Pacome Thiellement.com

corpus_431_lafrancedegrgoryvillemin.jpg
La France de Grégory Villemin
Paru en 2017

Contexte de parution : Mon Lapin Quotidien (L'association)

Présentation :

Publication dans le numéro 4 de Mon Lapin Quotidien de Novembre 2017.

Illustration de Killoffer.


Sujet principal : Grégory Villemin
Cité(s) également : plusAlfred Dreyfus, Angelo Badalamenti, Bernard Laroche, Bernard-Henri Lévy, Christine Angot, Christine Villemin, menu_mondes.pngDavid Lynchmenu_mondes.png, Emmanuel Macron, Gaston Villemin, Henri-Georges Clouzot, Jacques Attali, Jacques Rivette, Jean-Luc Mélenchon, Jean-Marie Villemin, Karl Zéro, Laurent Fabius, Marcel Jacob, Marguerite Duras, Murielle Bolle, Romain Goupil, Serge Garde, menu_mondes.pngThomas Bertaymenu_mondes.png, menu_mondes.pngTwin Peaksmenu_mondes.png




Le petit Grégory a quatre ans quand il est retrouvé mort dans la Vologne, pieds et poings liés par des cordelettes, le bonnet rabattu sur le visage. Son père, Jean-Marie Villemin, vingt-six ans, est contremaître à l’usine de pièces automobiles A.C.I.. Christine, sa mère, vingt-quatre ans, est couturière à la Manufacture de Confection Vosgienne. Ce fait divers fut surtout invraisemblablement médiatisé : médiatisé et exposé comme aucun fait divers précédemment ; médiatisé au point où on peut se demander si une part importante de l’impossibilité de résoudre l’enquête n’est pas venue de cette exposition même. « A partir du moment où un trop grand nombre de personnes regarde une chose, celle-ci disparaît », m’a dit un jour Thomas Bertay. Avoir la France entière focalisée sur la résolution de l’affaire Grégory l’a rendue insoluble. Et trente ans plus tard elle nous revient comme un cadavre remonte à la surface. Comme un secret est déterré au moment où on s’y attendait le moins.

Qu’est-ce qui a fait du drame de cette famille une obsession de la presse et du public ? Peut-être est-ce l’histoire de paysans passés vite et mal dans le monde industriel, remplis de secrets de famille glauques et effrayants comme on ne pensait plus en retrouver depuis les romans du XIXe siècle. L’arrière-grand-père de Grégory, Gaston Villemin, s’est pendu après avoir battu son fils à mort avec la complicité de sa femme. Le père de Monique Jacob, grand-mère de Grégory, a fait un enfant à une de ses filles.

La promotion au mérite de Jean-Marie Villemin, qui obtient le poste de contremaître au sein de son usine où il refuse de reprendre sa carte à la CGT, entraine la colère et la jalousie des autres membres de sa famille. A partir d’août 1981, Christine et Jean-Marie Villemin reçoivent des appels téléphoniques malveillants de « corbeaux ». Un soir, une vitre de leur maison est brisée. Plusieurs fois, les pneus de leurs véhicules sont crevés. Entre mars et mai 1983, ils reçoivent trois lettres anonymes manuscrites de menaces. Peut-être est-ce aussi la présence d’un ou de plusieurs « corbeaux » qui a entrainé cette fascination : « corbeaux » qui rappellent une atmosphère d’avant-guerre, comme dans le film célèbre de Henri-Georges Clouzot. Les utopies des années 60-70 ont bien disparu. 1983, c’est le tournant de la rigueur. Avec le chômage, la précarité et la baisse du pouvoir d’achats revient le temps des romans policiers, des histoires de mœurs sordides, des familles incestueuses, des vengeances fratricides et de la « qualité française ». Juin 1984, Laurent Fabius devient premier ministre. C’est Laurent Fabius qui a tué le petit Grégory.

Christine Villemin quitte son travail le mardi 16 octobre 1984 vers 17h. Elle récupère Grégory chez sa nourrice, et, de retour au domicile familial, elle fait du repassage après lui avoir fait mettre un bonnet en raison du froid (l’enfant veut rester jouer dehors). A 17h30, elle sort pour faire rentrer son fils mais ne le trouve pas. Elle part à sa recherche, et finit par alerter la police à 17h50. Entre temps, le « corbeau » a posté une quatrième lettre anonyme, timbre indiquant 17h15, pour revendiquer l’assassinat : « J’espère que tu mourras de chagrin le chef. Ce n’est pas ton argent qui pourra te redonner ton fils. ». Le corps sans vie de Grégory est retrouvé à 21h15. Les recherches dans la Vologne sont consécutives à l’appel téléphonique d’un « corbeau » informant du crime un des frères Villemin, Michel, à 17h32 : « Je me suis vengé du chef et j’ai kidnappé son fils. Je l’ai étranglé et je l’ai jeté à la Vologne. » Le mercredi 17 octobre 1984, le juge d’instruction Jean-Michel Lambert est saisi pour instruire le dossier.

L’expertise en écritures laisse à penser que le corbeau pourrait être Bernard Laroche, cousin de Jean-Marie Villemin, vingt-neuf ans. On ne connaît pas de tension particulière entre Laroche et Villemin. Mais Laroche est très ami de Michel Villemin, qui nourrit une grande acrimonie pour Jean-Marie depuis sa « réussite ». Laroche est arrêté le 31 octobre et placé en garde à vue, mais les gendarmes n’obtiennent aucun aveu. C’est sa belle-fille Murielle Bolle, quinze ans, qui habite chez lui, qui le met en cause. Elle dit qu’ils sont allés en voiture, accompagnés du fils de Bernard, Sébastien, jusqu’à une maison de Lépanges-sur-Vologne (identifiée comme celle des Villemin). Laroche aurait arrêté sa voiture et fait monter à l’arrière le petit Grégory. Elle l’aurait vu partir puis revenir seul un peu plus tard. Murielle est mise en garde à vue et réitère ses déclarations le 5 novembre devant le juge Lambert qui inculpe immédiatement Laroche. Les médias, prévenus par les gendarmes, filment l’arrestation de ce dernier en direct.

Mais le lendemain de son inculpation, Murielle Bolle se rétracte devant les caméras : « Bernard, il est innocent, mon beau-frère il est innocent, j’ai jamais été avec mon beau-frère ». Interrogé par les journalistes, le juge Lambert déclare que ces rétractations ne le surprennent pas et qu’elles ne fragilisent pas le dossier : « Il y a d’autres éléments à côté ». Tu parles, Charles : le dossier est maigre. Mêmes les premières expertises en écriture sont annulées. Finalement, le 4 février 1985, le juge Lambert libère Bernard Laroche. Le 27 février, Jean-Marie Villemin confie à un reporter de Paris Match son intention de tuer celui qu’il croit être l’assassin de son fils. Marie-Ange Laroche, femme de Bernard, demande la protection de la gendarmerie, qui la lui refuse. Et Jean-Marie Villemin abat Bernard Laroche le 29 mars d’un coup de fusil.

 

En 1985, une rumeur laisse entendre que le corbeau et meurtrier pourrait être la mère de Grégory qui aurait été vue à la poste le jour du drame, selon les témoignages de quatre collègues de travail. Le 5 juillet, le juge Lambert inculpe Christine Villemin. Le dossier est encore plus maigre que le précédent. Les éléments à charge sont une nouvelle étude graphologique, la remise en cause de son emploi du temps ainsi que la découverte de cordelettes identiques à celles ayant ficelé Grégory dans la cave du domicile familial. La chambre d’accusation de Nancy prononce sa remise en liberté provisoire le 16 juillet 1985. Mais la presse s’acharne sur Christine comme elle s’était acharnée précédemment sur Bernard, trop contente d’avoir une histoire à raconter.

Le moment le plus dingue de cette montée aux extrêmes dans la presse, c’est l’intervention de Marguerite Duras dans Libération le 17 juillet 1985 : « Sublime, forcément sublime Christine V. » Dans son article, Duras accuse Christine Villemin de l’assassinat, au mépris de la présomption d’innocence. Certes, c’est pour l’en excuser, au nom de raisons féministes, et en faire une victime de l’oppression masculine, mais c’est encore pire puisqu’elle lui invente un mobile (ce qui manquait dans l’acte d’accusation) : « Aucun homme au monde ne peut savoir ce qu’il en est pour une femme d’être prise par un homme qu’elle ne désire pas. (…) Christine V. innocente qui peut-être a tué sans savoir comme moi j’écris sans savoir, les yeux contre la vitre à essayer de voir clair dans le noir grandissant du soir de ce jour d’octobre. »

« Mais elle est folle, celle-là » dira Christine Villemin, qui intentera un procès en diffamation à Serge July et Marguerite Duras, dont elle sera déboutée en 1994. On sait l’influence de cette intervention de Duras sur Christine Angot, « tellement Duras tendance Villemin » (dixit elle-même). Avec des mots d’aujourd’hui, on dirait que Duras a voulu faire du buzz. Les armes de la présence médiatique actuelle, le clash et le buzz, la recherche égotique du petit scandale, sont devenus ceux mêmes des « écrivains », dans leur lutte pour survivre au sein d’un monde qui a fini par précariser leur classe sociale d’origine (la petite bourgeoisie), les « jouant » les uns contre les autres comme des starlettes en renchérissant sur leur narcissisme. Qui dira le degré hallucinant de vampirisme méthodique que cette pratique révèle : utiliser des vies humaines de gens qui n’ont rien demandé, les espionner, les traquer, les approcher, leur mentir ou faire parler leurs proches, les abattre comme des bêtes, les manger, les ingurgiter et les chier ou les vomir pour en faire des livres. C’est le contraire exact de l’alchimie : on ne prend pas du mort pour en faire du vivant, mais on chasse du vivant pour chier de la mort. Toute la littérature auto-fictive, sordidement sublime ou sublimement sordide, est cette chiasse de mort déversée dans les égouts de la psyché collective.

Par incroyable, un film sorti en 1984 était l’antidote total à cette pratique, ou plutôt la prophétie de sa pandémie à venir et l’exorcisme de son emprise : c’est L’Amour par terre de Jacques Rivette. L’Amour par terre raconte les aventures de deux comédiennes, Charlotte et Emily, dans la maison hanté d’un espèce de dramaturge d’auto-fiction, Clément Roquemaure, persuadé que le fait d’espionner ses proches ou de reproduire leurs faits et gestes pour ensuite se donner comme le vainqueur de leurs combats intellectuels fait de lui un grand écrivain. Rivette avait bien vu : ce type de gugusse était amené à revenir au devant de la scène, comme représentant de la guerre de chacun contre tous qui est le modus operandi ultime du capitalisme – capitalisme dont l’existence repose principalement sur l’incapacité des hommes à favoriser entre eux la concorde, l’entente et l’amitié.

Mais qu’est-ce qui a rendu dingue Marguerite D., au-delà de son identification hallucinatoire à une infanticide imaginaire ? Peut-être est-ce cette notion d’« affaire » qui ne peut pas ne pas faire penser à une « affaire Dreyfus » d’un genre nouveau… L’affaire Grégory est une « affaire Dreyfus » qui ne révèle pas, cette fois, l’antisémitisme d’une partie de la population, mais l’infanticide d’une génération. Parce que les assassins de tous les petits Grégory que nous sommes, ce sont les baby-boomers comme Serge July (qui ose quand même dire, dans le chapô de la tribune « Marguerite Duras dit tout haut ce que nous pensons tous » : pas au sujet de la culpabilité de Christine V. d’ailleurs, mais de la fascination pour l’infanticide), et avec lui Romain Goupil, Jacques Attali, Bernard-Henri Lévy : tous ces intellectuels mitterrandiens qui ont occupé deux générations successives de leur pouvoir médiatique total. Ce sont les soixante-huitards traitres à leurs combats initiaux, les assassins « sublimes, forcément sublimes » qui ont noyé la génération suivante dans la colère et l’incompréhension en bradant leurs idéaux et en décrétant impossible toute révolution sociale après eux. Ils ont probablement été « pris » par des penseurs qu’ils ne désiraient pas (Sartre, Camus, les « intellectuels engagés » d’après-guerre) et ils se sont vengés sur leurs enfants, en troquant leur trotskisme et leur maoïsme de jeunesse contre un capitalisme et un atlantisme délirant, baby-boomers qui ont peut-être tués sans savoir, les yeux contre la vitre à essayer de voir clair dans le gris et le flou du soir printanier de ces jours de mai. 

Jean-Marie Villemin est libéré le 24 décembre 1987. Christine Villemin est renvoyée devant la cour d’assises, puis bénéficie également d’un non-lieu en 1993. L’arrêt de la cour d’appel de Dijon explique que « l’enquête a été rendue difficile par les insuffisances des investigations initiales, les erreurs de procédure, la rivalité police-gendarmerie, les querelles des spécialistes, la médiatisation extrême de ce drame mystérieux. » Et tout s’arrête.

 

Et, en 2017, tout reprend. C’est L’Affaire Grégory : The Return. Plusieurs amis de la Grande Facebouquerie ont fait le parallèle entre le retour de Twin Peaks (25 ans plus tard) et celui de l’Affaire Grégory (30 !). Ce n’est pas qu’une blague. C’est le sentiment très bizarre d’être de nouveau contemporain d’un même récit obsessionnel, retrouvant les mêmes protagonistes, rejouant un récit qu’on croyait, sinon, résolu, du moins abandonné. « Tu es mort, Grégory, aurait pu hurler le juge Lambert, mais tes problèmes continuent à nous hanter ! » D’ailleurs, peu de temps avant cette « suite », le film de Serge Garde consacré à L’Affaire s’achevait avec Karl Zéro, dans un costume cravate noir, parlant devant la Vologne dans une séquence très « affaire Rose Bleue » : il ne lui manquait que le dictaphone et la musique de Angelo Badalamenti.

Le 14 juin 2017, trois personnes sont arrêtées : Marcel et Jacqueline Jacob, grand-oncle et grande tante de Grégory, respectivement 73 et 72 ans, ainsi qu’une tante par alliance, Ginette Villemin, divorcée de Michel, lui-même décédé en 2010. Ce sont de nouvelles expertises des lettres de menaces qui sont à l’origine de ces arrestations. Désormais ce sont Marcel et Jacqueline Jacob qui sont suspectés d’être « les corbeaux ». En outre, on se rappelle désormais que « le chef » est une expression désignant Jean-Marie Villemin que Marcel Jacob, ancien délégué du personnel et syndicaliste CGT, aurait employé. Plus exactement il lui aurait dit, après que Jean-Marie Villemin ait été promus contremaître et cessé d’adhérer à la CGT : « Je ne serre pas à la main à un chef. » Maintenant ce n’est plus Laurent Fabius qui a assassiné le petit Grégory, c’est Macron et Mélenchon.

Et le 11 juillet 2017, c’est Jean-Michel Lambert qui est retrouvé mort dans son domicile, avec un sac plastique sur la tête nouée à l’aide d’une cravate. « Cet énième « rebondissement » est infâme, explique-t-il dans sa lettre de suicide : La machine à broyer s’est mise en marche pour détruire ou abîmer la vie de plusieurs innocents, pour répondre au désir de revanche de quelques esprits blessés dans leur orgueil ou dans l’honneur de leur corps. » Il avait été extrêmement critiqué pour son manque de rigueur dans la conduite de l’enquête, et, retraité depuis 2014, il était resté jusqu’au bout très attentif aux épisodes du dossier. Il proclame sa certitude quant à l’innocence de Laroche, considère Murielle Bolle comme hors de cause et refuse d’être seul responsable de ce fiasco judiciaire : « On ne connaîtra jamais la vérité parce qu’on refuse de voir la vérité. Et pourtant si on acceptait de regarder les annales judiciaires américaines ou transalpines… » laissant entendre qu’il croit encore à la culpabilité de Christine Villemin.

 

C’est comme si L’Affaire Grégory était un sceau qui ouvrait l’apocalypse de notre temps. Et alors qu’une période de notre histoire se ferme (1983-2017 : un cycle ouvert par le « tournant de la rigueur » et s’achevant dans la mascarade sinistre des derniers élections), le crime symbolique primordial remonte à la surface. De même que la saison 3 de Twin Peaks ne parle plus de l’inceste père-fille mais déploie une vision apocalyptique cohérente avec l’appauvrissement massif de la population, de même, la « nouvelle » Affaire Grégory fait remonter, non plus la dimension « familiale » du meurtre, mais son caractère politique : le refus de Jean-Marie Villemin de se réinscrire à la CGT, le fait qu’il accède à un statut social supérieur à ceux de ses frères et cousins. Dans Twin Peaks saison 3, Janey-E fait référence aux 99%. Dans la nouvelle Affaire Grégory, on reparle de lutte des classes, une notion qui était devenue bel et bien tabou en 1984 mais qu’on retrouve aujourd’hui : hélas moins comme une arme politique qu’un discours aidant à nous situer dans ce monde de pure violence inégalitaire et à nous faire souhaiter « des lendemains qui chantent ».

Parce que, quels que soient les coupables, ce sont toujours les enfants qui trinquent. Ce sont les enfants les victimes. Et les enfants ne sont jamais même pris pour eux-mêmes, mais comme des moyens pour une fin : faire chanter les adultes, faire jouir ou souffrir les adultes. Dans la façon dont l’affaire Grégory a été traitée, elle a servi à illustrer un point de vue : une lecture « familiale » ou une lecture « politique »… Mais personne ne s’est jamais demandé ce qu’a pu vivre, penser, ressentir Grégory Villemin. C’est même ça le plus incroyable dans cette affaire : comme si un enfant de 4 ans n’avait pas d’âme. Comme si il n’existait pas. Et cela dit tout sur ce que nous étions appelés à vivre. C’est même pour ça que ce fait divers remonte à la surface trente-trois ans plus tard, alors que Grégory aurait dû en avoir trente-sept. Grégory n’a jamais pu avoir trente-sept ans, et nous non plus. Nous n’avons jamais pu nous réaliser dans ce monde. Nous avons été précarisés et infantilisés, tenus par la peur de manquer et l’espoir de pouvoir un jour commencer à vivre, par une génération qui n’a jamais voulu lâcher les rennes du pouvoir, quitte à finalement le brader entièrement à un robot.

Le petit Grégory, c’est nous. Nous sommes tous les frères du petit Grégory. Nous avons été les victimes d’une génération passée du marxisme à l’atlantisme et qui, maintenant qu’elle a aboli la différence entre la droite et la gauche et imposé son automate Macron, veut en plus nous nous nourrir de faux espoirs pendant qu’elle s’acharne à détruire tout ce qui reste de vie en nous. Nous sommes les frères du petit Grégory, nous sommes morts depuis 1984 et depuis nous errons dans les limbes.