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Images de l’inquiétude - 1
Paru en 2016

Contexte de parution : Facebook

Présentation :

Post Facebook du 8 septembre 2016.


Cité(s) également : plusAlbert Einstein, Amanda Lear, Bernard Pivot, Bertrand Tavernier, Irénée de Lyon, Joris-Karl Huysmans, Joseph-Antoine Boullan, Michel Drucker, Paul McCartney, Sigmund Freud, Sohrawardi, Stanley Kubrick




La dernière fois que j’ai vu Lyon, j’ai failli concrètement m’évanouir. J’ai été pris d’un violent malaise alors que je traversais la rue de la Martinière. C’était devant le "mur des Lyonnais" : un gigantesque trompe l’œil de la taille d’un immeuble où sont représentés toutes les célébrités de la ville, de Irénée de Lyon à Bertrand Tavernier, en passant par les frères Lumière et Bernard Pivot… Mais je m’exprime mal. Ce n’est pas devant ce trompe l’œil que j’ai été pris de malaise. C’est devant sa continuation sur le haut d’un immeuble qui lui faisait face : de fausses fenêtres peintes présentant de faux voisins dans leur fausse vie quotidienne, suspendus dans le temps et comprimés dans l’espace. Et sur la gauche de celui-ci, une femme tenant dans ses bras un enfant ouvrant grand la bouche comme s’il s’apprêtait à crier et pointant du doigt le passant, c’est-à-dire ce con qu’on appelle moi. Dans l’hallucination vertigineuse qui m’avait instantanément atteint, je me demandais dans quelle mesure la troisième dimension de l’espace n’allait pas se replier sur les deux précédentes et si j’allais éventuellement me retrouver emprisonné avec les hommes plats du "mur des voisins" : ombre parmi les ombres, au milieu des "images de l’inquiétude".

Certes, ça n’arrangeait rien de savoir que c’est dans cette même rue qu’en 1884, l’informateur de Huysmans pour la documentation de "Là-Bas", Joseph-Antoine Boullan (mystérieusement absent de la fresque des stars !) avait déplacé le Carmel d’Elie, dans lequel il pratiquait sa version customisée du dogme de la "réparation", intercédant à la "rédemption de l’humanité" par des partouzes religieusement accomplies. Pendant celles-ci, il lui arrivait de faire avaler des hosties consacrées recouvertes de son urine et de sa merde, et, au moins une fois, il fit disparaître, avec les moyens du bord, le fruit de ses saintes amours avec son ouaille favorite, Adèle Chevalier. Etait-ce le souvenir de Boullan qui avait produit l’état dans lequel je m’étais retrouvé ? Ou tout bêtement la présence d’un trompe l’œil dans ce coin de rue ? A moins que ce soit plus probablement la coexistence des deux. Comme si l’association de ces deux éléments, la messe noire et le trompe l’œil, touchait un point précis de mon imaginaire particulièrement accessible à la montée d’une boule d’angoisse et la compression des intestins : la psychogéographie de la Contre-Initiation, la psychogéographie du Mal.

Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours été angoissé par la vue d’un mur en trompe l’œil. J’ai vécu toute mon enfance près d’une des plus grandes façades peintes de la ville de Paris, détruite depuis et remplacée par la Maison du Japon : le mur était alors une sorte de publicité très vulgaire pour RTL avec, représentés, "ceux qui ont fait le XXe siècle". Ca allait de Einstein et Freud à Michel Drucker et Amanda Lear ! Mais les trompe l’œil qui m’inquiétèrent et m’inquiètent toujours le plus, eux, n’ont pas disparu de Paris. Il y a celui du 11 bis de la rue Pierre Nicole, dans le renfoncement d’un immeuble moderne, en continuation des fausses ruines qui ouvrent celui-ci : deux touristes qui se prélassent en buvant un coca devant les murs rouges d’un ancien palais détruit, une allégorie aussi discrète qu’entêtante de la "crise du monde moderne". Et il y a cet autre, très grand, à l’angle des rue Pierre Lescot et Etienne Marcel, avec un monsieur qui semble rejoindre sa petite fille en haut des marches d’un escalier pendant que deux musiciens jouent une sérénade sordide et sentimentale : pour je ne sais quelle raison absurde, je l’ai toujours associé à une sale histoire d’inceste étalée au grand jour, au nez et à la barbe des passants. J’ai toujours eu la sensation, complètement injustifiable, dénuée d’arguments de valeur, que les trompe l’œil étaient systématiquement installés dans les villes à des endroits stratégiques – des nœuds d’angoisse – pour révéler et masquer à la fois des événements abominables qui avaient pu y avoir lieu : des crimes obscènes, des sacrifices d’âmes innocentes. Si j’avais à représenter un centre contre-initiatique, je ne le figurerai ni comme un grand hôtel bâti sur un cimetière indien ni comme un cercle de douze petits arbres, mais sans doute comme un trompe l’œil peint par-dessus un immeuble parisien ou lyonnais.

C’est de ce sentiment d’inquiétude personnelle qu’est probablement née mon obsession pour les délires paranoïaques attachés au sens caché des images : Les fans qui regardèrent la pochette de "Sgt. Pepper" et se demandèrent s’il ne s’agissait pas de la révélation de la mort de Paul McCartney, par exemple. Et toute cette cryptologie sauvage qu’on dit "complotiste", attachée aux images produites par le cinéma, la télévision ou les pochettes de disque – dans le genre de "Kubrick et les Illuminati" – que je trouve toujours simultanément fascinante et décevante, intuitive et limitée, mais toujours pourtant "pensée à l’envers". Pourquoi ? Parce que la cryptologie sauvage questionne toujours l’intention des auteurs, alors que les grandes œuvres d’art sont le fruit d’une inspiration impersonnelle. Les œuvres d’art ne naissent de la volonté d’un artiste que lorsqu’elles ne sont pas très intéressantes. Lorsqu’elles nous obsèdent, c’est qu’elles semblent dictées par des forces extrahumaines, parfois lumineuses, parfois ténébreuses, et le plus souvent un complexe mélange, à débrouiller, des deux.

En outre, il y a toujours une méthode de désensorcellement des obsessions produites par cette cryptologie sauvage qui nous pousse sans cesse à nous demander si le diable n’est pas caché dans l’image, ou si un disque ne nous transmet pas, à couvert, des idées criminelles. Cette méthode tient essentiellement dans la phrase "Vous les reconnaîtrez à leur fruit" qui revient souvent dans les paroles de Jésus et qu’on met si rarement en pratique. "Vous les reconnaîtrez à leur fruit" : cette phrase annule à la fois l’analyse paranoïaque et la "version officielle", toutes les deux basées sur le même leurre : celle de l’intention des auteurs, que celle-ci soit déclarée ou masquée. La phrase de Jésus est à la fois non-complotiste et non-anti-complotiste, non-dogmatique et non-sceptique. Elle nous encourage à ne pas chercher des choses cachées à l’intérieur d’un discours ou d’une image, mais à être attentif à ce que ces derniers produisent en nous. Elles nous encouragent à lire les images "comme si elles n’avaient été produites que pour nous" comme disait Sohrawardi.

Ce ne sont pas les racines de l’arbre qui comptent, ce sont ses fruits. Et ce ne sont pas les intentions d'un auteur qui impriment notre esprit, ce sont les images dans lesquelles il recueille son inspiration. Ce sont ces dernières qui nous font vivre, en mal comme en bien. Ce sont elles qui nous nourrissent. Enfin, c’est par ces images qu’on meurt parfois d’une maladie de l’âme ; c’est par ces images que, parfois, on en guérit.