Pacome Thiellement.com

corpus_298_tintinlama.jpg
Images de l’inquiétude - 2
Paru en 2016

Contexte de parution : Facebook

Présentation :

Post du 25 novembre 2016, suite du texte Images de l'inquiétude.


Sujet principal : Hergé, Jacques Monestier
Cité(s) également : plusAngelo Badalamenti, Claude Gaignebet, menu_mondes.pngDavid Lynchmenu_mondes.png, Dominique de Villepin, François Hollande, Michael J. Anderson, Nicolas Sarkozy




pagestructure_638_horloge.jpg

"Le défenseur du Temps" de Jacques Monestier

Mon plus ancien souvenir est peut-être un rêve (mais peut-être pas). J’ai tenté de le retranscrire deux fois : une première fois peu de temps après mes vingt ans, une deuxième fois peu de temps avant mes quarante. Je retrouve les deux "rêves (mais peut-être pas)" aujourd’hui, dans le sous-dossier "Divers" du dossier "Textes" de mon ordinateur. Je les relis au moment où je fais les copier-coller.

"Il s’agit d’une visite au zoo, écrit le jeune homme de vingt ans que j’ai été. Je suis avec mes parents et ma cousine, et nous nous tenons en attente devant la grotte d’une espèce de lama connu pour ne passer qu’à heures fixes. Nous attendons son heure et lorsqu’il sort, il se contente de s’approcher et de tirer la langue avant de retourner, superbe, dans sa petite grotte."

Ecrite sans avoir relu la première version, la deuxième rédaction est sensiblement différente : "Je suis au zoo avec mes grands-parents. Nous sommes face à un espace ouvert, protégés par un petit muret de pierres blanches, et nous attendons un animal qui doit sortir d’une grotte au milieu de l’espace. Il sort rituellement, à heures fixes, et fait une grimace grotesque avant de retourner dans celle-ci. L’animal tient du lama et de la biche."

Cette deuxième version a été rédigée alors que je commençais une psychanalyse. Je m’étais rappelé de ce rêve lors d’une conversation dans une fête avec une femme que je n’avais jamais rencontrée auparavant et avec qui une sorte d’intimité spontanée s’était un peu mystérieusement installée. Pendant notre conversation, elle m’avait raconté ce qu’elle considérait être son plus ancien souvenir ou son premier rêve (peut-être) : la vision d’une créature mi-homme mi-cerf dans une ferme isolée apparaissant devant un mur rouge. Il est possible que le cerf de la jeune femme ait influencé mon lama de sorte qu’il se transforme sensiblement en biche. L’homme-cerf de la jeune femme me rappelait immédiatement Cernunos, le dieu-cerf, et cette vision recoupait une séquence au cœur de "Industrial Symphony n°1", le spectacle de 1990 de David Lynch et Angelo Badalamenti, où la créature, éclairée par Michael J. Anderson, "l’homme de l’autre endroit", naît de la chute brutale de Julee Cruise et sur une musique à l’orgue brûlante. Le mur rouge m’évoquait également les rideaux de la Black Lodge. Le lama de mon rêve, par contre, renvoie plus probablement à celui de "Tintin et le Temple du Soleil", qui crache au visage du capitaine Haddock et au sujet duquel un petit enfant dit : "Quand lama fâché, señor, lui toujours faire ainsi." "Qui est-ce qui m’a fabriqué des animaux pareils ?" demande alors Haddock en s’essuyant le visage.

Le mot-clé, ici, est "fabriqué". L’idée principale est celle de l’association de l’animal avec une mécanique créée par l’homme – et qui rappelle la notion détestable et stupide de Descartes qui fait des animaux des machines. Le sens du rêve est celui de l’attente d’un acte rituel, minutieusement préparé : cet acte rituel se présente comme une grimace ou une attaque surprise, mais une surprise précisément réglée pour l’amusement du spectateur. L’acte rituel chaotique ou violent y est, en réalité, le garant de la perpétuation du temps. Celui-ci assure un élément de continuité par la présentation d’un animal-totem. Ce lama est donc la première apparition de Dieu dans ma vie. Le lama est "mon premier dieu" comme l’Ours est le premier dieu de l’humanité dont la "sortie de la grotte" marque le début de Carnaval. Le "pet de l’ours" est ici remplacé par la grimace, la langue tirée ou le crachat du lama. C’est cette "sortie de l’Ours", que je ne connaissais pas à l’époque et dont je n’ai appris l’existence que très tardivement à travers la lecture de Claude Gaignebet, qui semble le moteur de toute ma quête esthétique dont ce rêve est l’annonce, presque la prophétie cryptée. A savoir traquer les traces de la Prisca Theologia ou de la Tradition Primordiale dans les œuvres d’art populaires. Le lama devenu "défenseur du Temps", c’est "Tintin et le Temple du Soleil", mais regardé d’un point de vue métaphysique ou spirituel.

Un élément s’ajoute qui peut peut-être aider à expliciter ce rêve (mais peut-être seulement). Enfant, j’étais fasciné par l’automate du Quartier de l’Horloge : "Le défenseur du Temps" de Jacques Monestier, qui datait de 1979 et que j’allais observer régulièrement le Samedi avec mes parents lorsque nous passions par le quartier des Halles. "Le défenseur du Temps" était un homme se battant, avec une épée, contre trois animaux : un oiseau représentant le ciel, un dragon représentant la terre et le feu et un crabe représentant la mer. Toutes les heures il combattait pendant la durée d’une minute l’un des animaux qui se mettait à s’animer sur des sons de vagues, de grondements de terre, de crépitements de feu ou de souffles de vent. Faute de financement, l’horloge a arrêté de fonctionner depuis 2003 et n’a jamais été réparée.

2003 : date symbolique s’il en est. On peut dire qu’après ce dernier instant de grâce fugitif – le fameux discours de Villepin à l’ONU expliquant le refus de participer au meurtre de masse du peuple irakien – la France est définitivement "sortie du Temps" par la porte des chiottes pour entrer dans la mort. 2003 : c’était pourri avant, mais maintenant ce serait mort. L'élection de Sarkozy, le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, les débats sur l’identité nationale, le bombardement de la Libye, l’islamophobie comme sport national, l’acharnement contre les Roms, l'horrible Hollande et ses sans-dents, l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, l’état d’urgence pendant la COP21, la répression violente des manifestations contre la "loi travail", etc. etc. Et tout ça parce qu’on n’a pas réparé l’horloge de Jacques Monestier ? J’ai connu des principes de causalité plus mystérieux.

Malgré les souvenirs, malgré les rêves, et parce que, une fois immobilisé, l’automate est devenu une "image de l’inquiétude" au même titre que les fresques murales de mauvais goût des années 70/80 ou les trompes l’œil lyonnais, il m’arrive souvent de retourner voir mon "défenseur du Temps" - qui ne défend plus rien - dans le Quartier de l’Horloge, un quartier qui donne l’impression de s’être arrêté lui aussi, comme un petit morceau de banlieue en plein milieu de Paris.

pagestructure_639_tplama.jpg