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Les Voyages de Sindbad l’Internaute
Paru en 2018

Contexte de parution : Mon Lapin Quotidien (L'association)

Présentation :

Publication dans le numéro 6 de Mon Lapin Quotidien de mai 2018.

Illustration de Killoffer.


Cité(s) également : plusAarne-Thompson, Binet, Darin Morgan, David Adkins, Emmanuel Macron, Fiona Broome, Francis Bacon, James Joyce, John Fitzgerald Kennedy, John Keel, Jorge Luis Borges, Krist Straub, menu_mondes.pngLostmenu_mondes.png, Nelson Mandela, Shaquille O’Neal, Sinbad, Thomas Perino




« Déjà dans les mémoires un passé fictif occupe la place d’un autre, dont nous ne savons rien avec certitude – pas même qu’il est faux. »
Jorge Luis Borges

 

Nous sommes en 2009. Ca commence par une question posée par un internaute anonyme sur le forum Yahoo Answers : « N’y avait-il pas un film au début des années 90 où l’humoriste Sinbad jouait un génie semblable à celui de Aladin, mais en bon à rien ? Aidez-moi à le retrouver, ça me rend dingue. » Pendant deux ans, aucune réaction. Et puis, en 2011, un autre internaute pose la même question sur le site Reddit. Puis un autre s’y met. Puis un autre. Et encore un autre. Cinq ans plus tard, ce sont des centaines de gens qui recherchent le film avec Sinbad et ça les rend dingue. Ils ont le souvenir d’une même intrigue et revoient encore l’affiche du film : elle est violette avec le titre Shazaam en lettres jaunes. Mais, plusieurs fois interrogé, Sinbad, de son vrai nom David Adkins, dément avoir joué dans un film pareil. Il y a bien eu un film nommé Kazaam dans les années 1990, avec le basketteur Shaquille O’Neal dans le rôle d’un génie, mais les spectateurs de Shazaam n’acceptent pas l’idée d’une confusion ou d’une confabulation. Parmi les témoignages, on peut lire une fille qui déclare : « Mon mec vient du Pérou et je lui ai demandé s’il connaissait Sinbad. Il a répondu directement : Le mec du film avec le génie ? Je l’ai vu au Pérou quand j’étais petit. » Et quelqu’un d’autre : « Ca me donne le vertige. Je me souviens précisément d’avoir vu ce film et que le film avec Shaq ne m’intéressait pas du tout, parce que je me disais : Ils ont copié l’original avec Sinbad. » Soit Shazaam existe dans une réalité alternative, soit il s’agit d’un complot pour nous cacher la vérité. Ca ressemble à un épisode des X-Files.

 

Ca ressemble tellement à un épisode des X-Files que c’en est devenu un : le 4e épisode de la saison 11, « The Lost Art of Forehead Sweet », écrit par Darin Morgan et diffusé le 24 janvier 2018. Dans celui-ci, Fox Mulder est contacté par un certain Reggie qui l’informe que quelqu’un – une organisation ou un savant fou – est en train d’effacer de larges pans de la mémoire collective pour contrôler le passé et diriger le futur. La preuve, c’est un épisode de La Quatrième Dimension, « The Lost Martian », épisode qui décida du destin du jeune Fox, et qui a déjà été effacé de la réalité. L’histoire se densifie, oscille entre le comique et l’angoisse. Dans une scène venue d’un passé oublié ou imaginaire, Mulder, Scully et Reggie assistent à la visite d’un extraterrestre qui leur explique que les humains sont tellement merdiques que son peuple va construire un mur invisible séparant la Terre des autres galaxies.

Le problème des X-Files c’est que la réalité a fini par dépasser leur fiction. Les X-Files ont eu l’intuition de la réaction principale de l’humanité à l’ère de l’information et de la transparence : une recherche individuelle de la vérité qui peut toujours basculer dans la paranoïa face à une classe dirigeante dont la folie industrielle, financière et militaire menace les populations, les plonge dans la misère tout en détruisant objectivement la planète. C’est ce qu’on a appelé assez grossièrement le « complotisme » ou le « conspirationisme » alors que le phénomène épinglé par les médias recoupe un très grand nombre de démarches dissemblables et de personnes aux mentalités ou aux orientations politiques extrêmement différentes, allant du « fact checking » et des lanceurs d’alerte aux négationnistes les plus crasses, en passant par les ufologues, les personnes voyant partout la marque des reptiliens et les partisans de la Terre Creuse. Tout ce qui était alors confiné aux mondes parallèles des fanzines et des libraires spécialisées s’est retrouvé projeté dans le ciel ouvert de la toile jusqu’à finir par « abducter » (à la manière d’un groupe d’intervention extraterrestre) le monde politique de ces dernières années. Leur seul et unique point commun est bien résumé dans les deux slogans initiaux des X-Files : « The Truth is Out There », la Vérité est là, dehors, à portée de mains, mais le gouvernement nie toute connaissance des faits, « Governement Denies Knowledge ». Alors que s’oppose dans le champ politique les « théories du complot » et la chasse aux « Fake News », le caractère artificiel et friable de notre réalité apparaît dans toute son évidence et toute son absurdité. L’Histoire n’est pas « un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller » comme disait Joyce : L’Histoire est un faux souvenir collectif. La vie est une fake news.

 

Le terme utilisé pour définir ces faux souvenirs collectifs qui se multiplient depuis une dizaine d’années est l’« effet Mandela ». Il a été créé en 2005 par une blogueuse, Fiona Broome, alors que, persuadée que Mandela était mort en prison dans les années 90, elle apprit qu’il était encore vivant, pour s’apercevoir ensuite que beaucoup de gens autour d’elle avaient également le souvenir de cette mort, et même du discours de sa veuve, Winnie Mandela, à l’annonce de celle-ci. Parmi les exemples les plus connus d’« effets Mandela », on trouve les personnes qui se souviennent d’avoir vu quatre personnes (et non six) dans la voiture de JFK le jour de son assassinat, Dark Vader dire « Luke, je suis ton père » dans L’Empire contre-attaque (alors qu’il dit : « Non, je suis ton père »), le petit personnage du logo de Monopoly portant monocle (il n’en a pas), le manifestant chinois se faire écraser par le char pendant les émeutes de la place Tien Anmen, enfin « Miroir, mon beau miroir » prononcé par la Reine dans Blanche Neige, et non « Miroir magique au mur » comme on peut le vérifier quand on revoie le dessin animé.

Des psychologues ont pu se demander si l’effet Mandela n’était pas une variante rétroactive de l’hallucination collective. Mais si nous nous refusons à tout jugement, nous dirons que l’un comme l’autre sont ce que naguère on appelait des « apparitions ». Des visions de la Vierge aux invasions extraterrestres, les apparitions peuvent être considérés comme des tentatives d’expression sous la forme d’images mouvantes. Que ce soit la Terre, le cosmos ou nous-mêmes, quelqu’un ou quelque chose essaie de nous dire quelque chose sur ce qui nous arrive, et pour cela doit s’adapter à notre langage propre, quitte à produire en retour des effets assez monstrueux. Le plus génial des ufologues, John A. Keel en a très bien parlé dans La prophétie des ombres : les apparitions d’OVNI ne sont que des versions adaptées à leur époque d’expériences observées tout le long de l’Histoire, des visions dont l’objectif est de provoquer un changement d’état. « Elles projettent souvent de puissants rayons de lumière vers le sol et les gens soumis à ces rayons voient leur personnalité se modifier de manière remarquable. Leur Q.I. monte en flèche, ils changent de travail, divorcent et, dans de nombreux cas étudiés, s’élèvent soudain bien au-dessus de leur condition première, souvent assez médiocre. Ils deviennent hommes d’État, savants, poètes ou écrivains. » Pour John Keel, « tout le fatras interplanétaire » peut bien être oublié, mais « des individus isolés sur des routes désertes seront encore pris dans des rayons lumineux subitement jaillis du ciel, puis ils quitteront leur famille, leur travail, et deviendront soudainement célèbres, à moins qu’ils ne plongent dans l’enfer de la folie et de la ruine. »

Nelson Mandela est un étrange nom associé à cet effet, car, s’il y a un événement historique qui ne recoupe aucune des intrigues géopolitiques résumables sous les formes du complot ou de l’apparition surnaturelle, c’est bien la fin de l’apartheid. Sinbad était un nom plus approprié : il renvoie à une déjà vieille histoire d’interpolations et de confusions. Tout d’abord, en Occident, nous avons connu les voyages de Sindbad le Marin à l’intérieur des 1001 Nuits (dans les traductions de Galland ou de Mardrus). Or, de récentes recherches montrent que les aventures de Sindbad ne faisaient initialement pas partie de celles-ci, et qu’elles leur sont postérieures. Ensuite, dans cette histoire de faux souvenirs collectifs, le nom de Sinbad est mystérieusement associé au conte d’Aladin et du génie, un élément intégré également tardivement aux 1001 Nuits mais renvoyant à un motif très antérieur, lui, et encore plus approprié à l’effet décrit ici. Il correspond au « type AT 331 » dans la classification folklorique Aarne-Thompson. On appelle ce motif : L’Esprit dans la bouteille. Ce qu’on décrit comme un effet Mandela est un récit d’esprit dans la bouteille. Pour tout lecteur des 1001 Nuits, il n’est ici question que de la possibilité de rencontrer quelqu’un capable de transformer le passé.

Derrière cet « effet Mandela » qui devrait être rebaptisé avec plus de justesse « syndrome d’Aladin » peut se lire la quête collective d’une libération magique d’un monde dans lequel nous vivons dans une souffrance et une désolation qui ne font, jour après jour, que s’accentuer, mais qui se concrétise dans la recherche désespérée d’un homme providentiel officiant comme « génie ». Dans Shazaam, Sinbad épiphanise le sempiternel « Et si c’était Lui ? » dont nous abreuvent les couvertures de magazines et qui peut définir indifféremment Macron, Trump ou même le dernier chroniqueur bête comme ses pieds à avoir ouvert la bouche. Aladin ne sera libéré de l’esprit de la bouteille que lorsqu’il se rendra compte que David Adkins et Shaquille O’Neal sont interchangeables. C’est à lui, et à lui seul, qu’il revient de transformer le monde. Comme disent les Tantra : « Le problème n’est pas d’affirmer ou non que ceci ou cela est « irréel » mais bien de savoir jusqu’à quel point vous êtes capables de rendre « irréel » ne fût-ce qu’un seul brin d’herbe. »

 

Nous en sommes capables et nous le savons. Nous le savons parce que nous rendons « réels » ou « irréels » de multiples brins d’herbe sous les formes des « creepypasta » (mot-valise composé de l’adjectif creepy, effrayant, et de pasta qui renvoie à l’action copy-paste, copier-coller) qui s’accumulent dans les forums et circulent en lignes sur les réseaux sociaux : ces récits opérant comme des légendes urbaines manufacturées, créant de la peur en dehors des formes préalablement admises et comprises de la nouvelle, du roman ou du film. Entités mystérieuses et objets maudits apparaissent soudain au milieu des conversations des internautes et créent d’étranges béances où la terreur la plus crue peut s’insinuer. Une « creepypasta », « Slender Man », présentant une entité maléfique imaginaire apparue en 2009, a même entrainé une tentative réelle de meurtre en offrande à celui-ci : En mai 2014, deux filles du Wisconsin âgées de 12 ans poignardent en son nom une de leurs camarades de classe après l’avoir entrainée dans les toilettes publiques d’un parc. Une autre, « Candle Cove » (postée en 2009 par un certain Krist Straub), est devenue si populaire qu’elle a inspiré une saison de la série télévisée Channel Zero en 2015. C’est une histoire proche de celle de Shazaam, puisqu’il s’agit d’une émission disparue de la mémoire collective : « Candle Cove, » un spectacle de marionnettes pour enfants. L’émission aurati été très bizarre, avec un personnage, le « Skin Taker », portant des vêtements faits à partir de peaux d’enfants écorchés. Et des personnages qui répètent à l’adresse de la caméra : « Tu dois entrer… à l’intérieur… » Enfin un épisode où les marionnettes hurlent continuellement. Un des contributeurs ajouta que les moments où lui et ses amis regardaient « Candle Cove », leurs parents disaient ne rien voir d’autre que de la neige télévisuelle.


Même si son origine fictionnelle ne fait aucun doute, « Candle Cove » est devenue si populaire qu’elle a désormais son propre wikipédia. « Candle Cove » est une « fiction fictionnelle » : on la dissèque comme on dissèque une fiction sauf que l’existence de cette fiction est elle-même une fiction. Un jour on écrira probablement même des thèses sur cette fiction, et peut-être des thèses sur les thèses imaginaires inspirées par cette fiction fictionnelle. Nous ne sommes pas loin de la nouvelle de Jorge Luis Borges, « Tlön Ubqar Orbis Tertius » écrite en 1940, au post-scriptum antidaté de 1947 et publiée dans le recueil Fictions en 1944. Dans « Tlön Ubqar Orbis Tertius », le narrateur découvre, à partir de la lecture d’un article de l’Encyclopédie Anglo-Amaéricaine consacré à une région d’Asie mineure nommée Uqbar, une conspiration apparu au XVIIe siècle à Lucerne ou à Londres, Orbis Tertius, dont l’objectif est la révision du monde – conspiration visant à transformer le monde dans celui, imaginaire, de Tlön, par des incidences de plus en plus prolongées dans la réalité.

La littérature devient ici une variante du génie dans la bouteille. « Les métaphysiciens de Tlön, écrit Borges, ne cherchent pas la vérité ni même la vraisemblance : ils cherchent l’étonnement. Ils jugement que la métaphysique est une branche de la littérature fantastique. » Mais on pourrait dire en retour que la littérature fantastique est également une des formes les plus insidieuses de la magie. Depuis l’arrivée d’Internet et l’avènement des réseaux sociaux, les internautes sont semblables à la conspiration Orbis Tertius imposant lentement le monde de Tlön à la place de la réalité. L’incertitude et l’inquiétude se généralisent. La recherche de la vérité est un labyrinthe au milieu duquel la fiction nous attend comme un Minotaure. Le monde ploie sous la multitude des contre-mondes. Shazaam, un film qui n’existe pas mais que tout le monde a vu, ou « Candle Cove », une série inventée mais qu’on commente comme si elle avait eu pour nous plus d’importance que celles qui ont réellement bercé notre enfance, sont deux épisodes récents de la conquête de Tlön. « Une dynastie dispersée de solitaires a changé la face du monde, écrit Borges. Sa tâche se poursuit. »

 

Nous naviguons sur la toile à la manière d’un Sindbad internaute. Les « versions de la réalité » sont semblables à des îles dans lesquelles nous accostons mais dans lesquelles nous ne sommes pas supposés nous installer. Dans une de ces îles, les extraterrestres existent et ne cessent de nous visiter, nous « abducter » et préparer leur invasion. Dans une autre, nous avons vu un film appelé Shazaam et il a soudain disparu, remplacé par le film Kazaam. Dans une troisième, les « creepypasta » ne sont pas des fictions mais des faits authentiques qui indiquent la prochaine disparition d’un monde stable et rassurant.

Nous continuons à partager un même espace, pourtant. Nous continuons d’y naître, vivre, mourir. Nous rêvons d’être en possession de la lampe d’Aladin mais nous ressemblons surtout au Vizir d’un autre conte persan, celui qui vient voir le Calife de Bagdad et lui explique qu’il vient de rencontrer la Mort sur la place du marché et qu’elle a fait un geste dans sa direction : « Puisque la Mort me cherche ici, permets-moi de fuir pour me cacher à Samarkand. En me hâtant j’y serai avant ce soir. » Le Calife sort alors du Palais, rencontre la Mort sur la place du marché et lui demande pourquoi celle-ci a effrayé son vizir. « Je n’ai pas voulu l’effrayer, répond la Mort, mais en le voyant dans Bagdad, j’ai eu un geste de surprise, car je l’attends ce soir à Samarkand. »

Nous ne sommes pas seulement de nouveaux Sindbad. Nous sommes également des Aladin et nous ne naîtrons à nous-mêmes que lorsque nous comprendrons que nous sommes toujours, à la fois, l’enfant, la lampe et le génie. Tant que nous continuerons à l’ignorer, nous ne ferons que fuir à Samarkand une réalité qui nous attend toujours déjà là-bas. La mort viendra et elle aura nos yeux.

 

Pacôme Thiellement

 

Merci à Jean-Max Colard du Centre Pompidou et à mes amis de la Grande Facebouquerie qui ont largement nourri ce texte de leurs intuitions, déductions et hypothèses. George al Ishtirakia, Terence d’Araucanie, Francis Bacon, Ilestre Balhazard, André-Christian Béhar, Florian Bérigaud, Leo Berne, Laurent Binet, Nicole Bonnin, Sophie Boursat, Ericka Carlier, Carnif Low, Eric Casero, Hervé Cazenave, Delphine Cerisuelo, Pierre Chevalier, Arthur-Louis Cingualte, Claire Cornillon, Arnaud Coutellec, Guillaume Dauzou, Marion Demissy, Clément Denis, Amélie Deschamps, Louise Desrenards, Laurent de Sutter, Phil Deux, Thibaut Dk, Fabien Dodgson, Benjamin Espinosa, Gab de l’île, David Genet, Yves-Noël Genod, Matthieu Giovanardi, Jess Grinneiser, Magali Halter, Valentin Herscher, Pierre Jouan, Jac Keroual, Bertrand Keufterian, Laurent Kling, Marco Choco Latour, Eglantine Laval Versus-Ethna Sarage, Simon Leibovitz Grzeszczak, Zed Loki, Olivier Mazué, Moana, Bertrand Monier, Cédric Morant, Christine Mouilleron, Florence Moulin, Nesrine Nes, Wilfried Paris, Simon Spike Perdrix, Thomas Perino, Goode Zaïneb Pirottop, Cyril Pujau, Tristan Ranx, Jund Regis, Grégory Reuel, Richard Risser, Antonio Rodrigues, Renaud Sachet, Wilfried Salomé, Tonio Sanchez, Emmanuelle Sarrouy Noguès, Thomas Louis Jacques Schmitt, Straight Sling, Patrick Taliciero, Rama Taupia, Jacob Vallée, Gilles Verdiani, Helena Villovitch, Mary Von Bloom, Catherine Wendell et Samuel Yal : concrètement, vous êtes tous les co-auteurs de ce texte.