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Puissances, Principautés, Trônes et Dominations
Le profiler comme critique d’art, II
Paru en 2016

Contexte de parution : pacomethiellement.com

Présentation :

Ce texte est la deuxième partie d'une trilogie nommée Le profiler comme critique d’art, composée également de L'Alphabet Secret et Prélude au sens de ma mort.

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Ce texte est un inédit publié directement sur le site.


Sujet principal : Chris Carter
Cité(s) également : plusAleister Crowley, menu_mondes.pngBeatlesmenu_mondes.png, Buffy the vampire slayer, Charles Manson, D.H. Lawrence, Fiodor Dostoïevski, Glen Morgan, Hannibal, Jacques Rivette, James Wong, Jésus-Christ, Joss Whedon, menu_mondes.pngLostmenu_mondes.png, Nostradamus, Out 1, René Guénon, Saint Jean, The Leftovers, menu_mondes.pngTwin Peaksmenu_mondes.png, William Butler Yeats




A peu de choses près, les « constantes » de la première saison de MillenniuM (1996-1997) apparaissent toutes dès le pilot. Frank Black, un profiler à la retraite, s’installe dans la ville de Seattle dans une grande Maison Jaune avec sa femme Catherine et sa fille Jordan. Mais un serial killer agit dans cette ville. Frank propose son aide au commissaire Bob Bletcher, et il est épaulé par un groupe de policiers à la retraite, le groupe Millennium, qui lui a dépêché un factotum nommé Peter Watts, pour l’aider à trouver le coupable. Le tueur est hanté par des visions prophétiques de fins du monde. Frank Black voit à l’intérieur de sa tête, le retrouve, le fait arrêter ou le convainc de se rendre, ne portant pas d’arme lui-même, à la manière de Colombo. Puis il retourne peinard dans sa grande Maison Jaune auprès de sa femme et de sa fille. Cette « constante » narrative sera l’objet de nombreuses variations dans la première saison, avec un récit qui s’inscrit progressivement au sein des épisodes : celui de l’imminence de la fin – doublé d’une incarnation matérielle de la continuité entre les épisodes : les polaroïds que reçoit Frank de sa femme et de sa fille d’une provenance inconnue, sous-entendant que la menace criminelle qui pèse sur le monde contemporain ne l’épargnera pas. En outre, nous comprenons progressivement que la société Millennium s’intéresse non seulement aux serial killer, mais également à tous les événements susceptibles de s’inscrire dans une dimension eschatologique. Tous les événements criminels qui apparaissent comme des signes que « les temps sont proches ».

Le tueur du 1er épisode est un infirmier qui travaille dans une morgue et qu’on appelle « le français » parce qu’il a livré un message en français à sa première victime – une danseuse de peep show. C’est la citation d’une centurie de Nostradamus : « La grande peste de cité maritime / ne cessera que mort ne soit vengée / de juste sang par des âmes nées sans crime / de la grande dame par feinte n’outragée. » Un autre message du « français » reprendra La Seconde Venue de W.B. Yeats : « Tout se disloque. Le centre ne peut tenir, l’anarchie se déchaine sur le monde. Comme une mer noircie de sang : partout on noie les saints élans de l’innocence. Les meilleurs ne croient plus à rien, les pires se gonflent de l’ardeur des passions mauvaises »

Pour le « français », Seattle est la cité maritime prophétisée par la centurie et le Sida est la grande peste. Pour venger la Grande Dame, il doit tuer des âmes justes au sein de ce monde : une strip-teaseuse au grand cœur, un prostitué masculin qu’il juge gentil, etc. Black est décrit comme un profiler dont le don est une malédiction : « Je vois ce que le tueur voit. Je me mets dans sa tête. Je deviens ce qu’on craint le plus. Je deviens l’horreur. » Quand il arrête le tueur, ce dernier lui dit : « Ils sont coupables ; Satan était en eux. Ils sont la grande peste. C’est la prophétie. Vous le savez, vous le voyez comme moi. Les mille ans ont passé. » Le « millénaire » évoqué dans L’Apocalypse est donc achevé. Commence alors le temps des tribulations. « Grace period is over » comme dit Holy Wayne dans The Leftovers. MillenniuM est une image de ce temps.

Dans le 3e épisode, « Dead Letters », Frank dira à un de ses collègues : « J’ai lu Dostoïevski et il y a un passage qui dit à peu près : Rien n’est plus triste qu’une vie qui atteint sa fin sans que personne ne s’en soucie. Les tueurs craignent que leur vie passe inaperçue. Ils ont peur de ne rien laisser derrière eux. Leur haine d’eux-mêmes s’est retournée contre le monde. Ce monde qui les a rejeté en les déshumanisant, les a réduit, comme nous tous, à ce code barre universel. » Et beaucoup d’épisodes de MillenniuM parleront de cette insatisfaction, et de la nécessité de comprendre que les serial killer ne sont pas un « empire dans un empire » ou « un coup de tonnerre dans un ciel serein » mais le produit d’une société déterminée : cette société sans amour, sans repos, sans paix qu’est devenue la nôtre. Dans le 6e épisode, « Kingdom Come », un homme qui a perdu sa femme et son enfant dans un accident de voiture tue dans l’objectif de faire disparaître la Foi en Dieu dans les hommes comme dans lui-même. Vers la fin de l’épisode, il prend en otage les membres d’une église et, après avoir dit « Je suis l’Agneau », il délivre une sorte de « sermon antithéiste » d’une tristesse à couper le souffle : « L’enfer est plus fort que le paradis. Le feu brûle plus intensément que l’amour. Il n’y a pas de paix. Il n’y a pas de pardon. Rien que des nuits solitaires dans des maisons vides. » Dans le 14e épisode, « The Thin White Line », Frank Black se réveille en sursaut au milieu de la nuit et dit à sa femme Catherine : « On pense faire notre travail en arrêtant ces gars. Mais tout ce qu’on fait, c’est les mettre en prison pour ne plus avoir à les regarder. » Le serial killer est le produit d’une époque dont l’insatisfaction existentielle s’exprime dans la forme feuilletonnesque (pour le mieux) et dans la forme criminelle (pour le pire). Nous voulons des fictions qui ne s’arrêtent jamais. Et certains tueurs sont prêts à produire ce type particulier d’adrénaline dans la vraie vie. La série télévisée et le serial killer sont des deux formes extrêmes d’une époque dont l’insatisfaction est la constante.

Si MillenniuM a un sujet, c’est donc moins les serial killers, qui n’en sont qu’un symptôme, que l’Apocalypse que représente l’impossibilité de contenir la pandémie de solitude à la fin du XXe siècle, ainsi que son corollaire : l’absence d’empathie qui finit presque inéluctablement par en découler. Quand « personne ne nous aime », il est particulièrement difficile d’aimer qui que ce soit. Mais si nous n’aimons personne, il sera impossible de nous faire aimer par autrui – à part par la séduction du Mal (comme Hannibal Lecter). Quel monde rend possible l’apparition d’hommes totalement étrangers à l’empathie et indifférents à la souffrance d’autrui ? C’est un monde définitivement maudit, et dont la malédiction s’exprime d’abord dans l’« illusion de la vie ordinaire » pour parler comme René Guénon. Ce sera même le sujet de « Somehow, Satan Got Behind Me », l’antépénultième épisode de la deuxième saison : la vie ordinaire comme le véritable enfer que vivent les hommes. La vie de tous les jours est soumise à une injonction absolument invivable : Qui aime et n’est pas aimé a perdu ; qui n’aime pas et est aimé (ou craint) a gagné. Cette injonction oriente le monde vers une guerre généralisée de tous contre tous. Dans le meilleur des cas, elle engendre de la solitude (qui doit être compensée par la consommation de fictions). Dans le pire des cas, elle engendre des vocations criminelles. Le serial killer est l’incarnation de l’apocalypse de la solitude en tant que transformation de la demande d’amour en vocation criminelle.

Dans le 2e épisode, « Gehenna », c’est le thème de l’enfer généré par les sociétés modernes qui est exploré à travers l’idée d’une secte terroriste proche de Aum au Japon, masquée derrière une compagnie de télémarketing nommée Gehenna. Les membres de la secte sont jetés dans des fours à micro-ondes géants, imitant la punition divine. Le chef de la secte, Ricardo Clement, un ancien ingénieur chimiste, rêve de voir commencer la bataille d’Armageddon, comme Charles Manson. Plusieurs épisodes de la première saison présentent également des formes tordues de « tueurs justiciers » : dans « The Judge », un juge qui fait exécuter des coupables que la justice a laissé passer ; dans « Weeds », un homme qui torture et va jusqu’à tuer certains jeunes gens innocents pour forcer leurs parents à avouer leurs crimes au sein de leur communauté. Et ça ne fera que se perpétuer, d’épisode en épisode. La série laisse entendre que le Mal est impossible à arrêter, et que les hommes ne sont que ses instruments : si des raisons objectives ne se présentent pas pour permettre au Mal de s’installer (la guerre politique ou religieuse, le conflit, la rivalité, etc.), alors ce sera à travers l’irrationnel qu’il se réimposera. Sa présence est fatale. Dans l’épisode 14 de la deuxième saison, « The Post House », Frank Black dit simplement : « Le mal est comme la matière, il ne peut pas être détruit, il change de forme. » C’est pourquoi les serial killer apparaissent principalement en temps de paix. En temps de guerre, le mal trouve d’autres formes.

La dimension eschatologique devient centrale à partir de l’épisode 13, « Force majeure », qui marque aussi l’apparition du surnaturel dans la série. Dans « Force majeure », la série s’éloigne des serial killer pour explorer un récit extrêmement étrange de clones se suicidant dans différentes villes des Etats-Unis. On découvre un personnage de complotiste, Dennis Hoffmann, joué par Brad Dourif (et Brad Dourif y ressemble étonnamment à Sylvain Durif « le Grand Monarque » de Bugarach !) qui a essayé en vain d’intégrer le groupe Millennium et qui étudie « la série d’événements qui devrait culminer en un événement » : « Le 5 mai 2000, 7 planètes s’aligneront pour la première fois depuis le Grand Déluge. » Le « millénaire » de L’Apocalypse ne correspond plus seulement aux mille ans qui précèdent la grande bataille mais également aux mille jours avant l’événement. Ceux-ci ont déjà commencé et un vieil homme a essayé de protéger l’esprit humain en créant une série de clones d’une empathie parfaite – une espèce qui mériterait de nous survivre, comme dans l’Arche de Noé. On ne reverra pas ces clones, mais les questions liées aux signes de la fin se multiplieront à partir du début de la deuxième saison.

« Avant de mourir, chaque homme verra le diable » : c’est la citation qui ouvre  l’épisode 18, « Lamentation », et qui contient la première apparition de l’incarnation du Mal dans la série. C’est Lucy Butler, « Le Seigneur de Satan », sans doute une des plus belles expressions du « démoniaque » dans la fiction moderne : une jeune femme simultanément attirante et terne, aux intentions peu claires. Lucy est d’abord perçue comme une femme naïve, la correspondante internet amoureuse de l’horrible Ephriam Fabricant, un médecin qui tue et torture ses patients et infirmières. Mais progressivement le sadisme de Lucy devient plus clair alors qu’elle s’amuse à torturer ce dernier. Enfin, non seulement Lucy semble tirer les ficelles de l’existence de Fabricant, mais elle tue Bob Bletcher dans la Maison Jaune des Black, mettant fin à l’image de la sérénité et de la protection que cette maison incarnait au début de la série mais aussi au complice profane principal de Black, l’éloignant ainsi de sa femme comme de la police locale et le rapprochant de Peter Watts et du groupe Millennium.

Le récit de l’épisode 19, « Powers, Principalities, Thrones et Dominions », est franchement bizarre et son écriture semble erratique : Frank Black, qui vient de perdre son ami Bob Bletcher, doit reprendre du service auprès de Millennium mais il a beaucoup de mal. Et l’épisode fonctionne comme un nouveau pilot de la série, ce que, d’une certaine façon, il est. Dans la ville de Belingham, Peter Watts enquête sur la mort d’un certain Eddy Pressman. L’appartement de ce dernier est rempli de reliques occultes donnant l’impression d’un crime rituel. Watts a la vision d’un jeune homme/ange qui l’observe et disparaît.
Frank Black rejoint Watts et apprend que les organes de la victime ont été séparées et placées dans des vases canopes (tous ces détails ne serviront strictement à rien dans l’intrigue principale et fonctionnent comme une fausse piste, ou plutôt : ils transforment les épisodes précédents consacrés à des crimes bizarres en une gigantesque fausse piste, révélant progressivement le sens de la série). Black a du mal à se concentrer parce qu’il pense à son ami Bob et son chagrin obscurcit sa vision… Parallèlement, on voit un homme nommé Martin tuer une baby-sitter. Il est aussitôt arrêté. Le couteau est le même que celui du meurtre de Pressman : pourtant ce n’est pas le même modus operandi du tout… C’est alors que Black rencontre l’avocat de Martin, Aleister Pepper. Son nom est une référence à peine voilée à Aleister Crowley et à sa présence sur le disque-clé de la culture pop, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Doucereux et éternellement souriant, vraie tête à claques de service, Pepper semble surtout le modèle des futurs avocats de la firme Wolfram & Hart de la série Angel (1999-2004) : la magistrature considérée comme encore plus moralement corrompue que les criminels ou les démons qu’elle défend… Black a l’impression que cette affaire le concerne, mais il n’arrive pas à savoir comment ni pourquoi… Quelqu’un imite la voix de Black pour donner rendez-vous à Atkins, un autre membre de Millennium… Tout devient de plus en plus flottant…

Black revoit Pepper, qui tente de le recruter. Frank refuse les offres de Pepper qui commence à s’insinuer dans sa vie quotidienne et se comporte de façon à la fois séductrice et menaçante. Martin, lors de son procès, de façon très improbable, avoue l’assassinat de Bletcher. Puis il se suicide… Frank ne croit pas à un véritable suicide mais à un « assassinat psychique » (ou, pour parler comme Strindberg ou Schreber : un meurtre d’âme). Pendant qu’il essaie de prouver cette suggestion meurtrière totalement « légale », c’est son collègue Atkins qui est assassiné. Frank se met à poursuivre Pepper qui entre dans un supermarché. Pepper n’est plus qu’une présence « flottante ». Plusieurs visages apparaissent à Frank, dont celui de Lucy Butler. Il semblerait qu’un « esprit maléfique » se serait installé dans l’avocat après une N.D.E. : une « influence errante ». Le jeune homme du début revient. C’est un ange nommé Samaël et il exécute Pepper à la sortie du supermarché. Mais ses propos ensuite n’ont rien de rassurant pour Frank : « Vous devez comprendre que vous n’êtes pas sauvé. On ne l’a pas empêché de faire du mal. Il a simplement subi les conséquences de son erreur, et les bénéfices que vous pouvez en tirer sont fortuits. » « Ce que vous avez fait n’a aucun rapport avec nous » déduit alors froidement Frank. « Nous ne pleurons que sur nous-mêmes » lui répond l’ange. « Il appartient à un monde que nous ne comprenons pas encore » conclue Frank en parlant de Samaël à l’adresse de Peter.

Ici apparaît une idée qui ne cessera de s’imposer dans la série : il y a du surnaturel, mais il ne nous concerne pas. Nous ne sommes que des figurants dans ce combat de forces. Cet épisode est une sorte de préparatif à la deuxième saison (1997-1998), qui sera baignée d’une toute autre atmosphère que la première ; c’est comme si les serial killer n’avaient été qu’une porte d’entrée. Dans la deuxième saison, Black dira : « La prophétie aura bien lieu, mais pas dans le sens où on l’espère. » Et c’est l’autre thème de la série, après la solitude comme condition des temps de la fin : la déception comme clé pour analyser la réalisation des prophéties, ou encore le fait que les textes eschatologiques ne soient pas des « visions » mais possiblement des « programmes » : ils ne disent pas ce qui va advenir, mais ce que certains hommes ou certaines entités feront advenir pour obtenir quelque chose de l’humanité. Alors que la fin de la première saison fait se croiser les thèmes de l’Apocalypse et du stalker qui envoie des polaroïds à Frank Black, le pilot de la deuxième s’ouvre sur un nouveau mystère : celui que Frank Black travaillerait pour le compte d’une société aux motivations beaucoup plus ambigües qu’elles n’y paraissent. C’est alors l’homme aux polaroïds qui informe Frank de sa participation originelle à la société Millennium et du fait que Black se trompe s’il voit en eux des alliés : « Tu sais qui je suis, mais sais-tu qui « ils » sont ? »

Si, dans la première saison, on voyait se dessiner un rapport étroit entre série télévisée et tueur en série, cohérente avec l’origine du terme serial killer chez Ressler ; dans la deuxième, la série se met elle-même à ressembler à ces assassins qui, comme le Tueur du Zodiaque, changent de modus operandi. Et elle commence par un épisode où apparaît le thème obsessionnel de la deuxième saison : l’identité. Le générique comprend désormais les deux phrases : « This is who we are » et « The end is near ». Et ce changement est assumé en ouverture par une séquence « cosmique » dans le style des épisodes « mythologiques » de X-Files : « Le voyage doit s’achever, y dit Franck Black en voix-off. Ce soir je regarde le ciel qui me surplombe. Qui suis-je ? Je dois le savoir. Est-ce le début du voyage ? Est-ce la fin ? »

En outre, l’idée gnostique d’un Dieu indifférent, voire mauvais, élaboré brièvement dans « Powers, Principalties, Thrones and Dominions » (et qu’on retrouvera évidemment dans les « Powers That Be » de Angel) est alors transposé dans le concept d’une société apocalyptique née dès le début du christianisme, une sorte de franc-maçonnerie moins bienveillante qu’élitiste, appâtée par le pouvoir, et prête à tout pour le conserver. La société Millennium se transforme de saison en saison, mais il y a une cohérence dans cette transformation. La question de la série devient celle de notre rapport à la connaissance ésotérique : notre désir de connaissance est-elle orientée par la compassion universelle ou par l’obsession du pouvoir ?

La première saison se demandait vers quoi nous menaient nos interrogations sur le Mal ; et c’était un sentier vers la fin des temps. La deuxième saison se demande pour qui nous travaillons quand nous croyons travailler pour le Bien. Et, à mesure que la série avance, elle présente la société Millennium comme « le problème, non la solution ». Un récit qui se nomme du problème qu’il essaie de résoudre est forcément un récit piégé. Et, dans une certaine mesure, MillenniuM est une série dont le récit s’écrit en haine de lui-même. Il s’écrit rageusement, presque pour en finir. MillenniuM est une série de l’auto-détestation comme ultime « voile » à dépasser pour atteindre la réalisation. MillenniuM comprend qu’il faut lutter contre toutes les formes d’emprise – du pouvoir sur autrui au pouvoir sur les événements que représente l’eschatologie. Mais il ne résout pas de façon satisfaisante l’auto-détestation qui naît de savoir qu’on a pu travailler pour des formes qui ont finit par avoir de l’emprise sur nous. Du coup, on a l’impression que le regard que la série pose sur le principe « synthétique » qui réunit les différentes pièces de son puzzle ensemble est précisément ce qu’il compte combattre : la série télévisée formulaire semi-feuilletonnante (pour parler comme Claire Cornillon). Une série comme MillenniuM tient par la dimension anticipatrice du semi-feuilletonnant mais c’est cette dimension qui devient une marque de pouvoir, et donc précisément la source du Mal que la série veut détruire.

MillenniuM est représentatif du point commun entre série télévisée et texte sacré, mais différemment que dans le cas de Lost et sa tapisserie cohérente à contempler (brahmanique) ou dans celui de Buffy et Angel et leur succession d’obstacles et d’épreuves pour la construction de l’identité (kshatriyesque). MillenniuM est représentatif du point commun entre série télévisée et texte sacré dans le sens où il faut disséquer les différences tendances qui motivent la narration afin de se rendre compte qu’elles recoupent des visées fort différentes. Comme la société Millennium elle-même, l’écriture d’une série est le produit d’hommes qui ne sont pas semblables même s’ils opèrent sous une semblable identité et à partir de figures de personnages qui sont, en apparence (mais peut-être en apparence seulement) les « mêmes ». Le Christ n’est pas le même dans les Evangiles synoptiques et dans L’Evangile de saint Jean. Peter Watts n’est pas le même dans la deuxième et dans la troisième saison de MillenniuM. Le principe de « changement de show runner » est analogue à celui de réécriture des textes bibliques (et c’est comme si La Bible avait elle-même plusieurs fois changée de « show runner »). La présence de James Wong et de Glen Morgan à la tête de la deuxième saison de MillenniuM en fait quelque chose de tout à fait stupéfiant, mais qui, si la deuxième saison réussit à se créer en « excès » de la première, devient soudain problématique lorsque la série se poursuit dans une troisième avec Chip Johannessen.

Le rythme des épisodes va changer : leur forme, leur nature, leur composition également. Dès le 2e épisode, « Beware the Dog », on se trouve confronté à des récits dont on ne comprend pas, au premier abord, ce qu’ils racontent et qui sont également des gageures à résumer parce qu’ils répondent à une logique erratique, comparable à celle de « Powers, Principalties, Thrones and Dominions ». Dans « Beware the Dog », des chiens méchants attaquent les visiteurs d’une petite ville nommée Bucksnort. Le groupe Millennium veut que Frank s’y déplace pour enquêter, mais il ne comprend pas du tout pourquoi et tout d’abord laisse couler, mais ceux-ci insistent alors il s’y rend. A Buckshort, Frank découvre une ville complètement oubliée de la modernité, où les hommes ne savent pas qui est le président et où on le considère d’emblée comme un nouveau shérif. Un mal étrange rode. Les hommes se cachent dès que le soir tombe, ne sortent plus à cause des chiens-tueurs. Un nouveau venu, Michael Beebe, jeune yuppie californien, essaie de lui parler. Il n’apprécie pas qu’on empiète sur son terrain et accuse un vieil homme qui vit dans ses propriétés. Frank va enquêter sur ces terres et tombe sur un ourobouros comparable à celui de la société Millennium (et qui s’inspire du symbole des gnostiques ophites). Il déboule dans la cabane du « vieux », remplie de bordel divers associé à Millennium : des images de comètes, une lettre sur El Nino, un livre dans un langage inconnu qui comprend son nom : Frank Black (référence possible à l’épisode de Twin Peaks où le Major Briggs montrait à Cooper des signes venus du ciel comprenant des messages indécodables sauf le nom répété « Cooper, Cooper, Cooper » et l’indication « Les Hiboux ne sont pas ce qu’ils paraissent »). Cette cabane pleine de bordel, c’est un peu l’image allégorique de la nouvelle saison. Comme la tapisserie de Jacob est l’image de Lost elle-même, la cabane du vieux est la représentation de ce que la série sera.

Pointant l’image de l’ourobouros, Black interroge le vieux sur le groupe, mais celui-ci reste vague et l’oriente vers « l’événement » (ce truc qui doit arriver dans moins de mille jours et qui a commencé à être évoqué dans « Force Majeur »). Il lui donne aussi le cahier des charges de la nouvelle saison, et s’adresse à la fois à Frank et au spectateur décontenancé par la nouvelle tonalité des épisodes, plus lents, plus erratiques : « Quand je cherchais le bien, le mal est apparu. Quand je cherchais la lumière, les ténèbres m’entourèrent. Le cercle est parfait : pas de début, pas de fin, pas de limites. Notre rôle est d’atteindre l’équilibre. Mais, en des moments comme celui-là, nous perdons l’équilibre et les temps sont proches. » Les serial killer ne sont qu’un phénomène sociétal. Le Mal est plus vaste que ça et repose sur le déséquilibre causé par l’homme. Les chiens déconnent parce que Beebe s’est installé dans une maison qui « détruit l’équilibre ». La maison de Beebe est elle-même « un signe des temps ».

On retourne alors chez Beebe. Black essaie de le convaincre de partir mais il tient à rester dans sa nouvelle résidence. Les chiens commencent à l’attaquer. Le vieux arrive et met le feu à la maison pour rétablir l’équilibre. Fin de l’épisode. A noter que cette idée du Mal naissant d’un déséquilibre est une idée très présente dans la Kabbale – c’est l’excès de Rigueur dans la balance entre Clémence et Rigueur sur l’Arbre de vie qui transforme cette Terre en monde de morts et de résidus psychiques. La « science de la balance » est essentielle dans l’ésotérisme islamique et on peut dire que l’alchimie elle-même s’est donnée comme rôle de rééquilibrer un monde dans lequel les puissances de destruction sont en excès.

C’était bizarre mais nous n’avons encore rien vu. Le récit de MillenniuM devient d’un tarabiscotage délirant, une sorte de super « Histoire secrète du monde » à la Pauwels & Bergier avec tout le bordel généralement associé à celle-ci : sociétés secrètes néo-templières périssant sous le coup de leurs querelles intestines, secrets enterrés depuis le début du christianisme, sous-évaluation du rôle de Marie-Madeleine dans l’Histoire de l’Eglise et nazisme ésotérique. Le 8e épisode de la deuxième saison, « The Hand of St. Sebastian », commence en 998 après Jésus-Christ. On découvre une relique, « la main de Saint Sébastien » : un objet magique susceptible de procurer à son possesseur le savoir qui lui permettra de survivre au « mal du millénaire », l’événement attendu dans moins de mille jours... « Voilà ce que nous sommes » dit à Peter son supérieur hiérarchique. MillenniuM se transforme alors en une enquête sur le « groupe Millennium ». Au centre de la saison, dans « Owls » (épisode 15) et « Roosters » (épisode 16), on apprend que le groupe est subdivisé en deux camps devenus antagonistes : les Hiboux, scientifiques qui veulent empêcher une fin du monde par collision d’étoiles dans 60 ans, et les Coqs, religieux qui se basent sur les prophéties et attendent la fin du monde dans 600 jours. Mais cet antagonisme sert essentiellement les visées de leur ennemi de toujours, qui s’est incarné depuis 60 ans sous la forme du groupe Odessa : les nazis ! Nous apprenons en outre que le groupe est dirigé par « le vieux ». Oui, le type que Black avait rencontré dans cette cabane paumée dans « Beware the Dog » est le chef de Millennium ! Le vieux est un ancien déporté polonais – plus aucun rapport avec les flics à la retraite, donc, mais on avait compris que les enquêtes policières n’auraient plus un rôle vraiment fondamental désormais – et celui-ci est écœuré par les querelles intestines du groupe. A l’instar de Pierre dans Out 1 de Jacques Rivette, déçu par « Les Treize » et créant un nouveau groupe nommé « Les compagnons du devoir », le vieux veut lâcher Millennium et fonder une nouvelle équipe avec Frank Black et Lara Means, mais les nazis le font assassiner alors qu’il dort dans la cave de Frank…

La deuxième saison de MillenniuM contient en outre un vrai « monstre » : l’épisode 19, un épisode gnostique un peu gâché par sa dimension « Histoire secrète » mais qui va montrer la voie à vingt ans de fiction télévisuelle, de Buffy aux Leftovers. C’est « Anamnesis » : un épisode sur la transmission cachée de la tradition gnostique par action directe sur les esprits des teen-agers rebelles. Dans celui-ci – où Franck Black est absent, peut-être pour accentuer sa dimension « féminine » de réception de la tradition – Catherine Black et Lara Means enquêtent sur un groupe de jeunes filles 90ardes américaines grunges ayant eu une apparition de Marie-Madeleine pendant un sermon un Dimanche au Temple. La jeune Clare répond aux chrétiens étroits de son lycée qui la traitent de sataniste par des réminiscences du Tonnerre, pensée parfaite et Lara Means pointe dans la tradition gnostique la dimension féministe perçue par Elaine Pagels dans Les évangiles secrets. En outre, celle-ci voit dans les anamnèses des filles la continuation d’une lignée interdite, celle de Marie-Madeleine, qui était la disciple préférée du Christ et qui fut présentée ensuite comme une simple prostituée par l’Eglise. M. Fischer, le protecteur de Clare, qui correspond moins à une « personne » qu’à une « fonction », cite L’Evangile de Thomas : « Si vous nourrissez ce qui est en vous, ce qui est en vous vous fortifiera. Si vous ne nourrissez pas ce qui n’est pas en vous, ce qui n’est pas en vous vous détruira. » M. Fischer se sacrifiera pour sauver Clare dans un attentat perpétré par des chrétiens stupides et prononcera l’étrange phrase : « L’étoile de la mer a commencé son ascension. »

L’idée omniprésente dans la série, celle d’une fin des temps programmée, accentue l’urgence d’une clarification de la véritable volonté divine, cette volonté qui est d’une fragilité absolue et qui a été recouverte par son simulacre institutionnel : le christianisme. « Voilà ce que nous sommes » conclue, dans un nouveau registre, Lara Means. Elle ne croit alors momentanément plus au groupe Millennium mais à des volontés singulières prêtes à défendre la bonne lignée, formant cette « Famille » protectrice qui n’a pas de centre ou de chef. L’idée du groupe est juste mais son organisation a dégénéré dans les intrigues de pouvoir. Du coup, il faut penser à une sorte de « groupe » idéal, « osmotique » comme serait le « temple gnostique » (on pense encore aux « Compagnons du Devoir » dans Out 1). Lara est comme la contre-épreuve de la « guerrière gnostique » à venir, de Buffy à Veronica Mars. Déjà trop âgée pour mener cette guerre, et trop seule (à la différence de Céline et Julie, Catherine Black étant une complice très provisoire, même si elle répond au fameux test de Bedchel : deux femmes qui parlent ensemble d’autre chose que d’un homme pendant plus de cinq minutes !) elle sent déjà toutes les causes de celle-ci et toutes ses implications.

En outre, et voilà qui est important et change le sens de l’ensemble : la série commence à saisir que le gnosticisme et l’eschatologie sont incompatibles. C’est quelque chose qu’aura très bien expliqué Simone Pétrement dans Le Dieu séparé. Les gnostiques ne se demandent pas « ce qui va se passer après ». Ils pensent « que la fin du monde a toujours déjà eu lieu ». On peut donc considérer que MillenniuM et Angel sont à ce jour les deux séries télévisées les plus « gnostiques » de notre époque puisqu’elles voient toujours les prophéties apocalyptiques comme des enjeux de pouvoir, des pièges qui ne nous concernent pas mais se servent de nous pour accomplir les visées égoïstes de pouvoirs humains comme divins. Toute forme extérieure constituée pour prévenir le désastre se transforme en forme légitimant ou encourageant le désastre.

C’est ce que Franck Black découvre lentement – et le spectateur avec lui. A partir de « The Fourth Horseman » et de « The Time is Now », la société Millennium se confond avec l’apocalypse qu’elle prétend enrayer, et, non seulement, celle-ci ne vaut pas mieux que les serial killer qu’elle est supposée arrêter, mais, dans le dernier épisode de la troisième saison, « Goodbye To All That », on nous apprend qu’elle se trouve même être à l’origine de leur existence ! Oui, comme dirait Artaud : s’il n’y avait pas eu de profiler, il n’y aurait jamais eu de serial killer. Si l’Apocalypse devient une réalité, c’est par la main des hommes mêmes qui prétendent l’enrayer. Elle aura bien lieu, mais pas pour ceux qu’elle concerne.

La fin de la deuxième saison est franchement dingue. Le doublet « The Fourth Horseman » / « The Time is Now » commence en 1986 avec un paysan qui découvre que tout son élevage de poulets est victime d’un virus mortel. On a droit à, non pas une, mais deux citations en ouverture, lues à haute voix par Terry O’Quinn (Peter Watts) : L’Apocalypse et les Psaumes… La citation change dès lors de statut. Alors qu’auparavant elle semblait définir le point de vue de la série, le contexte apocalyptique dans lequel il fallait lire les différents épisodes, en passant par la voix-off de Peter, la citation décrit le point de vue d’un personnage, celui qui incarne le projet de la société Millennium. Et ça change tout. C’est comme si on changeait encore de série, alors qu’il semble que celle-ci soit sur le point de se conclure. C’est comme si on faisait des deux précédentes saisons une longue « fausse piste » en introduction. Avant, c’était la série vue par Peter Watts, où Millennium est « la solution ». Et maintenant la série va être écrite par Frank Black : une série où Millennium va devenir « le problème ». On commence donc avec une séquence autour de Watts, avec plusieurs flashbacks montrant les étapes de son aventure au sein la société Millennium : son traumatisme face un crime particulièrement affreux ; son entrée dans la société ; puis son initiation en latin.

On quitte Peter Watts et on se retrouve chez Frank Black, un matin. Un oiseau se tue à sa fenêtre et le réveille en sursaut (entre parenthèses, cet épisode est rempli de « choses » qu’on reverra dans Lost et qui sont peut-être des réminiscences inconscientes de MillenniuM : l’oiseau qui s’écrase contre une vitre ; la quarantaine ; le baptême en latin près d’une cascade ; les flashbacks ; l’insistance de Peter sur la nécessité d’être un homme de Foi…) Plusieurs échanges musclés entre Frank et Peter contribueront à la nouvelle définition de la société : « La Foi bouche les trous des incertitudes : Dieu, la mort, etc. dit Frank. Mais le groupe créé des incertitudes supplémentaires avec leurs secrets. Ce n’est pas une question de Foi, c’est une question de contrôle. Millennium fait ça pour le contrôle. Il n’y a pas de « millénaire » ! »

De son côté, Peter prononce la phrase de L’Apocalypse qui justifie cette interprétation : « Jusqu’à quand attendras-tu, Seigneur, avant de juger ceux qui répandent notre sang sur la terre ? » C’est la phrase qui avait choqué D.H. Lawrence et entrainé son interprétation de L’Apocalypse et sa promesse de béatitude différée comme la mise en place d’un nouvel instrument de contrôle. Christianisme, franc-maçonnerie ou politique américaine néoconservatrice seraient les différents noms qu’a pris dans l’Histoire cet appétit de pouvoir. Qui contrôle la lecture des événements orientée par « les signes de la fin » contrôlerait le monde. Les quatre cavaliers de l’Apocalypse seraient des images du contrôle des peuples par la famine, la maladie ou la guerre. Dès lors, dès qu’il est question de contrôler le destin de l’humanité (même avec des visées bienveillantes), il faudrait percevoir derrière ce projet la tentation de Satan que Jésus a connu dans le désert. Dès qu’on nous propose de « prendre le pouvoir » dans le but de « sauver le monde », il faudrait refuser.

Frank veut quitter Millennium et bosser dans une société de consultants en sécurité, le Trust. Un personnage un peu gris, Richard, est là pour le faire entrer dans le Trust. Frank lui demande, en échange, des infos sur Millennium. Richard les espionne et se fait tuer froidement dans un accident de voiture, avant qu’un membre de la société l’explique solennellement à l’adresse du spectateur : « Dans ce qui semble être le destin de l’humanité, la mort d’un individu est complètement insignifiante. Millennium ne s’intéresse pas à chaque vie en particulier. Notre responsabilité concerne l’ensemble de l’humanité. Nous devons faire en sorte d’accroitre ses chances de survie. Cela semble paradoxal. Mais c’est la nature même de la responsabilité. Si une seule vie nous empêche d’en protéger des millions, nous l’éliminons sans réfléchir. Et le courage d’être responsable de toutes ces vies, c’est la première chose que vous devez comprendre et accepter. Cela s’appelle la responsabilité de la responsabilité. Voilà ce que nous sommes ! »

Les gnostiques, plus cohérents que les chrétiens, refusèrent toujours le pouvoir : « Celui qui a la puissance, qu’il soit capable de renoncer » dit Jésus dans L’Evangile de Thomas. Quelles que soient les raisons initiales de notre entrée dans un groupe ou dans une société de puissance (les raisons de Peter, par exemple, sont initialement très bonnes) elles nous « transforment » et font de nous cet homme capable d’éliminer sans réfléchir une vie « pour en protéger des millions ».

Ces deux épisodes somptueusement sinistres vont être remplis de morts : l’oiseau ; le père de Frank ; Richard ; mais aussi un autre oiseau que Frank offre à Jordan ; Lara Means ; Peter Watts hors champ (la saison suivante va le « ressusciter ») et enfin Catherine Black, au milieu d’une énorme « peste » générée par un virus lancé par le groupe Millennium. « Je me sens très seul » dit Frank devant la tombe de son père. La tonalité générale de l’épisode est terrible. Frank n’est pas seulement seul parce qu’il a perdu son père mais parce qu’il a aussi perdu sa société. Il a perdu le socle de son appartenance. Il a perdu sa « Foi » et la fiction qui la soutenait. La série MillenniuM arrive enfin où elle voulait arriver depuis le début de la saison : en guerre contre elle-même, en guerre contre tout ce qui la motivait, en guerre contre tout ce qui la détermine, cherchant une issue au milieu d’un combat qui est plus grand que nous et qui nous oriente vers un destin collectif funeste. C’est fini.

Ce qui est important de savoir c’est que la série devait s’arrêter là. Il était absolument impensable qu’elle continue. La chaine n’en pouvait plus. Le public n’en pouvait plus. Et, a priori, Frank Black n’en pouvait plus ! Tout cela explique la tonalité funèbre de l’épisode. C’est fini.

Et finalement coup de théâtre : il y a eu une troisième saison. Ce n’était pas prévu au moment de la réalisation du dernier épisode de la deuxième saison et ça se sent. James Wong et Glen Morgan ont vraiment donné « leur » conclusion de la série, et c’est au point où ils ont avoué ne jamais avoir regardé les épisodes de la troisième… Les deux premières saisons de MillenniuM ne se ressemblaient pas, mais la deuxième était en « excès » sur la première. La troisième au contraire restreint le champ de cette deuxième. Et Chip Johannessen décide d’oublier beaucoup d’événements dont le spectateur a priori se souvient. Par exemple, nous apprenons une nouvelle date de naissance pour la société Millennium : elle aurait été créée par J. Edgar Hoover, comme une sorte de société secrète du FBI ! Du coup je vais faire quelque chose que je n’aime pas beaucoup. Je vais dire pourquoi je pense que cette troisième saison de MillenniuM ne fonctionne pas. Mais alors vraiment pas. Et qu’elle gâche tellement le plaisir procuré par les deux précédentes que ça ne peut pas rester de l’ordre de la feinte de non-recevoir. Il faut s’expliquer. Je vais m’expliquer.

Le premier problème, c’est la mort de Catherine Black à la fin de la deuxième saison. Personne ne peut raisonnablement supporter l’histoire d’un veuf qui résout des enquêtes et rentre ensuite chez lui. Ce n’est pas seulement triste, c’est désespérant. Même si ce n’est pas le sujet de la série, un récit sans « tension érotique » ou « amoureuse » est probablement impossible. Et il aurait paru immoral à nos scénaristes de créer une tension érotique entre Frank et sa nouvelle collègue, Emma Hollis. Comme ils ne sont pas de vieux amis non plus, ils sont simplement, pendant cette saison, des collègues bienveillants l’un vis-à-vis de l’autre. Ca fait de très bonnes relations professionnelles mais une tension narrative à peu près nulle. Black n’évoluera plus.

Le deuxième problème, c’est la « grande révélation » à la fin de la deuxième saison. Une fois que la société Millennium a été « identifiée » comme la source du Mal, il n’y a plus de retournement possible. La série se contente de présenter une succession d’exemples. Une série « anticipatrice » comme X-Files peut continuer une fois que nous savons que les extraterrestres sont les méchants – en fait nous le savons dès le début, un peu comme dans Les Envahisseurs – la question est plutôt : quelle sera l’issue de notre combat contre eux ? Une série « en quête des origines » comme MillenniuM, non. Parce que sa question n’est pas ce que les méchants vont faire, mais quelle est la source du Mal qu’ils perpétuent. Et la réponse a été donnée en fin de deuxième saison. La troisième saison est donc sans tension intellectuelle. Elle devient ce qu’elle avait réussi à ne pas être : une simple série « policière », une série qui fait la Loi. Et Frank Black même change un peu, en moins bien : il devient moins généreux, moins compréhensif, plus bougon, voire carrément désagréable. Dans le dernier épisode, il menace Peter Watts avec un flingue. C’est lamentable, parce que le personnage s’enténèbre, mais, au lieu de montrer cet enténèbrement comme un problème, le récit le justifie parce que ses méchants sont de plus en plus ouvertement méchants. Toute la dimension « gauchiste » de la première saison disparaît avec la dimension « gnostique » de la deuxième. Frank Black est à deux doigts de devenir l’Inspecteur Harry du combat anti-sectes.

MillenniuM aura été innovatrice de plein de trucs dans les séries télévisées : sans elle, Angel, Lost et Hannibal n’auraient pas été les mêmes et elles auraient été beaucoup moins bien. Mais elle a aussi inventé le principe de la série géniale qui devient moins bonne quand elle change de « show runner » – comme plus tard Alias et surtout Fringe lorsque Kurtzman et Orcci quittent les deux séries. Fringe a réussi à « disparaître » avec une cinquième saison affreuse : plus folle encore que MillenniuM ou Alias qui sont devenues ce qu’elles ne devaient pas être, elle a réussi à rendre insipide son passé, inutile ou impossible à revoir et à aimer. C’est le contresens le plus criminel jamais produit par un changement de « show runner ».

La différence entre MillenniuM et Alias ou Fringe, c’est que sa deuxième saison fonctionne vraiment comme une dernière saison. Et donc la troisième saison devient un « retournement » de MillenniuM. Un peu comme L’Apocalypse est un « retournement » de L’Evangile de saint Jean. Un peu comme la Bible semble être le produit du retournement, par un changement de « show runner » théologique, d’un texte sacré initial en un projet de contrôle de la population. Le problème n’était pas de faire de la société Millennium la source du Mal, mais d’essayer de tirer un récit supplémentaire de cette source. A partir de cet instant, la série s’est mise à ressembler à ce qu’elle combattait. Elle s’est donnée comme une « représentante du Bien » qu’elle avait déjà identifiée comme « la source du Mal ».

On peut presque considérer la cinquième saison de Angel comme la réponse au « conflit narratif » de la troisième saison de MillenniuM. Puisqu’on ne peut pas aller plus loin que d’identifier avec précision la source du Mal (dans Angel, ça devient moins les démons que la société d’avocats Wolfram & Hart), pour que la tension narrative ne s’évanouisse pas, il faut que le personnage soit « tenté » de faire Un avec elle pour la « changer ». Angel devenant patron de Wolfram & Hart, c’est ce que MillenniuM aurait dû être. Frank Black intronisé grand chef de la société Millennium, attendu depuis toujours comme nouveau Messie d’une lutte pour la survie de l’espèce humaine lors de l’Apocalypse, sans qu’on sache si il y croit vraiment ou si il veut les détruire de l’intérieur, ça aurait eu de la gueule ! Au lieu de ça, il est devenu ce petit flic aigri et désagréable, qui continue ses enquêtes parce qu’il ne sait rien faire d’autre et qui peste sans arrêt contre Millennium, les gros méchants derrière tous les sales trucs. 

Ce que nous apprend MillenniuM, c’est que toute forme, même la meilleure, se transforme en son contraire si elle dure au-delà du temps qui lui est imparti. Le sujet de la deuxième saison – une société qui fut bonne mais qui ne l’est plus du tout – devient la forme que la série expérimente elle-même : une fiction qui fut bonne mais qui ne l’est plus non plus. Millennium, église chrétienne ou franc-maçonnerie, n’importe quelle « expression du Bien », n’importe quelle institution, même la meilleure, finit, par nature et non par accident, à ne plus répondre au principe qu’elle représente. A partir du moment où on s’identifie, sans limite, au principe du Bien, ce qu’on fait, c’est le Mal. A partir du moment où on identifie, sans limite, quelque chose ou quelqu’un au principe du Mal, ce qu’on fait, c’est qu’on fusionne avec lui. L’ouroboros initialement invoqué par la série aura donc repris ses droits sur les superficielles espérances humaines, et MillenniuM sera devenu à la fois le modèle des plus grandes séries et le modèle des plus mauvaises. MillenniuM est une image du destin des hommes : un cercle parfait.