Introduction : La Quête du Graal
Le Graal apparaît pour la première fois dans un roman de Chrétien de Troyes, un écrivain de cour champenois du XIIesiècle. C’est dans Le Conte du Graal, sa cinquième et dernière œuvre connue, et celle-ci est non seulement la plus longue, mais il l’a laissée, semble-t-il, inachevée. Chrétien de Troyes aurait eu pour cela une bonne excuse : il était mort.
Dans Le Conte du Graal, Perceval quitte sa mère, une veuve qui l’a élevé seule dans une maison perdue dans les bois, pour rejoindre la cour du roi Arthur et les chevaliers de la Table Ronde. Incroyablement naïf, il tente d’appliquer ce que sa mère lui a dit de faire : souvent à tort. Trop bavard, Perceval s’initie aux armes auprès d’un mentor qui lui dit qu’il ne faut pas trop poser de questions : « Quiconque bavarde trop risque de dire quelque chose qu’on lui reprochera comme une vilénie. » Grand mal lui en prendra.
Un jour, Perceval se retrouve dans un château, sorti de nulle part, avec un roi très malade, le Roi Pêcheur, qui lui donne une épée et un bon repas. Un valet traverse la salle avec une lance qui saigne de la pointe et coule le long de la hampe jusqu’à sa main. Deux autres valets tiennent des chandeliers sur lesquels brûlent des cierges. Une demoiselle marche entre eux, portant le Graal, ou plutôt, selon les mots de Chrétien de Troyes, portant « un graal ». Puis une autre demoiselle la suit, qui porte un tailloir. La lumière qui se dégage du graal est si grande que les chandelles perdent leur éclat. Le jeune homme n’ose pas questionner sa présence : « Parce qu’il se souvenait de l’avertissement du maître qui l’avait fait chevalier et qui lui avait enseigné et appris à se garder de trop parler. » Un peu plus tard, le graal repasse une deuxième fois. Perceval reste muet.
Le lendemain, quand il se réveille, le château est vide. Tout le monde a disparu. Il sort et le pont-levis se referme derrière lui. Perceval rencontre une jeune fille, qui se trouve être sa cousine, qui pleure un chevalier à la tête tranchée. Perceval lui apprend qu’il a passé la nuit dans le château du Roi Pêcheur. Elle lui demande : « Avez-vous vu le Graal ? Qui le portait ? D’où venait-il et où allait-il ? » Quand il lui dit qu’il n’a pas posé de question, elle s’exclame : « Tant de choses auraient pu être rétablies si seulement tu avais posé la question : le roi serait guéri, ses membres auraient retrouvé leur vigueur, il régnerait à nouveau sur son pays, et tout serait rentré dans l’ordre ; mais maintenant il en coûtera cher, à toi-même et à autrui. »
Dans des romans ultérieurs, inspirés par celui-ci, d’autres auteurs essayeront de donner une plus grande consistance à ce qui n’était qu’un objet étrange. Chez Robert de Boron, le Graal serait le récipient avec lequel Joseph d’Arimathie aurait recueilli le sang du Christ. Dans Peredur, un récit associé aux Mabinogion gallois, on trouve sur le cortège, en lieu et place du Graal, une tête coupée au milieu d’un plat. Dans le Parzival de l’écrivain allemand Wolfram von Eschenbach, le Graal n’est plus un vase ou un plat, mais une pierre incandescente.
L’étymologie du mot est incertaine. On trouve néanmoins dans une chronique du XIIe siècle du moine cistercien Hélinand de Froidmont une définition de « graal » :
« Le graal, appelé gradalis ou gradale en langue vernaculaire, est un grand plat de service assez profond, dans lequel des mets précieux sont présentés avec leur jus, bouchée par bouchée, offerte à profusion parmi les plus variés des banquets. Ce plat est d’ailleurs appelé graal parce que c’est un récipient agréable et adapté. »
On proposera différentes hypothèses sur les sources folkloriques du récit de Chrétien de Troyes. Le Graal serait un écho du « récipient magique » ou de la « corne d’abondance » des mythes et légendes : un objet miraculeux qui permet de régénérer la fertilité de la terre. Parfois il redonne la jeunesse, parfois il a le pouvoir le guérir ou d’opérer des métamorphoses. Les légendes irlandaises parlent du chaudron de Dragda, capable de nourrir toute une armée sans se vider. Dans les légendes galloises, c’est le chaudron magique de Bran qui a la propriété de faire revenir à la vie des guerriers tués au combat.
Présents dans toute l’Europe, les romans arthuriens disparaîtront après le XVe siècle, et avec eux, la fascination pour le Graal. Celle-ci reviendra au XIXe siècle, dans le symbolisme, l’opéra, l’ésotérisme. La quête du Graal devient synonyme de la recherche de l’absolu. Comme dans la chanson de John Lennon, « Mind Games », en 1974 :
« Nous jouons à des jeux de l’esprit ensemble
« On repousse les limites, on plante des graines
« Ce que nous faisons, c’est une guérilla spirituelle
« On chante un mantra : « La Paix sur Terre »
« Nous jouons à ces jeux de l’esprit depuis toujours
« Comme des mecs un peu druides, on lève le voile
« Nous faisons une guérilla spirituelle
« Certains appellent cela la magie, la quête du Graal »
On retrouvera la quête du Graal en 1975 dans ce qui est, pour beaucoup de gens, un des plus grands – si ce n’est le plus grand – films drôles de l’histoire du cinéma. Certains appellent cela le non-sens. Une guérilla de l’humour, qui repousse les limites et plante des graines. Un film qui, telle une « corne d’abondance » ou un « récipient magique », renouvelle toujours notre joie et régénère la puissance du mythe à travers sa parodie.
C’est un film qui ne cesse jamais de faire rire : Monty Python and the Holy Grail. En français : Sacré Graal.
1) Résumé du film
Sacré Graal commence par un générique sur fond noir, très sobre. Mais il y a une anomalie : des sous-titres suédois qui n’ont rien à faire là, et ont leur vie propre, passant de publicités encourageant au tourisme à des histoires absurdes d’élan qui a mordu la sœur du sous-titreur. Le générique s’arrête. On nous informe que les responsables de ces mauvais sous-titres ont été virés. Il reprend, mais là ce sont les crédits eux-mêmes qui sont parasités par ces histoires d’élan. Les responsables sont virés à leur tour et les crédits s’achèvent de façon encore plus absurde, avec une accumulation de références à des lamas, sur une musique mexicaine endiablée.
Le film se passe en Angleterre, en l’an 93 au carré après Jésus-Christ. Quoi que cela puisse vouloir dire. On entend des trots de chevaux dans le brouillard. Puis deux personnages apparaissent, le roi Arthur et son fidèle page Patsy et on découvre que les sons sont ceux de deux coquilles de noix de coco cognées l’une contre l’autre par Patsy.
Le roi et son page arrivent devant un château. Ils ont une discussion avec un garde sur les noix de coco qui remplacent leurs chevaux, le fait qu’elles ne germent pas dans cette région puis celui qu’elles aient pu être apportées en Angleterre par des oiseaux migrateurs comme les hirondelles, a priori incapables de porter un fruit si lourd. Un autre garde intervient et parle des hirondelles d’Afrique. Face aux conversations absurdes des gardes, Arthur et Patsy partent.
Nous sommes dans un décor de Moyen-Âge abominable, avec de la crasse, de la boue et des morts partout. Arthur rencontre Dennis, un paysan anachronique qui lui parle de lutte des classes. Puis il est confronté à un chevalier noir qui bloque sa route et contre lequel il doit combattre. Arthur lui coupe un bras, puis deux, puis les jambes, mais le chevalier noir veut continuer à se battre. Arthur arrive dans un village où les paysans s’apprêtent à brûler une sorcière. Un chevalier les départage par une logique aussi sophistiquée qu’absurde. Ce sera la première recrue du roi Arthur pour les chevaliers de la Table Ronde : Bédévère le sage. Alors apparaît « Le livre du film » qui présente les principaux chevaliers recrutés par Arthur dans sa route vers Camelot : Lancelot le brave, Galahad le pur, Robin le moins brave.
Les chevaliers arrivent ensemble à Camelot. Contrairement à ceux-ci, pleins d’admiration, Patsy fait remarquer qu’il s’agit d’une maquette. Un son de tonnerre annonce l’apparition de Dieu, en animation. Il leur confie une mission : la Quête du Saint Graal.
Les chevaliers arrivent devant un château appartenant au seigneur Guy de Loimbard, un Français. Arthur propose qu’il les rejoigne dans leur quête du Saint Graal. Les gardes disent qu’il ne sera pas intéressé parce qu’il en possède déjà un. Face à leurs insultes répétées, les chevaliers chargent mais sont repoussés par des animaux catapultés par les Français. Bedevere a une idée, inspirée de la Guerre de Troie. Ils construisent un gigantesque lapin de bois et le déposent devant le pont levis des Français. Les Français le font entrer, puis, cachés dans un fourré près du château, Bedevere explique au roi : une fois la nuit tombée, nous sortirons du lapin et les chargerons par surprise. Les Français catapultent le Lapin de Troie.
Un clap et nous nous retrouvons pendant le tournage d’un documentaire. Un historien raconte l’échec du roi Arthur face aux Français, et la décision de passer à une nouvelle stratégie où chaque chevalier continuera la quête de son côté. Soudain un chevalier passe dans l’image et tue l’historien.
Le Livre du film annonce un nouveau chapitre : la Geste de Robin. Alors que son page chante son courage, Robin est confronté à un chevalier géant à trois têtes. Les trois têtes se disputent sur la façon d’attaquer et Robin, pas si brave, en profite pour fuir.
Puis c’est la Geste de Galahad le chaste. Galahad voit le Graal apparaître au-dessus du château d’Anthrax, occupé par 150 jouvencelles. Il est reçu par Zout qui lui offre l’hospitalité. Galahad demande à voir le Graal, mais il s’agit d’un malentendu. Zout, explique sa sœur jumelle Dingo, a allumé un fanal au motif de Graal. Dingo lui dit que Zout doit être punie. Elle doit être fessée, ainsi qu’elle-même et les 150 autres, puis ce sera le coït buccal. Galahad ne se sent plus si chaste, mais au dernier instant, il est secouru, bien malgré lui, par Lancelot le brave.
Pendant ce temps, Arthur et Bedevere apprennent, dans la scène 24, de la bouche d’un vieil homme, l’existence d’un enchanteur, d’une caverne et d’un pont de la mort qui apparaîtront sur leur chemin vers le Graal. Puis ils se confrontent aux chevaliers qui disent « Ni ! » Les chevaliers qui disent « Ni ! » exigent un jardinet, sinon ils les tueront. Un flash rapide sur l’époque contemporaine nous montre des policiers qui constatent la mort de l’historien.
Et c’est la Geste de Lancelot le brave, qui part sauver ce qui croit être une princesse prisonnière, mais qui est en réalité un prince forcé par son père d’épouser la fille d’un riche seigneur. Au milieu d’une fête pleine de gens parfaitement inoffensifs, sous prétexte de faire le bien, Lancelot massacre absolument tout le monde en riant comme un psychopathe.
Arthur et Bedevere ont trouvé un jardinet pour les chevaliers qui disent « Ni ! » mais ceux-ci ont changé d’identité. Ils sont désormais les chevaliers qui disent « Eki-eki-eki-eki Pa Tang ! » et exigent un autre jardinet. Pendant que la police continue son enquête, le roi Arthur et Bedevere sont rejoints par les autres chevaliers. Ils rencontrent l’enchanteur Tim qui les guide vers la caverne de Caerbannog où une inscription est supposée révéler la cachette du Graal. L’entrée de la caverne est gardée par une créature cruelle. C’est un lapin. Les chevaliers chargent mais le lapin tue beaucoup d’entre eux. Ils ont besoin de la Sainte Grenade d’Antioche, qui est leur est apportée par le Frère Maynard. La Sainte Grenade explose le lapin : une explosion qui est entendue par les policiers.
Les chevaliers entrent dans la caverne et trouvent des écritures en araméen. Frère Maynard lit les dernières paroles de Joseph d’Arimathie : « Celui qui a le cœur pur et l’esprit vaillant pourra trouver le Graal dans le château de Aaargh. »
Soudain un monstre apparaît, en animation, et mange le Frère Maynard. Les chevaliers fuient. Ils semblent sur le point d’être dévorés par le monstre quand le dessinateur qui faisait le dessin animé meurt subitement d’une crise cardiaque.
Les chevaliers atteignent le Pont de la Mort, où ils retrouvent le vieil homme de la scène 24. Celui-ci pose trois questions auquel le chevalier qui traverse le Pont doit répondre, ou alors il tombera dans les Gorges du Péril Éternel. Lancelot passe en premier. Les trois questions : il doit dire son nom, sa quête et sa couleur préférée. Il répond et passe sans difficultés. Robin le pas si brave, rassuré, le suit immédiatement. Mais la troisième question a soudain changé, le vieil homme lui demande le nom de la capitale de l’Assyrie. Robin tombe dans les Gorges du Péril Éternel. Galahad se lance. Il est confronté aux trois mêmes questions que Lancelot, mais il se trompe sur sa couleur préférée et tombe dans les Gorges du Péril Éternel. Au tour du roi Arthur, à qui le vieil homme demande à quelle vitesse vole une hirondelle. Arthur demande si celui-ci pense à une hirondelle européenne ou africaine, question à laquelle le vieil homme ne peut pas répondre. Il tombe dans les Gorges du Péril Éternel.
Passés le pont, Arthur et Bedevere cherchent Lancelot, mais celui-ci a déjà été arrêté par la police. Un drakkar viking apparaît, sur lequel Arthur et Bedevere partent en direction du château de Aaargh. Le film devient lyrique, épique, poétique. On arrive devant le château, les héros sont à la fin de leur quête, ils s’agenouillent et remercient Dieu quand ils reçoivent… des animaux sur la tête. C’est encore les Français. Arthur et Bedevere décident d’attaquer le château, rejoints soudain par une immense armée. Mais ils sont coupés dans leur élan par l’arrivée de la police qui les arrête pour le meurtre de l’historien. Un policier cache l’objectif de la caméra. Fin du film.
2) Monty Python avant Sacré Graal
Les Monty Python sont un groupe de six. Cinq anglais : Graham Chapman, John Cleese, Michael Palin, Terry Jones, Eric Idle. Un Américain : Terry Gilliam. Auxquels on peut adjoindre « le septième Python » : l’actrice anglo-américaine Carol Cleveland. Ou le chanteur Neil Innes, qui compose des musiques et apparaît régulièrement à leurs côtés. Même si Terry Jones, conscient ou non de l’analogie avec l’Imam caché de l’Islam chiite et, bien sûr du « cinquième Beatle », a plutôt parlé en interview du « septième Python » comme de : « Cette personne manquante, l’esprit d’imagination dont on éprouve tous l’attente. »
Comme l’écrit Adrian Besley : « Il a souvent été noté qu’à l’automne 1969, au moment où les Python ébauchaient la première saison du Monty Python’s Flying Circus, un autre groupe phare, les Beatles, était au bord de la séparation. George Harrison, le fan le plus célèbre des Monty Python, était convaincu que l’esprit des Fab Four se perpétuait dans les Surreal Six. En termes d’originalité, de créativité et de popularité, on ne pouvait pas lui donner tort. »
Né en 1941, Graham Chapman a tout d’abord fait des études de médecine à Cambridge. Fumant la pipe, c’est le membre du groupe qui a l’air le plus sérieux, le plus proverbialement anglais. Mais c’était aussi le plus excentrique. Il était ouvertement homosexuel, très drôle, alcoolique et toujours en retard. C’est le premier membre du groupe à mourir, d’un cancer de la gorge, en 1989. Dans Sacré Graal, il joue le roi Arthur.
Né en 1939, John Cleese a fait des études de droit à Cambridge, où il a rencontré Graham Chapman au sein de la troupe de théâtre de l’Université. Avec sa raideur et ses grandes jambes, c’est le plus névrotique des membres de Monty Python. Et ce sera rapidement le préféré des spectateurs pour son comique visuel, ses performances physiques, son intensité, ses accès de rage, de folie, de violence. Dans Sacré Graal, il joue Lancelot le brave.
Né en 1942, d’origine galloise, Terry Jones a fait ses études à Oxford. C’est le membre le plus cultivé du groupe : il a notamment écrit un essai sur Chaucer. Le plus politisé – à l’extrême-gauche – mais aussi le plus enthousiaste au travail, le plus volontaire et perfectionniste. Curieux de tout, il a rapidement pris beaucoup d’intérêt dans la réalisation, et il est devenu le metteur en scène de leurs trois films principaux. C’est le deuxième membre du groupe à mourir, en janvier 2020. Dans Sacré Graal, il joue Bedevere le sage.
Né en 1943, même s’il a toujours voulu être acteur, Michael Palin a suivi des études d’Histoire à Oxford, et il a rejoint le groupe de théâtre de l’Université où il a rencontré Terry Jones. C’est notoirement le plus « gentil » des Python, le plus affable, ne s’énervant jamais et, mieux encore, n’énervant jamais les autres. C’est aussi celui qui a la plus grande palette de jeux à sa disposition, pouvant absolument tout interpréter. Dans Sacré Graal, il joue Galahad le pur.
Né en 1943, Eric Idle est le membre le plus mystérieux du groupe, et le plus isolé. C’est le plus conceptuel, le plus obsédé par le fait de jouer avec le médium lui-même. C’est aussi celui qui s’est le plus intéressé à l’esprit de son époque, la culture pop, et il est devenu très ami avec George Harrison. Il a composé les chansons les plus fameuses du groupe, comme celle qui clôt La Vie de Brian : « Always Look on the Bright Side of Life ». Et « Galaxy Song » du Sens de la Vie. Dans Sacré Graal, il joue Robin le pas si brave.
Né en 1940 dans le Minnesota, Terry Gilliam, l’Américain du groupe, a commencé comme dessinateur de bandes dessinées et auteur de romans photos dans le magazine Help fondé par Harvey Kurtzman, un génie jamais assez célébré. Il est responsable de l’esthétique de Monty Python, à travers toutes les séquences animées. Et il joue de temps en temps, des rôles peu bavards et très grimaçants. Il commencera sa carrière de réalisateur peu de temps après Sacré Graal, en 1977, avec Jabberwocky. Dans Sacré Graal, il joue le fidèle page Patsy.
De 1964 à 1968, les Python participent à différentes émissions de la télévision anglaise, où ils se croisent, parfois travaillent ensemble, jusqu’à ce que la BBC propose à Cleese et Chapman de créer leur propre série tandis qu’une autre chaîne, Thames Television, fait simultanément la même proposition à Palin, Jones, Idle et Gilliam. Finalement, ils travailleront tous les six pour la BBC. Cleese et Chapman écriront ensemble, Palin et Jones de leur côté, Idle tout seul et Gilliam s’occupera des animations.
Leur série Monty Python’s Flying Circus commence en 1969 avec deux saisons de 13 épisodes. Leur influence principale est le Goon Show, l’émission de radio très drôle de Spike Milligan diffusée de 1951 à 1960, avec Harry Secombe et Peter Sellers. Mais ils ne vont pas tarder à dépasser leurs maîtres en folie et en absurdité.
Leur nom, le cirque volant de Monty Python, évoque l’idée d’une troupe dont le chef serait un type ni très clair ni très fiable, d’où le nom de « Python » : un serpent. L’essence de « Monty Python » n’apparaît que lorsque les six membres sont réunis mais ils ne perdent jamais la marque de cette appartenance, même quand ils font cavaliers seuls. L’impression qu’ils donnent est celle d’une équipe dont aucun n’est vraiment le chef, qui fonctionne avec un centre absent. Voire une absence de centre. Le sentiment d’un chaos anarchique ne montant pas de la base de la société mais descendant de son « sommet » : des membres de la bourgeoisie qui deviennent dingues et détruisent tout. Ce qui n’est pas tout à fait vrai. Sociologiquement parlant, les Python sont plutôt des enfants de la classe moyenne, qui ont bénéficié de la période de prospérité économique ayant immédiatement suivi la seconde guerre mondiale et ont pu faire de grandes études. Mais comme l’écrit Robert Benayoun dans sa « Bible », Les Dingues du nonsense, publiée en 1977 : « Leur apparence conventionnelle (ils ressemblent à de respectables banquiers du Strand) est un atout essentiel de leur abattage comique. »
Après deux saisons, deux livres et trois disques dont l’un, Monty Python’s Matching Tie and Handkerchief, comprend, suprême canular, deux sillons différents enregistrés sur la même face, puis un premier film pas réalisé par eux reprenant des sketchs de leur émission, puis une troisième saison de treize épisodes, les Monty Python vont faire une première réalisation originale avec Monty Python and the Holy Grail. Le film va être un immense succès, en particulier aux États-Unis. C’est également Sacré Graal qui va faire connaître les Python en France, où le film sera distribué par le réalisateur, acteur et producteur Yves Robert. Ils enchaînent ensuite avec une quatrième et dernière saison, plus courte, sans John Cleese, et appelée seulement Monty Python.
John Cleese revient en 1979 pour le deuxième film, La Vie de Brian, un film qui se déroule à l’époque de Jésus et parle d’un homme qui n’est pas le Messie que la foule désigne comme tel, bien malgré lui. Le film ne moque ni la croyance en Dieu ni la parole de Jésus, pourtant il fera scandale. C’est peu de le dire. Il sera interdit pendant huit ans en Irlande, un an en Norvège, ne sera pas distribué en Italie avant 1990 et sera même interdit à Jersey jusqu’en 2001. La Vie de Brian a une construction plus classique que Sacré Graal, un rythme moins déconcertant, mais il reste excessivement drôle et profond. Terry Jones est alors le seul metteur en scène.
Un dernier disque hilarant, plein de chansons, Monty Python’s Contractual Obligation Album, sort en 1980. Et en 1983, c’est leur troisième opus magnum, Le Sens de la Vie : à nouveau un film à sketchs, dans l’esprit de leur émission télévisée, mais construit suivant les étapes d’une vie humaine de la naissance à la mort. C’est leur dernière œuvre, les morts de Graham Chapman puis de Terry Jones rendant impossibles une nouvelle création de l’entité « Monty Python ».
3) Sacré Graal, écriture, tournage et montage
Sacré Graal est écrit par les Monty Python après leur troisième saison. Une première version du scénario, très différente, est écrite en décembre 1973. Celle-ci alternait les scènes médiévales et d’autres situées à l’époque contemporaine, où les chevaliers continuaient leur quête du Graal, et finalement, au lieu de ne pas le trouver, en trouvaient plein, notamment dans un rayon consacré aux Graals dans un supermarché. Le Graal pouvait même se retrouver sous la forme d’un cadeau surprise dans un paquet de céréales.
Le scénario est repris et modifié jusqu’en mars 1974. Le tournage commence le 30 avril. Le film est réalisé par deux Python : Terry Jones, qui se concentre sur le jeu des acteurs, et Terry Gilliam, plus préoccupé par l’aspect visuel.
Le film n’est pas financé de façon conventionnelle mais par huit investisseurs indépendants, fans des Python, qui n’ont pas cherché à modifier le film et leur ont laissé une liberté totale, dont les groupes Led Zeppelin et Pink Floyd. Le même type de production non-conventionnelle sera mis en place pour La Vie de Brian, mais avec des sommes réunies bien supérieures, puisque c’est George Harrison, qui le financera tout seul à hauteur de quatre millions de dollars, en hypothéquant sa maison et son bureau (et sans le leur dire). Le budget de Sacré Graal sera inférieur à 230 000 lires, ce qui entraînera beaucoup de limitations, par exemple les noix de coco remplaçant les chevaux, mais celles-ci ont largement contribuées à l’humour du film.
Le film est tourné en Ecosse, mais les réalisateurs apprennent, deux semaines avant le tournage, que le département de l’Environnement leur a refusé la permission de filmer dans les châteaux, jugeant le scénario « incompatible avec la dignité de la structure des bâtiments. » Les châteaux du film seront presque toujours les deux mêmes, deux châteaux privés, filmés sous des angles différents. Ou des maquettes – ce qui permet également d’autres gags. Parce que : ce qui est drôle, aussi, dans Sacré Graal, c’est que c’est cheap. Comme dit Terry Gilliam : « Ça ne sert à rien de prétendre que c’est autre chose que ce que c’est. »
Le tournage de Sacré Graal sera particulièrement difficile. Les acteurs doivent se rendre sur les lieux de tournage en minibus, qu’ils conduisent eux-mêmes. Ils logent dans des hôtels minables et parfois n’ont pas assez d’eau chaude pour l’équipe entière. Le vent menace les décors et complique les prises de vue. La pluie et le froid épuisent tout le monde. « Tourner Sacré Graal s’est révélé pénible, dira Eric Idle, c’est le moins qu’on puisse dire. Ce qui avait débuté comme un film insuffisamment préparé et financé devint bientôt un véritable chaos. »
Après le tournage, il y aura treize montages successifs, suivis de projections tests, à chaque fois catastrophiques, pour parvenir à la version que nous connaissons. On aimerait pouvoir les voir et comprendre en quoi les douze premiers montages furent si catastrophiques. On sait au moins une chose : la musique qui accompagne le film a été modifiée.
Presque toute la bande originale de Neil Innes, paraît-il magnifique, a été supprimée au profit d’une sorte de musique-au-mètre héroïque, tellement, tellement cheap, trouvée dans une bibliothèque de musiques, la De Wolfe Music Library. Celle-ci apporte également énormément d’humour au film par sa banalité, son conformisme.
En 1996, Eric Idle proposera une idée de suite à Sacré Graal et un projet de « dernier film » pour les Python : The Last Crusade, dans lequel les Python reprendraient leurs rôles de Sacré Graal, à l’exception de Chapman décédé en 1989, et se réuniraient pour partir en croisade et apporter les cendres du roi Arthur à Jérusalem. Le projet sera rapidement abandonné.
4) Le style des Monty Python
Qu’est-ce qui fait le style des Monty Python ?
Tout d’abord, dès leur émission de télévision, c’est l’abandon de la chute dans un sketch comique. « Nous en avions ras-le-bol du sketch traditionnel « bien ficelé », dira Graham Chapman, doté d’un commencement, d’un milieu et d’une chute inévitable. Quand nous avions une idée, nous voulions être libres de l’expédier en quelques secondes ou de la conserver pendant toute la demi-heure si ça nous plaisait. »
Ce qui entraîne la nécessité de mêler les sketchs les uns aux autres, de les installer dans l’espace comme s’il s’agissait de cellules communicantes. Les personnages d’un sketch se retrouvent dans le sketch suivant, ou l’un des personnages va être sélectionné par un tiers pour y apparaître, comme si ceux-ci continuaient à exister parallèlement dans un même univers terrible. Dans le premier épisode de la deuxième saison, on voit une file de vendeurs de cuisinière dans une rue que traversent les différents personnages des sketchs suivants, et dans le troisième, c’est un bureau mais éclaté dans une forêt, avec un employé dans un coin, deux collègues devant une machine à café dans une autre, une secrétaire qui passe d’un espace à l’autre et les personnages des autres sketchs qui les croisent à un moment ou un autre dans le reste de l’épisode. Dont un évêque qui répète, tout seul, un sketch qu’on ne verra pas dans celui-ci, mais qui réapparaîtra dans d’autres épisodes.
Les animations de Terry Gilliam, avec ses collages de photos, ses formes rondes et ses couleurs à l’aérographe, font également le lien entre les sketchs en réutilisant des figures ou des thèmes du sketch précédent pour les connecter au suivant. On peut venir chercher un personnage et l’amener dans un autre sketch, voire, comme dans le deuxième épisode de la deuxième saison, lui trancher la tête pour être utilisé dans une animation de Gilliam. Nous sommes dans un cosmos cruel aux règles inconnues. Un univers créé par un dieu fou et injuste comme celui qui ouvre Le Sens de la vie, hésitant entre une terre ronde et une terre carrée, et conservant la terre carrée.
Une autre signature du groupe, c’est que les Python jouent presque tous les rôles, toujours, sauf quand il doit y avoir plus de six personnages dans un plan. Ils excelleront en particulier dans les vieilles dames, les Pepperpots. C’est une convention que le spectateur, non seulement accepte, mais dont il ne supporterait pas la suppression. Parce que personne n’est capable de jouer du Python à part un Python. Une exception de taille est Carol Cleveland, qui interprète avec un naturel désarmant la grande majorité des personnages féminins non-terrifiants. Dans Sacré Graal, elle joue Zout et sa sœur jumelle Dingo.
Leur type d’humour a été rangé dans la case du nonsense. Mais c’est une simplification. Les Python exploitent en réalité tous les styles d’humour, allant du plus simple au plus complexe, à l’instar des collages de Gilliam qui juxtapose des sources extrêmement diverses : affiches publicitaires, reproductions de tableaux, vieilles photographies d’avant-guerre et enluminures médiévales. Leur humour est un patchwork de styles. Comme dit Eric Idle : « On trouve de l’humour visuel, de l’humour verbal, de l’humour intelligent, de la bêtise, de l’indécence, du raffinement et de la méchanceté, le tout alternant en permanence. »
Cependant, il y a quelque chose qu’ils sont quasiment seuls à faire : s’attaquer à la « culture ». La culture est peut-être leur cible n°1. Les Monty Python parlent assez peu de l’actualité, et beaucoup de l’histoire ou du mythe. La philosophie, la littérature, la peinture classique ou moderne ne sont pas sacrées pour eux. Ils ne les traitent jamais avec vénération. Les Python sont sans le moindre doute les seuls humoristes à avoir fait rire en faisant référence à Proust (le concours où on doit résumer A la recherche du Temps perdu en quinze secondes), Michel-Ange (le sketch où il est convoqué par le pape parce qu’il a mis plusieurs Christs et un groupe de mariachis sur une représentation de la Cène), la Nouvelle Vague (le pastiche de One + One de Godard, avec le couple dans une décharge publique entrecoupé par des plans renvoyant à la violence du monde, devenant de plus en plus absurdes à mesure que le sketch avance), Karl Marx (l’émission télévisée où on lui demande de donner des noms de joueurs de football au milieu de questions sur la lutte des classes) ou Sam Peckinpah : le pique-nique de snobs anglais qui termine en massacre.
Le sommet de leur acharnement contre la culture est sans doute le match de football entre les philosophes allemands et grecs, où Kant, Nietzsche et Heidegger font face à Aristote, Épicure et Socrate qui marque le premier but.
Ce qui est exceptionnel, c’est que leurs références n’alourdissent jamais leur humour. Au contraire, on a le sentiment de quelque chose de libérateur. Quelque chose auquel tout le monde peut s’identifier. Comme s’ils délivraient les spectateurs d’un poids : le fait que cette culture pèse sur la vie. On fait rire sur ce qui fait souffrir, et la culture, comme système d’intimidation, est également un instrument d’oppression. Elle peut générer de la honte pour ceux qui craignent de ne pas la maîtriser, ne pas être capables de la comprendre. Ce que font les Python, c’est qu’ils libèrent leur spectateur de cette honte – en montrant que même les acteurs de la culture doivent subir la pesanteur du monde. Nul n’est exempt de la violence absurde des hommes.
Pour distinguer les styles d’écriture des membres du groupe, John Cleese dira pour simplifier :
« La plupart des sketches où ça gueule venaient de Graham et de moi, tout ce qui démarrait dans un paysage de campagne sur fond de musique dramatique était de Mike et Terry et tout ce qui tournait autour des jeux de mots jusqu'à en devenir insupportable était d'Eric. »
On pourrait dire également : Monty Python est l’alliance de l’humour nonsensique et de l’esprit fantaisiste de Palin et de Jones, de la rage et de la fureur de Cleese et de Chapman et de l’intelligence conceptuelle d’Idle – agrémentée de l’esthétique folle, qui réunit toutes ses dimensions à la fois dans un mélange de collages et de dessins, de Gilliam.
Un sketch typique de l’esprit de John Cleese dans Sacré Graal, c’est celui du chevalier noir. Ou celui de Lancelot tuant tout le monde dans sa mission de sauvetage.
Un sketch typique de l’esprit de Palin et Jones, c’est celui des paysans qui parlent de « lutte des classes » au roi Arthur. Ou celui des chevaliers qui disent « Ni ! » et demandent un jardinet.
Une idée typique d’Eric Idle, c’est le fait de finir le film par la main d’un policier sur la caméra, et la bande qui s’arrête.
Ce que fait Monty Python n’est pas simplement de l’humour. C’est de l’humour élevé à une puissance infinie. C’est à l’humour ce que l’humour est au sérieux. Comme chez Rabelais, auquel un étrange essai anonyme des années 1980, Monty Python Complete and Utter Theory of the Grotesque, les comparera, on atteint l’absolu par l’humour le plus violent. Cest que, comme dirait le musicien Eyvind Kang : « Le comique est proche du sublime. »
Dans ce que font les Monty Python, tout fait tellement sens que cela prend l’apparence du non-sens. En fait, c’est d’un excès de sens qu’il s’agit. Leur non-sens ne cesse jamais de produire du sens à partir du non-sens de la vie.
5) Français et anglais
Alors ? Qu’est-ce qui fait le sens ou le non-sens de Sacré Graal ? Tout d’abord la rivalité entre les Anglais et les Français, qui ouvre et ferme la Quête de nos chevaliers.
À commencer par le conflit féodal entre Capétiens et Plantagenêt, de l’opposition entre Louis VII roi des Francs et Henri II roi d’Angleterre à la Guerre de Saintonge entre Louis IX et Henri III. Et jusqu’aux Guerres Napoléoniennes de 1805 à 1815, en passant par la Guerre de Cent Ans, Jeanne d’Arc et toutes ces sortes de choses.
Mais la rivalité entre les Français et les Anglais ne s’est pas exprimé que dans la guerre. Elle s’est exprimée aussi sous la forme plus discrète d’une querelle d’héritage sur la « matière de Bretagne », source inépuisable de récits merveilleux, et du roi Arthur, revendiqué à la fois par la Bretagne, l’Angleterre, le Pays de Galles et l’Ecosse.
Histoire excessivement complexe. Les premiers textes à citer le nom d’Arthur sont les Annales du Pays de Galles, écrites en 600, suivi de l’Historia Brittonum écrite vers 828. Mais il apparaît déjà dans un récit élégiaque, l’histoire de Gogodin, avant 600. Cependant, c’est un Français, Chrétien de Troyes, qui initie avec le Conte du Graal cette fameuse « Quête », au XIIe siècle, quête qui sera reprise jusqu’à Thomas Malory au XVe siècle, un Anglais. Le livre de Malory, La mort d’Arthur, est si important pour la civilisation anglaise qu’Henry VII décidera d’endosser son héritage et de faire du Roi Arthur son ancêtre. Ce qui donne un sens éminemment symbolique à la présence des Français dans Sacré Graal. En effet, ils ont déjà un Graal. Et on peut dire qu’ils sont arrivés en premier. Perfide France.
Mais ce qui est vrai pour le Graal est peut-être également vrai pour cet absolu de l’humour dont les Monty Python sont la plus grande incarnation en Angleterre.
Parce que si les Anglais auront Swift, les Français ont eu Rabelais. Et, lorsque les Monty Python apparaissent dans l’Humour à la fin des années 1960, ils ont un immense précédent en France. Mais pas à la télévision ou au cinéma. Dans la presse. C’est l’humour « bête et méchant ». C’est Hara-Kiri.
Avec une équipe de génies de l’humour sans précédent : Cavanna, le professeur Choron, Reiser, Wolinski, Gébé, Cabu, Delfeil de Ton, Willem, Berroyer – sans compter tous ceux qui sont passés par Hara-Kiri : Fred, Topor, Copi, Fournier, etc. On peut dire qu’au moment où Monty Python apparaît, les Français ont déjà un Graal. Avec Hara-Kiri, les Françaissont arrivés en premier dans le château de Aaargh.
Les deux groupes ont un point commun, et qui explique qu’ils vieillissent aussi bien, c’est que leur humour a beau partir de la culture, pour Monty Python, ou de l’actualité, pour Hara-Kiri, il renvoie toujours à quelque chose de parfaitement intemporel et universel, hélas : la violence. La violence : « négociations préalables à la signature d’un accord entre deux individus, deux groupes, deux nations » comme l’écrit Stéphane Legrand dans le Dictionnaire du Pire. Un des livres les plus drôles des cinquante dernières années.
Le fait que les hommes n’aient pas cessé de pourrir la vie des autres hommes pour des clopinettes est la matière première de l’humour, et l’assurance de sa pérenne compréhensibilité. Cela se voit dans le premier numéro de L’Hebdo Hara-Kiri,par exemple, et la bande dessinée de Reiser sur les pendus de Bagdad. Les pendus de Bagdad, c’était ce qui faisait l’actualité au moment de la sortie du numéro. Ce n’est même pas la peine d’expliquer le contexte : le récit de Reiser est d’emblée très compréhensible, avec les gens qui viennent contempler les pendus comme un beau spectacle, tous les stands de bouffe autour (« Ça fait marcher le commerce »), un type qui est excité par la vue de la mort (« Ça m’a tout remué, Aïcha, vite, vite ! ») et puis le père qui montre le pendu à son fils : « Ça donne le bon exemple aux enfants. » Le contexte politique n’intéresse pas tellement Reiser. Comme le dit Delfeil de Ton, qui revient sur leur épopée dans son chef-d’œuvre, Ma véritable d’histoire d’Hara-Kiri Hebdo :
« Ce qui ébahit Reiser, c’est que l’homme a inventé de pendre l’homme. »
Hara-Kiri est, avec Monty Python, la grande aventure humoristique de la deuxième moitié du XXe siècle qui reste toujours aussi violemment puissante aujourd’hui. C’est aussi, à sa manière, une histoire de chevalerie. Et c’est face à la mort qu’on peut évaluer la nature de ce qu’il faut bien appeler leur engagement dans l’humour. À la mort de Graham Chapman, John Cleese ou Michael Palin vont faire exploser de rire tout le monde lors de leurs oraisons funèbres, aussi violentes que leurs sketchs. À celle de Reiser, l’équipe de Hara-Kiri déposera une couronne de fleurs : « De la part d’Hara-Kiri – en vente partout ». Et Cavanna nommera la nécrologie de son ami : « Le dernier vivant se tapera toutes les veuves ».
6) La contradiction entre les ambitions des hommes et leur réalité
Que nous montre encore Sacré Graal ? La contradiction entre les ambitions des hommes et leur réalité. Et cette contradiction est presque la « formule » du génie de Monty Python.
Cela peut passer par la violence folle de Lancelot massacrant les membres paisibles du château où on s’apprête à marier le prince. Ce qui dépeint, en une séquence brutale, la vérité désagréable de la chevalerie chrétienne. Pour paraphraser Delfeil de Ton, ce qui ébahit Monty Python, c’est que l’homme a inventé de massacrer l’homme. Sous prétexte de le sauver, ajouterons-nous.
Cela peut passer par la « pureté » de Galaad, prêt à succomber aux avances des 150 jouvencelles du château d’Anthrax. Brutalement encore, le sketch nous parle de quelque chose de très simple : la sexualité réprimée comme instrument de soumission de la religion chrétienne.
Et cela peut passer par la lâcheté, tout de même bien compréhensible, de Robin le pas si brave, mais qui contraste avec le caractère grotesquement laudatif de la chanson de son page.
Voire, plus encore peut-être, par l’absurde petitesse des exigences des chevaliers qui disent « Ni ». En dehors de sa dimension anachronique, obtenir un « jardinet » est une raison totalement ridicule de terroriser les hommes, de les menacer de mort. Mais l’Histoire, ancienne comme récente, nous enseigne que les raisons pour lesquels les hommes se tuent ou se font la guerre ne sont pas beaucoup plus sérieuses. Les guerres les plus terribles partent toujours de raisons ridicules. Comme disait très simplement Wolinski : « Y aurait pas d’humour si tout le monde était intelligent. »
Il y aussi l’invraisemblance de nos mythes. Que les Grecs aient pu berner les Troyens en se cachant dans un cheval en bois est une idée foncièrement grotesque, pourtant nous l’acceptons. Le cheval transformé en lapin géant ne fait que souligner la drôlerie initiale du mythe : imaginer les Grecs se cacher dans un cheval en bois et attendre la nuit pour surgir et casser la gueule des Troyens. Des Troyens assez bêtes pour n’avoir rien remarqué.
De même que le chevalier noir qui empêche de passer le roi Arthur, le château avec les 150 jouvencelles ou le vieil homme qui garde le pont : ces récits ont des centaines d’équivalents dans les Gestes médiévales. Celles-ci sont remplis à ras-bord de personnages absurdes aux raisons absurdes de provoquer des conflits absurdes. Mais nous les acceptons. Nous pouvons supposer d’ailleurs que ces récits étaient déjà absurdes pour les lecteurs de leur temps. Qu’ils les faisaient rire. Les romans de Chrétien de Troyes sont comiques. Les histoires de chevalerie sont comiques. Elles ne sont pas sérieuses. Elles n’ont probablement pas même vocation à l’être. Si les humoristes de l’époque d’Hara-Kiri ou du Monty Python’s Flying Circus ont des faux-airs de chevaliers, c’est que les histoires de chevalerie étaient déjà des histoires comiques.
Le non-sens est déjà là, partout, dans la fiction comme dans la réalité, mais il se pare parfois, chez les plus naïfs, d’une « apparence de sens ». Comme celui des mecs un peu druides, l’art du non-sens est une « levée de voile » sur l’absurdité de ce que nous acceptons dans les récits ou dans les mythes. Ce que nous appelons « non-sens », c’est au contraire une « donation de sens » pour une matière qui est, elle, totalement « non-sensique » : l’activité humaine.
7) Frustrations
L’art des Monty Python passe avant tout par la mise en scène de la frustration provoquée par la réalité, par le fait qu’elle soit si contraire à ce qu’on en attend. Comme dit Michael Palin : « Tu prévois quelque chose et un tout petit détail vient tout détruire, parce que les êtres humains sont ainsi. Je pense que c’est un élément essentiel de l’humour, qui consiste à rabaisser toutes ces prétentions à un certain niveau. »
C’est au caractère frustrant de la réalité que s’attaque l’humour. Nous rions parce que c’est triste à pleurer. Nous rions parce que nous savons que nous ne sommes pas seuls à trouver tout ça triste à pleurer. Par ce rire, nous obtenons une compensation à ce que la réalité a de terrible, d’horrible – mais en rire ne lui enlève rien de ce qu’elle a d’affreux. En riant, nous ne nous réfugions pas dans une illusion de récompense. En riant, nous faisons advenir de la lumière.
Comme dit Jésus à Marie-Madeleine dans le Dialogue du Sauveur : « Le corps pleure à cause de ses œuvres et l’esprit rit à cause de la lumière. »
On parle ici d’un grand rire, qui dépasse la forme mesquine de la moquerie. On ne rit vraiment que de ce qui nous fait mal. Parce que nous y reconnaissons une violence que nous subissons. Ce qui nous fait rire, c’est que l’homme ait inventé de pendre l’homme. Et peut-être qu’à force d’en rire, nous le dissuaderons de continuer à faire souffrir inutilement ses semblables. Mais pour cela, il faudrait un très, très grand rire. Un rire que nous ne connaissons pas encore.
8) La recherche d’un absolu dans le comique.
Ce n’est pas tout. La non-résolution étant la signature humoristique de Monty Python, la nouveauté la plus frappante qu’ils apportaient à la télévision anglaise, et jusqu’à Sacré Graal et sa fin abrupte, la non-résolution de la Quête du Graal fonctionne alors comme un précédent inattendu à leur art. Il y a un parallélisme troublant entre le récit inachevé de Chrétien de Troyes et les blagues sans chute des Python.
Mais c’est justement là où il faut apporter une nuance. Et de taille.
À la différence de presque tous les autres spécialistes du roman de Chrétien de Troyes, Philippe Walter défendra dans son livre Perceval, le pêcheur et le Graal publié en 2004, l’idée que Le Conte du Graal, contrairement aux apparences, n’est pas inachevé. Le roman se termine de façon abrupte, mais cette fin est bien la fin du roman tel que conçu par Chrétien de Troyes. C’est parce que nous ne savons pas le lire que nous en attendons quelque chose en plus et que le roman n’a pas besoin de nous donner. Tout ce que nous avons à en savoir est déjà dedans, mais nous passons sans cesse à côté, faute de savoir lui poser, comme Perceval, les bonnes questions.
« L’idée répugne à de nombreux critiques que Chrétien de Troyes ait pu composer une œuvre littéraire à caractère hermétique, écrit Philippe Walter. Pourtant, l’art médiéval du symbole tend naturellement vers l’ésotérisme comme une tentative de signifier à plus haut sens. Loin de dissimuler au lecteur des vérités difficiles, il l’appelle à méditer plus profondément sur les signes disséminés dans le texte (…) Le merveilleux n’est pas pure imagination des écrivains. Il est sédiment ou héritage mythique. Ces fragments de mythes décomposés ne retrouvent ainsi leur cohérence que lorsqu’on les replace dans la symbolique du temps cosmique (…) Mais le secret reste bien gardé. Et les véritables questions sur la féerie n’ont pas été posées par Perceval. »
À nous de les poser, donc.
Conclusion (qui change tout) : Où le non-sens de la vie nous est donné
De même, il y a un sens de la vie donné par Monty Python dans leur cinéma. Et même deux. Ce sera en 1983, dans leur dernier film, Le Sens de la vie. Le premier, à la fin du film, dans une séquence appelée tout simplement « La fin du film » :
« Soyez gentils avec les gens. Essayez de manger léger. Lisez régulièrement un bon livre. Faites de la marche à pied et vivez en paix et en harmonie avec les gens de toute culture et de toute religion. »
C’est ça, la fin du film. Mais il y en a un deuxième. Et il nous est donné de sorte à ce qu’on ne le voit pas. C’est probablement ce qu’ils ont dit de plus sérieux, de plus « métaphysique », dans leur cinéma, et c’est à un endroit où personne ne peut y prêter réellement attention. Et jusqu’au fait qu’on n’y prête pas attention fait partie du gag. C’est dans la scène où les membres du comité d’administration de la « très grande compagnie américaine » discutent des résultats d’une enquête sur le sens de la vie.
« Le résultat de cette enquête peut être aisément résumé à deux concepts fondamentaux, dit un des membres du conseil d’administration. 1) Les hommes ne portent pas assez chapeaux. 2) La matière est de l’énergie. Dans l’univers, il y a de nombreux champs énergétiques que n’arrivons pas à percevoir. Certaines énergies ont une source spirituelle qui agit directement sur l’âme. Cependant, cette âme n’existe pas ab initio, contrairement à ce qu’enseigne le christianisme. Elle doit être amenée à l’existence par un processus d’introspection guidé. Malheureusement cela arrive rarement, dû à cette capacité chez l’homme de se laisser distraire par les trivialités du quotidien. »
« On reparle des chapeaux ? » demande un de ses collègues.
Ce passage, c’est mon ami Frédéric Borde qui me l’a fait remarquer. Je ne me souvenais que du fait que les gens ne portent pas assez de chapeaux. Et pourtant j’avais vu le film près d’une centaine de fois. C’est ça, le non-sens de la vie.
Pacôme Thiellement
Auteur : Pacôme Thiellement Réalisation et montage : Thomas Bertay Son : Baptiste Veilhan Graphisme : Morgane Sabouret, Diane Lataste Production : Hugo Bot Delpérié Directeur des programmes : Mathias Enthoven Rédaction en chef : Soumaya Benaïssa Directeur de la rédaction : Denis Robert