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L'Homme le plus ténébreux
Paru en 2018

Contexte de parution : Mon Lapin Quotidien (L'association)

Présentation :

Publication dans le numéro 7 de Mon Lapin Quotidien d'août 2018.

Illustration de Killoffer.


Sujet principal : Martin Shkreli
Cité(s) également : plusBernard-Henri Lévy, Dollhouse, Donald Trump, Farid al-Din Attar, menu_mondes.pngFrank Zappamenu_mondes.png, Franz Kafka, Ghostface Killah, Guillaume Lachenal, Hilary Clinton, Inspectah Deck, Jorge Luis Borges, Joss Whedon, Liu Chia-liang, Masta Killa, Method Man, Nicolas Sarkozy, Ol’ Dirty Bastard, Raekwon, RZA, U-God, Wu-Tang Clan




« Il ne suffit pas d’être heureux, encore faut-il que les autres soient malheureux. »
Jules Renard

 

L’histoire commence dans le monde des oiseaux. Jadis joyeux, celui-ci est désormais plongé dans l’injustice et le chaos. Dans le but de faire revenir ce monde à son état pléromatique initial, les oiseaux organisent une grande réunion à l’issue de laquelle ils décident de partir à la recherche de leur roi caché : image de la divinité impuissante sur cette Terre. C’est le Simorg. Il réside sur la montagne de Qâf, une montagne immense située sur une île inaccessible. Lorsqu’il apprend le commencement de la quête, le Simorg se manifeste et laisse tomber, au milieu de la nuit, une de ses plumes. Le chemin pour l’atteindre est inconnu. Jusqu’alors nul oiseau n’a eu assez de constance pour le trouver – quoique des milliers en aient régulièrement exprimé le désir. Ils doivent franchir sept mers puis dépasser sept vallées d’où nul oiseau n’est encore revenu. Les sept vallées sont celles de la recherche, de l’amour, de la connaissance, du détachement, de l’unité, de l’émerveillement, du dénuement et de la mort.

Beaucoup d’oiseaux désertent, d’autres périssent. Trente seulement atteignent la montagne de Qâf. Ils sont tous ébahis, sans plumes ni ailes, fatigués et abattus, le cœur brisé, l’âme affaissée, le corps abîmé. Le chambellan de la grâce vient alors leur ouvrir la porte de l’alcazar et cette porte est encore suivie de cent rideaux successifs. Enfin, les trente oiseaux peuvent contempler la face du Simorg. Ils tombent dans la stupéfaction. Ils constatent qu’ils sont eux-mêmes le Simorg et que le Simorg est chacun d’entre eux.

C’est Farid-od-din Attar qui raconte l’histoire, au début du XIIIe siècle, dans Le Colloque des Oiseaux. « Le soleil de ma majesté, explique le Simorg en conclusion du poème, est un miroir ; celui qui vient s’y voit dedans, il y voit son âme et son corps, il s’y voit tout entier. Puisque vous êtes venus ici trente oiseaux, vous vous trouvez trente oiseaux. S’il venait encore quarante ou cinquante oiseaux, le rideau qui cache le Simorg serait également ouvert. Quoique vous soyez extrêmement changés, vous vous voyez vous-mêmes comme vous étiez auparavant. » « Ils virent que le Simorg était eux-mêmes et qu’eux-mêmes étaient le Simorg, écrit encore Attar. Quand ils regardaient le Simorg, ils voyaient que c’était bien le Simorg. Et s’ils portaient leurs regards sur eux-mêmes, ils voyaient qu’eux-mêmes étaient le Simorg. Ils ne formaient en réalité qu’un seul être. »

En 1935, le poème de Attar inspire à Jorge Luis Borges « L’Approche d’Almotasim », une nouvelle décrivant un roman imaginaire dans laquelle un étudiant de Bombay, qui a blasphémé la foi islamique de ses pères et tué un Hindou au cours d’une émeute, part en quête de l’homme d’où procède la plus grande lumière. Le récit s’arrête lorsque l’étudiant écarte le rideau qui le sépare de son maître. Ici, ce serait l’opération inverse. On recherche l’homme le plus ténébreux. On recherche le Simorg du Mal. Plutôt que de le chercher parmi les politiciens, les banquiers, les criminels ou les hommes de lettres (ce serait un peu trop évident), on regardera du côté de ces êtres qui, pour une raison qui nous échappe, mettent énormément de zèle à faire des choses absolument détestables. Et Martin Shkreli est un assez bon candidat aux Olympiques du Mal.

Martin Shkreli est né à New York, dans le quartier de Brooklyn, le 1er avril 1983. Ses parents sont des immigrants très pauvres venus du Monténégro. Après des études au Baruch College de New York, il travaille chez UBS et Intrepid Capital Management où il se fait remarquer en prédisant l’effondrement d’une biotech (entreprise spécialisée dans la biotechnologie). Il créé son premier fonds d’investissement, Elea Capital Management, en 2006. Sa stratégie est d’identifier les biotech dont les médicaments sont surévalués et les vendre à découvert tout en les dénigrant sur les forums pour spéculer sur leur effondrement. En 2009, il lance un deuxième fonds spéculatif, MSMB Capital Management, et utilise les actifs de cette société en faillite pour fonder sa première biotech, spécialisée dans les traitements contre les maladies orphelines, Retrophin, en 2011. En septembre 2014, Retrophin acquiert les droits du Thiola, un médicament pour traiter la cystinurie. Après cette acquisition, alors que le médicament n’a eu aucun coût de recherche ou développement supplémentaire, Shkreli décide d’augmenter de 20 fois son prix. Puis il démissionne de la société en octobre 2014 et créé une autre biotech, Turing Pharmaceuticals, avec laquelle il achète les droits exclusifs de commercialisation du Daraprim, un médicament contre la toxoplasmose, une infection touchant en priorité les malades du Sida. Après s’être assuré d’avoir le monopole sur sa commercialisation, Shkreli multiplie le prix du Daraprim de 5000%, passant de 13 dollars 50 à 750 dollars le comprimé. Shkreli est alors gratifié du titre d’« homme le plus détesté des Etats-Unis ». Mêmes les candidats à la présidentielle américaine se sentent obligés de le critiquer dans leur campagne. Donald Trump le traite de « petit morveux gâté » (ce qu’il n’est pas du tout, ses parents étant concierges). Mais c’est surtout Hilary Clinton qui fait du « combat contre Shkreli » un argument de campagne, et utilise son image dans une vidéo où elle annonce sa volonté de présenter un plan visant à interdire l’augmentation des prix des médicaments.

Pourtant la logique de Shkreli est celle qui préside à toutes les décisions des gouvernants et des possédants. On la retrouve absolument partout. Elle est fondamentalement aussi choquante, si ce n’est plus, lorsque Peter Brabeck, l’ex-patron de Nestlé, explique calmement en interview que l’accès à l’eau potable de la population mondiale devrait être privatisée : « Deux points de vue s’affrontent à ce sujet. Le premier, que je qualifierai d’extrême, est représenté par les O.N.G. : pour eux, l’accès à l’eau doit être nationalisé. Autrement dit, tout être humain doit avoir accès à l’eau. C’est une position extrême. On peut répondre que l’eau est une denrée alimentaire et que, comme toute denrée, elle a une valeur marchande. » Cette logique est évidemment présente lorsque, chez nous, deux criminels qui devraient être jugés au Tribunal Pénal International, Sarkozy et BHL, ont prétendu voler à l’aide du peuple libyen en bombardant leur pays et en assassinant Kadhafi alors que c’était simplement un bon moyen de ne pas avoir à rembourser le principal donateur du financement illégal de la campagne de 2007. La guerre de chacun contre tous est l’aboutissement logique du capitalisme. Alors que ce que Shkreli a fait est en réalité légèrement moins grave que ce dont on l’accuse – le brevet du médicament n’a pas été acquis mais simplement son autorisation de commercialisation sur le marché américain, et le médicament est facile à synthétiser et reproductible par une autre firme – son geste rend simplement lisible la logique délétère qui préside au capitalisme lui-même.

En mai 2015, Martin Shkreli commet une autre action détestable. Il achète, pour un montant de deux millions de dollars, Once Upon a Time in Shaolin, un album du Wu-Tang Clan édité à un seul exemplaire et vendu aux enchères sur Paddle 8, un site spécialisé dans l’art contemporain. L’accord stipule que le possesseur de celui-ci n’aura pas le droit de le commercialiser avant 2103 mais qu’il est évidemment autorisé à le diffuser gratuitement sur internet. Quand il découvre que l’acquéreur de son œuvre d’art est « l’homme le plus détesté des Etats-Unis », RZA, le leader du groupe, s’affole et déclare qu’il donnera une « portion significative » de la somme touchée à des associations de charité.

Mais pourquoi RZA a eu cette idée folle, un jour de vendre un album du Wu-Tang comme une œuvre d’art contemporain ? L’histoire du disque est mystérieuse. Once Upon a Time in Shaolin aurait été enregistré dans le plus grand secret entre 2008 et 2013. Mais il ne semble pas que les différents membres aient été bien informés du destin du disque. Lorsqu’il apprend que celui-ci sera vendu à un exemplaire unique, Method Man est fumasse. « Fuck that album » déclare-t-il. RZA lui répond sur Twitter : L’album ne pourra pas être vendu ; par contre il pourra être mis en ligne par le possesseur et écouté gratuitement. Certes, sauf que c’est Martin Shkreli qui l’a acheté…

Le capitalisme, la culture : tels sont les champs dans lesquelles Martin Shkreli a réalisé ses deux coups d’éclat, les « deux actes » de sa descente dans les ténèbres. Empêcher des malades du SIDA de se soigner pour de l’argent ; empêcher des fans du Wu-Tang Clan d’écouter le nouvel album du groupe contre de l’argent. Les deux actes sont les deux faces d’une même misère. Notre misère : notre impuissance à combattre le capitalisme comme totalité, vouloir sans cesse reformer ou humaniser un système dont les fins sont, par nature, meurtrières et destructrices ; et devoir produire de l’art dans ce contexte : un art qui se retrouve piégé dans les labyrinthes du capitalisme lui-même, même quand il essaie de s’en extraire. Surtout quand il essaie de s’en extraire…

Formé au début des années 1990, inspiré notamment par La 36e Chambre de Shaolin de Liu Chia-Liang, Wu-Tang Clan est au moins autant un « concept artistique » qu’un groupe : Staten Island, le quartier d’origine de RZA, y devient Shaolin et l’univers des noirs américains est réinterprété dans les termes de la mythologie et de l’éthique des arts martiaux. Avec le Wu-Tang Clan, RZA invente un groupe « sans tête » dont il est le « leader de facto » et roi caché, faisant alterner huit rappeurs lead (Ghostface Killah, GZA, Method Man, Ol’ Dirty Bastard, Raekwon, Masta Killa, Inspectah Deck, U-God) aux personnalités et aux styles distincts à la manière d’une troupe de guerriers. Tous les membres du Wu-Tang peuvent, par principe, faire leur carrière solo en toute liberté, et signer avec les compagnies de disques qu’ils veulent, sans que cela ne change rien à l’identité du groupe, se retrouvant tous les trois ou quatre ans pour refaire un nouveau disque. Une sorte d’image parfaite de l’équilibre entre liberté et loyauté. L’histoire de Wu-Tang Clan est une succession de solutions géniales trouvées par RZA pour répondre à tous les problèmes générées par le fait de réaliser une œuvre d’art ambitieuse dans un « monde hostile aux rêveurs » comme dirait Frank Zappa.

L’album vendu « comme une œuvre d’art » est un grand geste conceptuel, mais c’est ce geste ultime qui s’est retourné contre RZA. RZA est très intelligent, mais son intelligence n’est pas comparable à celle des spéculateurs démoniaques. On le constate toujours dans les carrières des grands artistes : le moment où ils essaient de faire les stratèges est généralement le moment le plus dramatique de leur vie : soit ils perdent, soit ils deviennent ténébreux… Wu-Tang Clan a beau être le plus grand groupe de rap des années 1990, RZA a beau être une des personnalités les plus passionnantes de notre époque, ils se sont simplement retrouvés piégés. Et pas n’importe où : à l’endroit même qu’ils avaient trouvé pour échapper aux limites propres à leur lieu d’expression. Nul joueur n’est plus grand que le jeu lui-même. Et ce jeu est un jeu tordu. C’est un jeu de dupes. Comme au casino, la maison gagne toujours.

Après ces deux « actes » d’ultraviolence en col blanc, l’irrésistible descente de Shkreli dans les hiérarchies démoniaques ne pouvait que ralentir. Tout devient désormais un peu minable. A la suite d’une remarque amère de Ghostface Killah, Shkreli décide d’apparaître dans une vidéo assez ridicule, accompagné par trois lascars masqués qui font moins peur que pitié. « J’ai acheté ton album, dit-il en bredouillant à l’attention de Ghostface Killah. Tu es ma pute. Je détruis tes morceaux si je veux. Je vais t’effacer des livres d’Histoire du rap. » Puis, lors des élections présidentielles, de plus en plus énervé par Hilary Clinton, Shkreli met à nouveau Once Upon a Time in Shaolin en jeu : il promet de mettre l’album en ligne gratuitement si Trump gagne et de le détruire si c’est Clinton qui devient présidente. Trump gagne, mais Shkreli, toujours taquin, n’en diffuse finalement qu’une dizaine de minutes. Enfin, en septembre 2017, Shkreli met le disque en vente sur Ebay tout en indiquant qu’il le détruira si celui-ci ne trouve pas un acquéreur. RZA essaie de le racheter immédiatement, mais il découvre qu’il lui est légalement interdit de reprendre le disque qu’il avait vendu aux enchères. Quelqu’un d’autre répond à l’offre de Shkreli et l’achète pour 1 million de dollars. Et là, coup de théâtre : Shkreli étant désormais en prison et l’album faisant partie des 7 millions payés par ce dernier a la fin de son procès, le nouvel acheteur ne peut pas obtenir l’album.

Oui, entre temps, Shkreli a atterri en prison. Tout est allé si vite. Le 17 décembre 2015, il est arrêté par le FBI pour avoir trompé ses investisseurs en utilisant les actifs du fond spéculatif MSMB en faillite pour fonder Retrophin. Inculpé de sept chefs d’accusation,  il prend aussitôt Ben Brafman, le petit homme à tête de démon rigolard, comme avocat. Mais même le diable ne réussira pas à sauver Shkreli. Vu l’antipathie qu’il génère chez à peu près tout le monde, le tribunal devra consacrer trois journées entières simplement pour constituer un jury impartial. Même la journaliste de Vice venue l’interviewer peu de temps avant son procès a l’air anormalement dégoûtée face à lui. Pourtant, elle aurait pu remarquer la tristesse qui se dégage de Shkreli. Il est voûté et marche de façon un peu tordue, comme un enfant battu. On l’insulte dans la rue et il fait mine d’apprécier : « C’est de l’amour ! » Quant à son appartement, il ressemble à un squat d’adolescent, sans meubles, avec des affaires qui trainent par terre. Entre les pièces, Martin se déplace sur un hoverboard et il  passe la majeure partie de son temps à jouer à des jeux vidéo ou à faire des live chat de plusieurs heures sur Youtube où il répond aux insultes des internautes. « C’est peut-être cela que l’Amérique lui reproche, écrit Guillaume Lachenal : Que le millionnaire révèle, un peu christique, que même les winners sont des losers. Qu’il n’y a rien, tout en haut, quand on a réussi. Que l’existence consiste à merdoyer sur Internet. » Dans la bibliothèque de Shkreli, on remarque La Métamorphose de Kafka.

Plutôt que La Métamorphose, Martin Shkreli aurait surtout dû lire Le Terrier de Kafka. Dans cette nouvelle inachevée, le narrateur – très probablement une taupe mais ce n’est jamais précisé – ne cesse de creuser des galeries et d’aller et venir dans celles-ci pour en vérifier les entrées et les sorties, et constate que les leurres qu’il élabore pour assurer sa protection sont potentiellement des failles dans lesquelles ses ennemis peuvent s’introduire : « Je vis en paix au plus secret de ma maison, et cependant quelque part, n’importe où, l’ennemi perce un trou qui l’amènera sur moi. » Les galeries qui sont bâties pour lui permettre de fuir sont également celles qui offrent à ses éventuels adversaires la possibilité de l’atteindre : « Il est des ruses si subtiles qu’elles se contrecarrent elles-mêmes. » Plus roué et vicieux, Shkreli n’est pas plus avancé dans notre monde que RZA. Pourquoi ? Parce que la stratégie ne sert à rien. De toutes façons, comme au casino, la maison gagne toujours.

Martin Shkreli ressemble à un personnage de Joss Whedon. Il rappelle à la fois les jeunes geeks égoïstes et cyniques de la saison 6 de Buffy, et Topher, le petit génie scientifique totalement indifférent au sort d’autrui de Dollhouse (mais qui finit par révéler sa grande sensibilité dans la deuxième saison). Ou encore Doctor Horrible, le « super vilain » de la web série du même nom, qui fait le Mal parce que c’est la fonction qu’il s’est attribué, mais qui a surtout l’air d’un babtou fragile – infiniment moins méchant et moins content de lui que Captain Hammer, le « héros du Bien » qu’il combat. Les petits mecs des fictions de Whedon sont des jeunes gens un peu mous qui voient la vie comme un combat entre le Bien et le Mal où le Mal triomphe a priori et où on leur a bien appris à ne pas être du côté des perdants. Ils n’ont pas de plaisir à faire souffrir autrui, et pas même à provoquer ou à toiser le public. Ils le font parce qu’ils doivent le faire. Le capitalisme agit sur eux comme un Dieu jaloux. Et c’est bien l’impression que donne Shkreli : il joue au « rêve américain » exactement comme on le lui a appris. Il fait le Mal comme un petit garçon qui voudrait faire plaisir à sa maman.

Après cinq jours de délibérations, Shkreli est reconnu coupable et les jurés le condamnent à trois des huit chefs d’accusation : Fraude en matière de valeurs mobilières dans le cadre de son fonds de couverture MSMB Capital ; fraude en matière de valeurs mobilières dans le cadre de MSMB Healthcare ; complot pour commettre des fraudes en matière de valeurs mobilières liées au régime boursier Retrophin. Remis en liberté contre une caution de cinq millions de dollars en attendant de connaître sa sentence, il est automatiquement remis en prison après avoir offert une récompense de 5000 dollars pour une mèche de cheveux de Hilary Clinton ! Finalement Shkreli est condamné en mars 2018 à verser sept millions de dollars et à une peine d’emprisonnement de sept ans. Deux fois sept comme les sept mers et les sept vallées…

L’histoire de Martin Shkreli s’arrête ici. Pourtant on ne peut s’empêcher de penser qu’il ne s’agit pas encore de l’homme le plus ténébreux, mais seulement d’un de ces nombreux oiseaux partis à la recherche du Simorg du Mal et ayant péri sur le chemin de la fosse de Qâf : que ce soit dans la vallée de l’indifférence, celle de la froideur, celle de l’ignorance, celle des attachements, celle de l’éparpillement, celle de l’insensibilité, celle de l’enrichissement financier ou celle de l’immortalité physique. Un jour, nous aboutirons à la fosse de Qâf et, lorsque le chambellan de la perdition aura ouvert la porte de l’alcazar, le Simorg du Mal nous dira : « Le gouffre de ma misère est un miroir ; celui qui vient s’y voit dedans, il y voit son âme et son corps, il s’y voit tout entier. Quoique vous soyez extrêmement changés, vous vous voyez vous-mêmes comme vous étiez auparavant. »