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Monsieur Mystère
Paru en 2018

Contexte de parution : Mon Lapin Quotidien (L'association)

Présentation :

Publication dans le numéro 8 de Mon Lapin Quotidien de novembre 2018.

Illustration de Killoffer.


Cité(s) également : plusAmenemhat II, André Breton, Arthur Rimbaud, Gilles Corrozet, Isis, Jean Baudrillard, Jésus-Christ, Jules César, Juliette Drouet, Léona Delcourt, Sigmund Freud, Sophocle, Thoutmôsis, Victor Hugo




L’être pour l’être est sphinx (Victor Hugo)

On ne sait toujours pas ce que c’est que le sphinx. Se dressant devant les pyramides de Gizeh, la statue la plus grande du monde est un mystère pesant une masse d’environs 20.000 tonnes. Taillé dans un promontoire naturel de 40 mètres de hauteur de roche calcaire, sa tête extraite d’un piton calcaire dur et gris, le corps creusé dans la couche sous-jacente d’un calcaire plus tendre, tout son être est tourné vers le Levant. Les archéologues évaluent à un million d’heures le temps nécessaire pour sculpter Monsieur Mystère à l’aide de burins, de ciseaux en cuivre ou de maillets en bois.

Le corps pourrait être celui d’un lion couché, à moins que ses flancs soient ceux d’un bœuf ou d’un taureau. Certains avancèrent l’idée qu’il s’agissait initialement d’un chien taillé dans la roche pendant l’Ancien Empire et dont le visage aurait été retaillé au Moyen Empire sous les traits du pharaon Amenemhat II. Le problème de cette hypothèse, c’est que le sphinx ne ressemble pas du tout à Amenemhat II, et pas tellement à un chien. On a également identifié cette tête à celle du pharaon Khephren, dont le règne correspond à la période pendant laquelle on a longtemps estimé qu’il aurait été sculpté : – 2500 avant Jésus-Christ. Certes, il lui ressemble un peu plus, mais pas tant que ça. D’autres estiment que son visage n’est en rien celui d’un Egyptien mais peut-être celui d’un Nubien, d’un Soudanais, d’un Ethiopien. Des théories plus récentes proposent une datation encore plus ancienne, relative à la présence de traces d’humidité qui n’auraient pu apparaître que plusieurs milliers d’années auparavant.

Etait-il le gardien du site ? Les arabes ne l’appellent pas le sphinx, mais abou al-Hôl : le « Père La Terreur ». Sphinx est le nom grec donné à la statue. On ne sait pas si ce nom vient du mot grec signifiant « étrangleur », s’il s’agit d’un emprunt au sanskrit sthag signifiant « dissimulé » ou à l’égyptien ancien shesepânkh signifiant « statue vivante » ou « image vivante ». Reste que, mise à part la stèle qui raconte le songe de Thoutmôsis IV qui le fit désensabler (dans ce songe, le sphinx se fait appeler Horakhéty-Khépri-Râ-Atoum et donne du « mon fils » au jeune Thoutmôsis) et qui fut probablement ajouté en – 1400 avant J.C., nous ne possédons aucun document qui puisse éclaircir le sens de cette statue. Furieusement mutique dans le désert de Gizeh, Monsieur Mystère incarne l’inconnu qui scintille toujours comme une étoile dans la nuit de nos existences. Et, dans nos vies de tous les jours, toutes les rencontres insolites, tous les rapprochements inattendus, toutes les choses qui nous échappent mais qui pourtant orientent nos vies, peuvent être considérées comme des approches du sphinx.

Les Grecs mirent en scène le sphinx dans le cycle Thébain. Mais Monsieur Mystère y devint Mademoiselle Enigme. Aussi destructrice que le sphinx est protecteur, arborant une poitrine de pin-up ou de femme fatale, la sphinge ravage les champs et terrorise les populations. Elle déclare qu’elle ne quittera Thèbes que lorsque quelqu’un aura résolue son énigme. « Quel être, pourvu d’une seule voix, a d’abord quatre jambes le matin, puis deux jambes le midi, enfin trois jambes le soir ? » Créon, le régent et frère de la reine veuve Jocaste, promet la main de sa sœur et la couronne de Thèbes à qui débarrassera la Béotie de ce fléau. Arrive alors Œdipe qui trouve la solution. « Il s’agissait de l’homme. Lorsqu’il est enfant, il a quatre jambes, car il se déplace à quatre pattes ; adulte, il marche sur deux jambes ; quand il est vieux, il a trois jambes, lorsqu’il s’appuie sur son bâton. » La Sphinge se suicide en se jetant du haut de son rocher. Œdipe devient l’époux de Jocaste et le roi de Thèbes.

Représenté entre 430 et 420 avant J.C., Œdipe Roi de Sophocle met en scène la découverte par Œdipe de son funeste destin. La pièce commence par une audience qu’Œdipe, déjà roi de Thèbes, époux de Jocaste et père de leurs quatre enfants, accorde à un prêtre. Au nom du peuple, le prêtre le supplie de découvrir l’origine de la peste qui frappe la ville. Ayant triomphé naguère de la sphinge, Œdipe est une sorte de super héros pour les Thébains qui le considèrent comme seul capable de faire la lumière sur le fléau qui ravage désormais leur charmante contrée : « Ne nous as-tu pas affranchis du tribut que levait sur nous le monstre aux énigmes ? » De retour de Delphes où il est allé consulter l’oracle, Créon explique que la source de la peste est l’assassinat non-élucidé de Laïos. Œdipe pique une gueulante : Pourquoi n’a-t-on pas enquêté plus tôt ? Qui m’a foutu un beau-frère pareil ? « Le Sphinx avec ses chants insidieux ne nous laissait pas le loisir de résoudre l’énigme » répond piteusement Créon. Faisant bien comprendre qu’il doit tout faire lui-même dans ce bled, Œdipe décide alors de mener l’enquête. Il reçoit le devin Tirésias, mais celui-ci refuse de parler, et Œdipe le brutalise comme un flic pour obtenir des réponses. « C’est de toi que provient la souillure qui contamine cette terre, finit par lui lâcher Tirésias. Tu es le meurtrier que tu recherches. » Bien parano, Œdipe soupçonne le devin de comploter contre lui avec son beau-frère. Il questionne Jocaste, mais toutes les infos de cette dernière proviennent du survivant de l’attaque où Laïos a trouvé la mort. Un vieil homme vient informer du décès de Polybe, roi de Corinthe, le supposé père d’Œdipe. Il lui révèle également que Polybe et Mérope ne sont pas ses vrais parents. C’est lui-même qui l’avait confié, nouveau-né, au roi et à la reine de Corinthe. Abandonné, le bébé lui avait été remis par un serviteur de Laïos : le survivant même dont parlait Jocaste ! Jocaste, qui avait déjà tout compris, s’est pendue. Œdipe se crève les yeux pour ne plus voir la lumière du jour et demande à Créon de le bannir.

La pièce de Sophocle est construite sur une succession d’expressions à double sens. « En remontant à mon tour à l’origine des événements demeurés inconnus, c’est moi qui les mettrait en lumière » dit Œdipe, mais, sans qu’il le sache, cette phrase suggère qu’il se découvrira lui-même le criminel qu’il poursuit. Tout se renverse : l’étranger corinthien devenu roi est en réalité natif de son propre royaume ; le sauveur de Thèbes est à la source de la peste qui afflige celle-ci ; le juge est le criminel qu’il condamne ; le clairvoyant qui raille le devin aveugle finira par se crever les yeux qu’il tenait fermé sur sa propre origine alors que les ténèbres concernant celles-ci se dissipent aux yeux de tous ; le déchiffreur d’énigmes est lui-même une énigme qu’il ne peut déchiffrer.

A partir de L’interprétation des rêves en 1900, le personnage d’Œdipe acquiert une fonction universelle : il devient le « complexe » de tout être humain qui serait, simultanément, attiré par sa génitrice et en concurrence avec son géniteur. Mais, en se focalisant sur le meurtre du père et le coït avec la mère, Sigmund Freud fait disparaître de son analyse ce qui fait initialement la singularité d’Œdipe : la capacité à décrypter les énigmes, la victoire contre la sphinge. Jean Baudrillard ira jusqu’à dire que c’est en refoulant la présence de la Sphinge que la psychanalyse a pu s’édifier comme technique de défense contre le pouvoir de séduction de l’énigme. Le drame d’Œdipe est le drame de l’Occident : après avoir transformé le mystère en énigme, du sphinx égyptien à la sphinge grecque, l’Occident, faisant disparaître la sphinge au profit de la mère, a décidé d’oublier l’énigme au profit du « sale petit secret ». 

C’était sans compter l’étrange capacité des hommes à agir sous la dictée des formes. Alors que leur image disparaissait de notre lecture d’Œdipe, les sphinx envahirent les villes, et, en particulier : Paris. Ce n’est pas surprenant pour une ville dont le nom signifie initialement « maison d’Isis » ou « barque d’Isis ». La première mention de Paris comme « ville pareille à Isis » vient du moine Abbon de Saint-Germain au Xe siècle. On retrouve cette idée chez Gilles Corrozet au XVIe siècle qui raconte qu’une statue de la déesse Isis se dressait à l’actuel emplacement du Centaure de César, place Michel Debré : « Maigre, haute, droite, noire pour son antiquité, nue sinon avec quelque figure de linge entassé autour de ses membres, elle fut ôtée par un monseigneur Briçonnet, évêque de Meaux et abbé dudit lieu environ l’an 1514. »

L’expédition napoléonienne de 1798 fit revenir l’égyptianité de Paris. En 1806, au 42 rue de Sèvres, on édifia la Fontaine du Fellah puis, en 1828, la place du Caire se couvrit de fresques hiéroglyphiques, de colonnes et de têtes de la déesse Hathor. Il y eut les sphinx de la fontaine du Palmier, les sphinges du Musée de la Légion d’Honneur, celles du Musée Picasso et de l’Hôtel Sully. Enfin le Sphinx Hôtel, 106 boulevard de Magenta, dont les deux têtes de sphinx sont toujours visibles aujourd’hui.

C’est au Sphinx Hôtel que Léona Delcourt s’installe quand elle arrive à Paris. Elle se fait appeler Nadja, contraction du russe Nadjena, « parce que c’est le commencement du mot espérance en russe et parce que ce n’en est que le commencement. » Née dans la région de Lille, elle rencontre André Breton le 4 octobre 1926. Le poète a 30 ans, Nadja 24 et le surréalisme, seulement 2. Dans le livre que Breton tirera de leur rencontre, toute la première partie est construite comme une succession d’annonces cryptiques de son arrivée comme de la naissance du surréalisme, allant de Victor Hugo et Juliette Drouet répétant quotidiennement « Porte cavalière » et « Porte piétonne » (et les deux portes qui ouvrent Nadja font écho aux portes de corne et d’ivoire qui ouvrent Aurélia de Nerval : ce sont les portes, de tailles inégales, de l’amour, impliquant, inconsciemment peut-être, la façon dont la femme finira par être mangée) à la vue du sang (celui de Nadja ?) au milieu des plumes sur le pigeonnier du manoir où Breton rédige son livre.

Breton tombe sur Nadja place Frantz Liszt. Ils errent et parlent ensemble dans le quartier de la Gare du Nord sans pouvoir s’arrêter, jusqu’au moment où Breton s’excuse : il doit rentrer, sa femme l’attend. « Tant pis, dit Nadja. Mais… et cette grande idée ? J’avais si bien commencé tout à l’heure à la voir. C’était vraiment une étoile, une étoile vers laquelle vous alliez. Vous ne pouviez manquer d’arriver à cette étoile. Elle est comme le cœur d’une fleur sans cœur. » « Qui êtes-vous ? » demande Breton magnétisé. « Je suis l’âme errante » répond Nadja.

Pendant huit jours, Breton et Nadja vont se revoir quotidiennement et sentir les « signes » se multiplier autour d’eux. Nadja s’identifie au personnage de Hélène dans Poisson Soluble alors qu’une voyante, Mme Sacco, a annoncé à Breton la venue prochaine d’une femme de ce nom. Elle peut deviner le changement de couleur d’une fenêtre (du noir au rouge) place Dauphine et les lignes que vient de lire Breton lui viennent par transmission de pensée alors qu’elle décrit le paysage. Elle est souvent prise de panique. « André ? Tu écriras un roman sur moi. Ne dis pas non. Prends garde : tout s’affaiblit, tout disparaît. De nous il faut que quelque chose reste… » Nadja découvre dans Les Pas perdus « L’Esprit nouveau », récit d’une vision frappante d’une jeune femme croisée sur la rue Bonaparte. La femme décrite dans « L’Esprit Nouveau » aborde les hommes avec un maintien « extraordinairement perdu » au point que Breton se demande si elle n’est pas sous l’effet d’un stupéfiant (ce qu’il comprend pour la femme de « L’Esprit nouveau », il semble ne pas vouloir le comprendre pour Nadja). Que veut dire le titre ? Que les individus seront désormais sous l’emprise d’une nouvelle manière de vivre orientée par la rencontre avec des inconnus ? Ou la recherche d’un tracé géographique annonçant notre évasion d’une prison ?

La femme de « L’Esprit Nouveau » est comparée à un sphinx : « Ce véritable sphinx sous les traits d’une charmante jeune femme allant d’un trottoir à l’autre interroger les passants, ce sphinx qui nous avait épargnés l’un après l’autre et, à sa recherche, de courir le long de toutes les lignes qui, même très capricieusement, peuvent relier ces points » Alors qu’ils longent les quais jusqu’à la Conciergerie, Nadja dit à Breton : « Moi aussi j’ai été en prison. Qui étais-je ? Il y a des siècles. Et toi, alors, qui étais-tu ? » Après leur nuit passée ensemble le 13 Octobre, le ton du livre change. Breton s’inquiète de l’état dans lequel il se sont trouvés, livrés « à la fureur des symboles. » « Je me souviens de lui être apparu noir et froid comme un homme foudroyé aux pieds du Sphinx. » Nadja lui explique qu’elle s’est prostituée et se prostitue encore pour gagner de l’argent (trois choses dont il est hallucinant que Breton ne se soit pas rendus compte tout seul : la drogue, la démence, la prostitution), Breton pleure, il ne veut pas poursuivre cette relation. Ils continuent à se voir de temps en temps et Breton continue de l’entretenir, mais quelque chose est brisé. Nadja est internée après une crise de démence le 21 mars 1927.

L’émotion très particulière qui emporte le lecteur de Nadja vient du fait que le livre est, à l’image du nom de l’héroïne, le commencement de la délivrance mais n’en est que le commencement. Lorsqu’il écrit Nadja, Breton vient de rencontrer son sphinx. Il découvre qu’il s’agit de déchiffrer la vie « comme un cryptogramme ». Mais Œdipe ne résout l’énigme qu’en faisant mine d’ignorer que celle-ci le concerne d’abord lui-même. Et Breton, en découvrant, dans Nadja, le sphinx de la « rencontre », devient malgré lui l’homme par qui sa parèdre basculera définitivement dans la folie. A sa demande, il écrit le livre, mais il est incapable de la sauver. Cependant, Breton continuera à avancer dans le déchiffrement du cryptogramme. La vie lui apparaîtra, des Vases communicants à L’Amour fou, sous les aspects d’une suite de faux pas et de pièges à éviter. Ce que Breton se met à percevoir, ce sont les tentatives de l’âme humaine de s’extraire d’un labyrinthe bâtie contre elle par le mauvais Démiurge. Mais il n’a pas encore toutes les pièces du dossier. Il n’a pas les textes des Sans Roi, la Bibliothèque de Nag Hammadî. 

L’histoire ne s’arrête pas là. En 1949, Breton est en pleine rédaction de l’essai « Flagrant Délit » (pamphlet contre le « faux Rimbaud » et ses arrogants laudateurs). Il interrompt son texte en plein milieu pour publier l’article de presse suivant : « On vient de découvrir dans une jarre, à cinquante kilomètres au nord de Louxor, un lot de manuscrits sur papyrus datant du troisième siècle après J.C. et rédigés en langue copte. Il s’agit d’une douzaine de gros volumes dont la reliure de cuir est encore intacte. Ils comportent plusieurs dizaines de traités religieux et de livres sacrés, utilisés pour le culte de la secte religieuse gnostique. »

André Breton associe immédiatement Rimbaud et les poètes visionnaires aux Sans Roi : « Les Gnostiques sont à l’origine de la tradition ésotérique qui passe pour s’être transmise jusqu’à nous (…) Or, il est remarquable que les poètes dont l’influence se montre aujourd’hui la plus vivace, dont l’action sur la sensibilité moderne se fait le plus sentir (Hugo, Nerval, Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, Mallarmé, Jarry) ont été plus ou moins marqués par cette tradition. Non, certes, qu’il faille les tenir pour « initiés » au plein sens du terme, mais (…) il semble que souvent, sans l’avoir aucunement en vue, alors qu’ils s’abandonnaient en toute solitude à leur voix intérieure, il leur arriva de recouper cette tradition (…)  Il y a là un grand mystère sur lequel nous sommes quelques uns à demeurer penchés. »

En effet, il y a là un grand mystère. Mais n’allons pas trop vite, et nous ne penchons pas tout de suite. Nous n’en sommes encore qu’aux prémisses, aux premières approches du sphinx. Le labyrinthe pourri du mauvais Démiurge ne se détruit pas en un jour.