monde parce qu’une bande de types qui sont morts il y a des milliers d’années ont fixé les règles du jeu. Ces hommes étaient puissants. Cette femme, Willow, est plus puissante que tous ces hommes réunis. Alors changeons les règles du jeu. Je dis que mon pouvoir devrait être votre pouvoir. A partir de maintenant, toutes les potentielles qui attendent de par le monde deviendront des Tueuses, toutes les filles qui attendent d’avoir le pouvoir auront ce pouvoir. Celles qui étaient soumises résisteront enfin. » Et puis, dès le début de cette dernière saison, on nous explique : « Nous retournons au commencement. Pas le Big Bang. Pas le Verbe. Le vrai commencement. Ce n’est pas une question de bien ou de mal. C’est une question de pouvoir »
Cette histoire de vampire et de Tueuse de vampires peut se lire à tant d’échelles. A un niveau microscopique, c’est le papa ou le boyfriend ; à un niveau macroscopique, c’est le pouvoir comme source de tous les maux. On avait compris que les dieux n’étaient pas meilleurs que les démons. On découvre désormais que l’origine du Mal (ou du pouvoir) et celle du monde ne font qu’un. Le Premier est donc imbattable, il sera là tant qu’il y aura de la vie (et on peut dire : il y aura du pouvoir tant qu’il y aura de la vie) : seules quelques unes de ses formes sont attaquables. Et la seule façon de les combattre un peu efficacement, c’est de quitter la solitude de l’élection, et de partager on pouvoir avec toutes les potentielles.
On peut trouver un parcours similaire dans les différentes « saisons » de l’œuvre de Chloé Delaume. Parce que Chloé Delaume aussi, c’est la guerre. Le feuilleton dont elle est l’héroïne se déroule depuis 26 livres. Armée initialement d’un bito-extracteur, devenue ensuite experte en sortilèges, Chloé Delaume a affronté une multitude de démons, parmi lesquels le Patriarcat, la République Bananière des Lettres – qui est à Chloé ce que l’agence d’avocats Wolfram & Hart est à Angel – et le Capitalisme : « C’est super compliqué, le capitalisme triomphant. Une fiction qui a mal tourné, les héroïnes toutes des scream queens. C’est prévu comme ça depuis la première ligne dans la bible scénaristique. »
Chloé Delaume est aussi une identité de super héroïne s’extrayant de l’âme d’une jeune fille innocente ayant subi une succession d’épisodes traumatiques depuis sa naissance en 1973 : la guerre civile à Beyrouth en 1975, l’assassinat de sa mère par son père suivi du suicide de ce dernier en 1983, l’époux abusif et trompeur, la prostitution. Chloé Delaume naît de Nathalie Dalain comme Batman de Bruce Wayne. Et La dernière fille avant la guerre (2007) peut, à ce titre, être lu comme une « origin story » dans lequel son individualité adolescente apparaît sous son deuxième prénom, Anne. Anne est également le deuxième prénom de Buffy et il est difficile d’y voir une simple coïncidence. De même, le destin de la narratrice des Moufflettes d’Atropos (2000) semble d’abord être de servir d’épouse cocufiée et corvéable à merci à un écrivain mégalomane à la morale personnelle peu exigeante. Mais le premier rôle de l’histoire n’est pas celui qu’on croit. Et c’est Chloé Delaume qui conquiert, à force de rigueur esthétique et d’exigence éthique, le statut de poète – du niveau de Baudelaire ou d’Artaud. De la même façon que Buffy the Vampire Slayer a détourné le récit fantastique de sorte à ce que la peur change de camp – et les démons cons et méchants auront désormais peur des femmes bien – de la même façon, la littérature de Chloé Delaume est émancipatrice et politique, démontrant qu’on peut tout à fait être un génie et quelqu’un de bien. Autre point commun entre nos deux héroïnes : de la même façon que, lorsqu’ils regardent Buffy the Vampire Slayer, les hommes s’identifient à Buffy et non aux personnages masculins ; de la même façon, la littérature de Chloé Delaume, féministe de la quatrième vague, même si elle ne cesse de s’adresser à ses sœurs, est loin de ne parler qu’aux filles. Et tout homme qui lit Chloé ne se sent pas seulement du côté de Chloé : il se sent devenir Chloé. Il n’y a pas que la peur qui change de camp, il y a aussi les devenirs. Enfin dans ses derniers livres à ce jour, depuis la conclusion de Une femme avec personne dedans en 2012 et surtout dans Les sorcières de la république (2016), Mes bien chères sœurs (2019), Chloé ne parle plus que de sororité. Ce sont des livres du « partage du pouvoir ».
La sororité, c’est concrètement ce que Buffy a pratiqué. Elle l’a pratiqué concrètement dans sa Saison 7 en partageant son pouvoir entre les potentielles. Mais elle l’a pratiqué également à l’extérieur de sa série. A l’extérieur de sa série, Buffy a engendré une armée de Buffy, une armée de petites sœurs : Sydney Bristow dans Alias (2001), Kara Thrace dans Battlestar Galactica (2004), Veronica Mars dans Veronica Mars (2004), Olivia Dunham dans Fringe (2008), Root et Shaw dans Person of Interest (2011), Ani Bezzerides dans True Detective saison 2 (2015)… Même Sam et Dean, les frères Winchester, dans Supernatural (2005) sont des petits frères de Buffy ! Dans un premier temps, je pensais parler de celles-ci et de ceux-ci. Mais j’ai finalement trouvé plus judicieux de remonter dans le temps pour retrouver les personnages qui ont précédé Buffy dans l’Histoire de la Fiction. C’était plus difficile. C’était également plus intriguant.
Dans Enquêtes, Jorge Luis Borges disait qu’un écrivain invente ses prédécesseurs. Il prenait l’exemple de Franz Kafka qui inventait la dimension « kafkaïenne » des œuvres antérieures de Nathaniel Hawthorne (Wakefield), de Henry James (L’image dans le tapis) ou de Léon Bloy (Les captifs de Longjumeau). Buffy, c’est pareil. Elle s’est naturellement inventée des grandes sœurs. Elle a inventé la dimension « féminisme magique » ou « guerrière gnostique » d’un certain nombre d’héroïnes du passé. Pas tant que ça. Y en a pas eu des bottes. C’est dommage d’ailleurs. Et c’est bien ce dont parle Buffy : qu’il y ait eu, dans le passé, si peu de « tueuses » ; qu’elles aient été si seules et si malheureuses ; qu’on ne leur ait pas permises d’avoir des amis et d’être un « collectif ». Et c’est également son projet politique, son « communisme magique » : qu’il y en ait désormais beaucoup plus.
Les premières guerrières gnostiques qui nous viennent à l’esprit sont les héroïnes shakespeariennes. C’est facile. Il y a eu si peu de « strong girls » dans la littérature d’avant, et surtout si peu de relations d’amitié entre elles. Certes, les femmes étaient jouées par des hommes dans son Théâtre. Certes, son grand sickamour, l’amour de Shakespeare pour Emilia Lanier, si whedonienne, donna lieu à la rédaction de Sonnets sombres comme la nuit.
Mais il y eut Béatrice face à Bénédicte dans Beaucoup de bruit pour rien. Il y eut Rosaline dans Peines d’amour perdues. Et il y eut les héroïnes de Comme il vous plaira : Rosalind et Célia. « Plus une femme a de malice, plus elle est incontrôlable, dira Rosalind. Fermez les portes pour emprisonner l’esprit d’une femme, il sortira par la fenêtre.Verrouillez celle-ci et il passera par le trou de la serrure. Bouchez-le et il s’envolera avec la fumée par la cheminée. » Et, bien sûr, Cléopâtre.
Avec ses comédies amoureuses, Shakespeare invente 340 ans plus tôt la screwball comedy hollywoodienne des années 1930 chère à Howard Hawks et à Preston Sturges et qu’on retrouvera dans des formes mutantes jusqu’à la série Clair de Lune de Glenn Gordon Caron (1985-1989). Admirateur de Vincente Minnelli (il parlera de Brigadoon et de Tous en scèneet considérera Les ensorcelés comme un de ses cinq films préférés), Joss Whedon n’a pas vraiment donné dans la screwball comedy, à part dans des scènes spécifiques, rares, ou alors concernant l’homosexualité latente dans la rivalité entre Angel et Spike… Mais Joss Whedon, le showrunner de Buffy contre les vampires, réalisera une version « moderne » de Beaucoup de bruit pour rien. On peut dire que, en remontant dans ce passé et en confiant à Amy Acker, une de ses actrices fétiches, le rôle de Béatrice, il tente de présenter une « origin story » de ses héroïnes et de leur rapport aux personnages masculins. Parce que Shakespeare aura été une obsession de Joss Whedon. Les « stages shakespeariens » furent chez lui une technique d’imprégnation et une source d’inspiration pour comédiens et scénaristes. Cette pratique est partie d’un échange avec James Marsters, qui jouait Spike, et son constat enthousiaste sur la dimension « théâtrale » des dialogues de Buffy. A partir de l’an 2000 et pour plus d’une décennie, comédiens et non-comédiens se retrouveront entre deux tournages dans la maison de Whedon pour « travailler » avec lui les pièces de Shakespeare, leurs personnages, leur sens, leurs possibilités et tout cela nourrira en retour les personnages, le sens et les possibilités des séries Buffy, Angel, Firefly, Dr. Horrible ou Dollhouse.
Il y a évidemment Nerval, mais c’est compliqué. Une Fille du Feu comme Angélique, malgré ses aspirations à la liberté, se révèle plus victime que guerrière. Jemmy rejoint vraiment les Indiens par défaut, parce que son mari se console de son absence avec une ancienne concurrente. Octavie, Corilla ou Emilie n’ont pas une personnalité très développée. Mais Les Chimères présentent déjà un autre visage. Nerval était à la recherche de Artémis, la sainte de l’abîme et guerrière parfaite.
« Sainte napolitaine aux mains pleines de feux,
« Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule :
« As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux ?
« Roses blanches, tombez ! vous insultez nos dieux,
« Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle :
« — La sainte de l’abîme est plus sainte à mes yeux ! »
Même si la chronologie du cinéma américain nous renvoie à Wonder Woman d’abord, et à Ripley dans Alien ensuite, il s’agit de femmes seules, de Tueuses condamnées à vivre sans amis. On pense alors plutôt aux héroïnes rivettiennes, et tout d’abord à Céline et Julie vont en bateau. Je dois à mon ami Pierre Tévanian l’hypothèse que Céline et Julie vont en bateau pourrait être le « pilot » d’une série télévisée avec deux magiciennes qui se rendent dans des lieux de pouvoir et de mort pour les désensorceler : « On attend forcément une suite et même plusieurs, écrit Pierre Tévanian, d’autres aventures, où Céline et Julie font de l’avion, vont en Amérique, voyagent sur la lune... »
En outre, le récit du 7bis rue du Nadir-aux-Pommes c’est celui de la façon dont la culture académique (le « théâtre de l’Odéon » évoqué par Julie ; le cinéma hollywoodien ; le roman du XIXe siècle) tente sans cesse d’étouffer la culture populaire, représentée par les deux héroïnes. Céline lit Bécassine et Tintin, fait du cabaret, se déguise en Mandrake. Julie affiche des bandes dessinées dans son appartement, et pratique l’occultisme, la magie – qui est une forme de spiritualité pop, un ésotérisme underground (oui, on peut considérer que Papus, c’est de la spiritualité pop, peut-être pas de très bonne qualité, mais c’est un début !) Ensemble, quand elles vont cambrioler la bibliothèque municipale pour récupérer des grimoires, elles se déguisent comme Musidora, comme les Vampires de Feuillade. Même le sous-titre, Phantom Ladies Over Paris, renvoie à l’univers des serials ou des bandes dessinées américaines. Plus exactement, il renvoie au Phantom, la fascinante bande dessinée créée en 1936 par Lee Falk, qui est également le créateur de Mandrake. Le combat de Céline et Julie, c’est le combat de la culture pop contre la culture académique.
Céline et Julie vont en bateau est le premier film à aborder la question d’une spiritualité politique émancipatrice à partir des relations entre femmes. Soit la question du « partage du pouvoir magique » et d’une spiritualité non-hiérarchisée. Voire de ce « communisme magique » dont Buffy contre les Vampires dressera le portrait dans les années 90 et 00 et qui est le pendant de la « sororité » chère aux livres de Chloé Delaume. Le lien entre Buffy et Céline et Julie est d’autant plus évident que les Phantom Ladies, à l’instar de la Tueuse, luttent contre des figures du mal qui ne sont pas des figures de la marginalité mais de la domination. En outre, comme chez Buffy, dans Céline et Julie, ce sont les démons qui sont guindés et ridiculement solennels : les cons du 7bis rue du Nadir-aux-Pommes ne valent pas beaucoup mieux que le « Maître », tandis que Céline et Julie déconnent comme le Scooby Gang. Cette distance humoristique avec le surnaturel est absolument cruciale et marque leur indépendance éthique et poétique.
Céline et Julie vont en bateau ont influencé un très grand film féministe déconneur nommé Miso et Maso vont en bateau et réalisé en 1976 par une « sororité » composée de Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig, Ioana Wieder et Nadja Ringart. Le film montre les quatre femmes en train de regarder Françoise Giroud et Bernard Pivot pontifier sur la journée de la femme et se foutre joyeusement de leur gueule. Delfeil de Ton en avait immédiatement parlé dans Les Lundis de Delfeil de Ton (épisode « Téloche et cinoche gâchent la péloche ») : « Françoise Giroud, les auteurs de Maso et Miso ne s’en soucient pas plus que vous, rassurez-vous. Ce qui les intéresse, c’est son discours de femme ministre dans la société aux mains des hommes, discours dominant typique du discours collabo (…) La parole de Giroud ne peut plus offrir à quiconque que le dérisoire d’une mondaine empêtrée dans ses contradictions, dont le discours ne peut rien apporter à personne, elles ont su te vous rendre ça évident, nos quatre nanas, c’est un plaisir. C’est la revanche du téléspectateur. »Delphine Seyrig est évidemment une spectatrice de Céline et Julie vont en bateau puisqu’elle a invité Juliet Berto dans son film Sois Belle et tais-toi de 1975 où elle pose, à chaque actrice, la question suivante : « Vous (actrices femmes) est-il arrivé d’avoir à jouer des scènes chaleureuses avec d’autres femmes ? »
Ce que Pierre Tévanian a justement analysé ainsi : le véritable tabou du cinéma classique et moderne est la représentation de la complicité entre femmes. Ce qu’on a aussi associé au test de Bechdel : deux femmes qui sont amies, parlent entre elles et qui parlent d’autre chose que d’un homme. Ce qu’on appelle le test de Bechdel vient de la bande dessinée La règle de Alison Bechdel parue en 1985 où elle représente une discussion sur le cinéma entre elle et son amie Liz Wallace. Mais déjà dans Une chambre à soi, Virginia Woolf se demandait quels livres décrivaient des amitiés féminines et pas seulement des femmes ne vivant que pour les hommes… Pierre Tévanian et Sylvie Tissot ont parlé des Demoiselles de Rochefort, des Hommes préfèrent les Blondes, de Recherche Susan désespérément… C’est d’autant plus vrai pour Recherche Susan désespérément (1985) que Céline et Julie vont en bateau est une des inspirations principales du film – avouée par sa réalisatrice Susan Sedeilman : Susan (Madonna) y fait une Céline moins mythomane que Juliet Berto et Roberta (Rosanna Arquette) une Julie plus bourgeoise que Dominique Labourier, mais la poursuite du début du film, avec déambulations dans la ville, changements de vêtements, échange de vêtements, passages dans une boîte miteuse où Susan participe à des spectacles de magie, apparaît presque comme un remake. On peut ajouter pas mal d’autres films de Rivette et toute la série Buffy contre les vampires, mais pas grand chose de plus.
Dès son premier film, Paris nous appartient, les personnages principaux de Rivette seront des femmes, surtout des femmes, presque toujours des femmes, plongées au milieu d’un monde d’hostilités et de dangers. L’amour y sera sickamour dangereux, destructeur. L’enquête infinie appellera plutôt la recherche de l’amitié magique. Dans Paris nous appartient, c’est Anne, jeune étudiante et comédienne fanatique de Shakespeare enquêtant parmi les désœuvrés de la fin des années 1950.
L’amour fou, Out 1, Le Pont du Nord, L’Amour par terre, La Bande des quatre, Haut Bas Fragile, Va savoir et même Ne touchez pas à la hache – d’après La Duchesse de langeais de Balzac – montreront à leur tour des femmes désorientées par l’amour qu’elles portent à un homme ou en recherche d’amitiés rédemptrices. Mais plus profondément, les films de Rivette parlent surtout de la possibilité, vécue quasiment comme une utopie, de penser sa vie hors l’amour, comme le pleure Charlotte vers le milieu du film : « Ma vie ne doit pas passer par les hommes ! » Une variante de la blague fameuse : « Je ne peux pas être la femme de ta vie, je dois déjà être la mienne. »
C’est d’ailleurs le cas de la plus « buffyesque » de toutes, Lucie dans Duelle, qui réussit à vaincre Viva et Leni, les filles du Soleil et de la Lune. Il a manqué à Hermine Karagheuz un « showrunner » à la française pour lui faire jouer une guerrière gnostique dans les années 1970. Elle aurait pu être une formidable grande sœur de Buffy Anne.
Et c’est avec Jeanne la pucelle en 1994 que Rivette présente à son tour une sorte d’« origin story » de ses personnages principales. En libérant le plus célèbre personnage de l’Histoire de France de la prison idéologique des « nationalistes » et des « réactionnaires », il lui restitue son caractère de poétesse de l’action : inspirée, drôle, impatiente, impulsive, vivante. Jeanne la pucelle, c’est une adolescente androgyne géniale à la Rimbaud, qui sait qu’elle n’a pas beaucoup de temps devant elle et qui doit sans cesse batailler contre des adultes mous, traitres, veules qui préféreraient qu’on s’y mette demain ou après-demain. C’est une femme jeune et tout d’une pièce dans un monde d’hommes vieux, reprisés et rapiécés. A partir des témoignages publiés par Régine Pernoux dans Jeanne d’Arc par elle-même et par ses témoins, Rivette fait de l’héroïne interprétée par Sandrine Bonnaire une grande sœur de Anne, de Céline et Julie, de Lucie, de Baptiste et Marie et de la Bande des Quatre. Jeanne la pucelle devient donc la « première » Slayer, la très grande sœur de Buffy, la première « guerrière gnostique ». `
Mais quelle histoire terrible et triste. Ce qui a manqué à Jeanne, c’est d’une amie, avant tout. Jeune fille seule guerroyant dans un monde d’hommes pleins de lâcheté et de duplicité, Jeanne ne serait pas morte si elle avait eu une amie. Ne serait-ce qu’une amie, pour l’aider, la seconder, la relayer. Ca aurait vraiment tout changé.
C’est une grande tristesse lorsque nous lisons le livre de Régine Pernoux Jeanne d’Arc par elle-même ou par ses témoins ou quand nous regardons Jeanne la Pucelle de Jacques Rivette. C’est une grande tristesse parce que ce qui saute aux yeux, c’est la solitude de Jeanne. Le moment qui aurait pu se rapprocher d’une rencontre entre la première Slayer et « sa » Willow, l’alliance de la guerrière et de la magicienne, ou de la femme un peu stricte et la femme un peu fofolle, Julie/Roberta et Céline/Susan, c’est lorsque Jeanne va à la rencontre Catherine de la Rochelle dans la ville de Montfaucon-en-Berry. C’est quasiment une des seules femmes avec qui elle passe du temps seule et c’est un échec. Montfaucon aurait du être le Montmartre ou le Sunnydale de Jeanne – mais, à la place, ce fut un rendez-vous manqué avec une fausse prophétesse ! On a le descriptif de cette triste et comique aventure dans les minutes de son procès.
C’est Jeanne qui parle : « Catherine m’a dit que venait à elle certaine dame vêtue d’un drap d’or, lui disant qu’elle aille par les bonnes villes et que le roi lui donnerait hérauts et trompettes pour faire proclamer que tout or, tout argent et tout trésor cachés lui fuissent aussitôt apportés et que si ceux qui auraient des trésors cachés ne les apporteraient, elle, Catherine, les connaîtrait bien et qu’elle saurait où trouver ces trésors et que, avec eux, elle paierait les hommes d’armes du service de Jeanne. A cela, je répondis à cette Catherine qu’elle revienne vers son mari et fasse le travail de sa maison, son ménage et nourrisse ses enfants. Et pour avoir certitude sur le fait de cette Catherine, j’ai parlé avec sainte Catherine et sainte Marguerite et elles me dirent que du fait de Catherine de la Rochelle ce n’était que folie et néant. Et j’écrivis à mon roi en lui disant ce qu’il en devait faire et quand je suis venue vers lui, je lui ai dit que c’était folie et néant du fait de cette Catherine. Cependant, frère Richard voulait que Catherine fut mise en œuvre et ils ont été très mal contents de moi, frère Richard et cette Catherine. Et j’ai demandé à Catherine si cette dame blanche qui lui apparaissait venait chaque nuit auprès d’elle, en lui disant que je voulais coucher avec elle dans son lit pour la voir. Et, de fait, j’ai couché et veillé jusque vers minuit et je n’ai rien vu et puis je me suis endormie. Et quand vint le matin, j’ai demandé à cette Catherine si cette dame blanche était venue à elle. Elle me répondit que oui, quand je dormais et qu’elle n’avait pas pu me réveiller. Et je lui ai demandé si cette dame viendrait la nuit suivante et cette Catherine m’a répondu que oui. Aussi ce jour-là, j’ai dormi pendant le jour pour pouvoir veiller toute la nuit suivante et j’ai couché cette nuit avec cette Catherine et j’ai veillé pendant toute la nuit, mais je n’ai rien vu, bien que souvent j’ai interrogé Catherine pour savoir si la dame allait venir ou non. Et Catherine me répondait : Oui, tantôt. »
Là on voit qu’il y avait un fil qu’on n’a pas pu tirer, un récit qui n’a pas pu s’écrire : ce récit est celui d’une complicité, d’une amitié qui aurait pu créer un début de « sororité » et aurait mis fin au drame perpétuel des femmes seules dans des mondes d’hommes. Comme les poètes maudits, à sa manière, comme Baudelaire, Lautréamont ou Artaud, Jeanne a été une solitaire, une exception ; une abandonnée du monde de l’action. La révolution Céline et Julie, la révolution Buffy, c’est celle de l’amitié ; comme la révolution Beatles ou la révolution Grand Jeu.
Ce devrait être notre souci constant. La sororité, la fraternité. L’amitié comme Grande Politique. Pourquoi est-ce si difficile ? Et pourquoi avons-nous tant de mal à l’admettre ? Et, une fois qu’on l’a reconnu, admis, compris… Qu’est-ce qu’on fait ?