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Je suis trois femmes
Paru en 2019

Contexte de parution : Cahiers du cinéma

Présentation :

Texte publié dans le numéro 755 des cahiers du cinéma de mai 2019 à propos du film Trois Femmes de Robert Altman.


Sujet principal : Robert Altman
Cité(s) également : plusAgnès Varda, Bodhi Wind, David Bowie, menu_mondes.pngDavid Lynchmenu_mondes.png, Ingmar Bergman, Jacques Rivette, Lars von Trier, Luis Buñuel, Nicolas Roeg, menu_mondes.pngPhilip K. Dickmenu_mondes.png, Shelley Duvall, Sissy Spacek




Nous vivons nos vies comme des dormeurs. Ce que nous vivons dans la veille nous échappe, comme nous oublions ce que nous vivons en dormant. Présents, nous sommes absents. Sur la première image du film, à travers un étrange plan « liquide » enregistré par une caméra posée derrière un appareil à eau, on voit Willie Hart (Janice Rule) en train de peindre une fresque. Elle peaufine le ciel au-dessus d’un labyrinthe. On devine un animal, puis trois femmes mutantes, aux jambes écaillées et munies de queues. La première étrangle ou attrape à la gorge une deuxième qui est enceinte. Et la troisième, effrayée, regarde un homme qui se dresse à droite, la bite pendante, les bras écartés et les poings fermés. Le plan dure moins d’une minute. Très vite, la caméra se perd dans le décor et ressort, toujours à travers un plan « liquide », dans le spa gériatrique de Desert Springs (« Desert Springs Rehabilitation and Geriatrics Center ») où Mildred « Millie » Lammoreaux (Shelley Duvall) accompagne des patients dans leur séance de thérapie thermale. Derrière une vitre, on aperçoit Mildred « Pinky » Rose (Sissy Spacek). Pinky dévore Millie des yeux. A la lumière, on sait qu’on est en Californie ; aux couleurs, on devine qu’on est dans les années 1970. Et pourtant ce film éblouissant, plein de nuances de jaune, de rose, de mauve et de violet, est un des plus sombres cauchemars que le cinéma ait rêvé. Austère, dissonante et insistante, sa musique nous y prépare. Récit de la normalité vue comme un rapt d’identité et l’amitié considérée comme un meurtre d’âme, Trois Femmes montre le rêve des années 1970 se transformer en cauchemar. Ce cauchemar, ce sera la réalité des décennies à venir. Ce cauchemar, c’est notre monde depuis 40 ans.

Pinky est comme une petite fille. Elle souffle dans son coca pour faire des bulles. Elle tourne en rond sur une chaise roulante. Elle observe autour d’elle et essaie de se faire des amis. La présence des jumelles Peggy et Polly la plonge dans la confusion avant de la fasciner complètement. « Tu crois qu’elles savent lesquelles elles sont ? demandera-t-elle un peu plus tard à Milly : Peut-être qu’un jour Peggy est Polly et, un autre, Polly est Peggy ? » On a du mal à considérer Pinky comme une adulte. Elle a plutôt l’air d’une petite fille qui a perdu ses parents. Robert Altman dira qu’il l’avait conçue comme un extraterrestre ou une âme débarquant sur terre et ne trouvant pas sa place, se demandant : « Comment pourrais-je me confectionner une personnalité ? »

On peut voir d’étranges analogies entre Pinky Rose et Thomas Jerome Newton, le héros joué par David Bowie dans L’Homme qui venait d’ailleurs de Nicholas Roeg (d’ailleurs combien de chansons de Bowie parlent de la confection de la personnalité ? Pensons simplement à « Changes » ou à « Who Can I Be Now ? »). Presque contemporains, les deux films obséderont Philip K. Dick dans sa quête gnostique : L’Homme qui venait d’ailleurs deviendra le modèle du film « déclencheur » d’anamnèse collective, et Trois Femmes, au contraire, celui qui pourrait réduire notre existence à un mauvais rêve, un cosmos pourri, labyrinthique et répétitif, derrière lequel il n’y a rien. Il l’écrit dans un cahier de son Exégèse : « En voyant la superposition des mondes doubles, on se trouverait abandonné dans l’effrayant « monde » onirique de Trois femmes avec la possibilité que le néant (le rien) vienne remplacer l’existant (quelque chose) ou, pire, que tel soit le cas actuellement – on serait dans un rêve sous lequel il n’y aurait aucune substance. Telle est la frayeur que m’a causé Trois femmes. »

Comme un bébé vampire, Pinky cherche quelqu’un à imiter pour devenir un adulte. Le modèle qu’elle se choisit, c’est Millie Lammoreaux, qui vient comme elle du Texas mais qui semble apparemment plus adaptée à leur vie californienne. « Tu es l’être le plus parfait que j’ai rencontré » lui dira-t-elle, admirant ses talents de décoratrice et de cuisinière. Sophistiquée, Millie soigne son apparence et refait continuellement sa coiffure. Elle parle tout le temps : surtout de nourriture. Elle détaille les recettes qu’elle a déjà faite et celles qu’elle compte faire bientôt. Cependant, personne ne l’écoute. Parfois même, les personnes à qui elle s’adresse se parlent devant elle sans la regarder, la renvoyant à l’état d’objet ou de femme invisible. Rejetée par les hommes qui la fuient, elle se raconte à elle-même une sorte de récit alternatif où elle serait au centre de l’intérêt de tous. Draguant maladroitement Tom, un de ses voisins du motel Purple Sage qui simule carrément une grippe pour éviter de rester en sa compagnie, elle prétend qu’il la poursuit de ses avances. Mais, à part Pinky, personne n’y croit. Dès qu’elle le salue, les autres voisins l’imitent et se moquent d’elle : « Salut, Tom ! »

Pinky devient la colocataire de Millie. Un soir, Millie décide de faire un dîner. Elle invite son ancienne colocataire, Deirdre, le petit ami de cette dernière et deux autres mecs à dîner. Pinky les croise et apprend qu’ils ont décidé d’aller plutôt faire du tir à Dodge City que de se rendre à ce repas auquel Millie tenait comme à la prunelle de ses yeux. Leur défection démolit Millie qui va se venger en maltraitant Pinky. Est-ce en écho à cette « névrose des repas » que leur supérieure hiérarchique au spa s’appelle Miss Bunwell (Bunuel) ? Robert Altman aurait-il été frappé par la dimension cauchemardesque du quotidien des « adultes » présentée dans Le charme discret de la bourgeoisie en 1972 ?

Dans Trois Femmes, anti-film d’apprentissage, être normal est une tâche impossible. Personne n’a de place sur la Terre. Quelque soit le choix de l’identité que l’on prendra, on sera exclu. On sera un étranger, qu’on le veuille ou non. Loin de la solidarité et même de la sororité habituellement associées aux années 1970, le monde de Trois Femmes est un monde où la concurrence est si intense qu’elle se joue à un niveau infinitésimal, microscopique, intime. Entre les petits, c’est la guerre de chacun contre tous. Toute amitié y repose sur une promesse de meurtre psychique. Pinky et Millie sont des anti-Céline et Julie. Le film anxiogène d’Altman est comme le miroir inverse du film émancipateur de Rivette. Le sous-titre aurait pu être : Céline et Julie ne vont plus nulle part, désolé. Dans Trois femmes, quand une des filles commence à vivre, l’autre se met à en crever.

Pinky essaie de devenir une femme en vampirisant l’identité de Millie et n’y arrive pas… Jusqu’au moment où elle se suicide en se jetant dans la piscine. Ou plutôt, vu la façon dont elle regarde la fresque au fond de celle-ci avant de plonger, jusqu’au moment où elle décide de modifier les paramètres de la réalité et accéder ainsi à un nouveau labyrinthe narratif qui circulerait à son avantage. Et c’est ce qui a lieu. Mais ça ne lui fait aucun bien. Une fois sorti du coma, Pinky commence par se réapproprier son prénom, Mildred, et engueule quiconque l’appelle encore Pinky. Puis elle ne reconnaît plus ses vieux parents. Certes, on ne saura jamais si ce sont vraiment ses parents : ce couple de texans octogénaires semble bien vieux pour avoir une fille aussi jeune, mais on a quand même tendance à penser que c’est le cas, ne serait-ce que parce qu’ils font toujours l’amour et parce qu’ils ont l’air parfaitement innocents du début jusqu’à la fin. Symboliquement, Mildred a besoin de se débarrasser d’eux pour affirmer son nouveau « moi ». Se transformant en « Lolita » sexy, fumant, buvant, tirant au pistolet, allumant les mecs, engueulant sa colocataire, Mildred aboutit aux mêmes impasses que Milly. Elle plonge dans un cauchemar atroce dont elle n’arrive pas à sortir. Finalement, une nuit, elle rejoint Milly pour que celle-ci la console dans une scène de lit qui est comme la pointe d’un triangle sur la féminité maudite dont les deux autres seraient les scènes de complicité nocturne de Persona de Bergman et de Mulholland Drive de Lynch…

A la présentation du film à Cannes en 1977, Robert Altman est accusé de misogynie. Agnès Varda sort énervée de sa projection. Du moins c’est ce qu’Altman raconte : « Elle dit que c’est un film dangereux, pessimiste et antiféministe. » Pourtant, le film montre surtout que les femmes se rendent inutilement malades à cause des hommes. Millie et Pinky pourraient reprendre à leur compte le cri de Charlotte dans L’Amour par terre de Rivette : « Ma vie ne doit plus tourner autour des hommes ! »

Et puis il y a Willie, la troisième femme : enceinte, silencieuse et grave ; Willie dont le mari Edgar – queutard extrêmement relou – aura aussi des aventures avec Millie et même Pinky (quand celle-ci deviendra Mildred) ; Willie qui peint les fresques bleues, mauves et roses qui semblent nourrir la mythologie du film, ou rêver le rêve de celui-ci. Ces fresques sont au nombre de trois et elles ont l’air de raconter trois moments de la même histoire. C’est une « sorte de mythologie dont on ne connaîtrait pas vraiment les codes » dit Diane Arnaud. A l’image du film, elles se donnent comme une énigme impossible à résoudre. Dans chacune, comme dans Trois Femmes, on voit trois femmes et un homme. Et l’une des femmes est enceinte.

La première fresque – celle que l’on voit dans le générique – c’est celle de la piscine sèche de Dodge City. Une deuxième fresque apparaît dans la piscine pleine de Purple Sage : sur celle-ci, deux femmes se prennent dans les bras l’une l’autre. Au loin elles regardent l’homme s’éloigner, les poings fermés au dessus de la tête. Et la troisième femme, qui est enceinte, regarde son ventre. C’est cette fresque qui fascine le plus Pinky. Elle la regarde sans cesse : comme si elle s’adressait à elle ; comme si quelque chose de son destin se jouait en elle et la poussait à se noyer en elle (et, en effet, on peut dire que le câlin des deux premières femmes – pendant que l’homme s’éloigne et que la troisième regarde son ventre – annonce le soir de sa réconciliation avec Millie et l’accouchement du bébé mort-né de Willie). Enfin, il y a une troisième fresque, peinte sur la terrasse de Dodge City : là, les trois femmes semblent gratter le sol tandis que l’homme lève son poing au ciel où tourne un soleil-serpent-cosmique et une des femmes semble le désigner avec rage. Est-ce le recommencement du même cycle de souffrances et de désolations ? Cette fresque renvoie-t-elle au début du récit ? A son retour éternel ? Au fond de l’image, une chaine de pyramides disparaît derrière la brume.

Les trois fresques ont été réalisées par l’artiste Bodhi Wind. En interview, il dira s’être inspiré des peintures de sable Navajo. « Le côté rigide de mon style provient du désert. Je crois que Trois Femmes parle de ce jeu circulaire entre la vie et la mort qu’il y a dans le désert, où au départ tout a l’air mort et stérile et progressivement on voit que les choses sont vivantes. » Robert Altman avait été sensible aux fresques de l’artiste à cause de « ce sentiment primitif qui résidait derrière son rêve » suppose Wind.

Parce que ce film est venu d’un rêve. Altman n’a cessé de le redire. Il l’a rêvé une nuit de 1976 où sa femme était à l’hôpital pour un ulcère du duodénum. Il a rêvé l’histoire, l’atmosphère, le titre, le casting… On avait demandé à Altman, grand déconstructeur des mythes américain, s’il avait laissé tomber cette tâche pour ce film plus intimiste, à quoi il a répondu par la négative dans son dossier de presse : « Trois femmes porte sur nos coutumes et notre culture ».

En effet, la coutume principale, c’est celle d’une identité à acquérir par conformation au groupe pour s’inscrire dans le champ social. La coutume principale, c’est celle qu’une femme devrait ressembler à une femme, un adulte à un adulte, quelqu’un qui s’amuse à quelqu’un qui s’amuse. Au milieu du film, peu de temps avant la plongée de Pinky dans la piscine des métamorphoses, Milly blâme sa colocataire de leur manque de succès social : « Personne ne veut traîner avec toi. Tu ne bois pas, tu ne fumes pas, tu ne fais rien de ce qu’on est supposé faire ! » Oui : boire et fumer, on ne fait pas ça pour s’amuser. On fait ça parce qu’on est « supposé le faire ». Millie essaie de se conformer à un mode de vie festif, mais elle le fait comme une tâche difficile qui requiert des efforts. On sent que les années 1970 sont derrière nous. Parce que c’est ainsi qu’il faudra voir la « liberté des mœurs » depuis les années 1980 et jusqu’à nos jours : le lieu de la plus grande conformation à la compétition des modes de vie. Dans ce monde, la seule façon de devenir quelqu’un c’est de voler l’identité de quelqu’un d’autre. On ne réussit jamais sans priver quelqu’un de cette réussite. Nous sommes tous des Millie et des Pinky. Je suis trois femmes.

Après son cauchemar, Pinky renonce à torturer Millie et à la vampiriser jusqu’au bout. Mais elle tuera quand même quelqu’un. Elle laisse mourir l’enfant, en n’appelant pas le docteur pendant que Mille aide vainement Willie à accoucher. Au dialogue qui suit, dans la dernière scène, on devine que les trois femmes se seront rapidement débarrassées du queutard Edgar également. Les trois femmes deviennent une petite société de marginales, un groupe d’exclues, de sorcières. Cette fin, qui semble cauchemardesque, Willie l’associe pourtant à « un rêve merveilleux ». Et c’est peut-être le cas. Willie, Millie et Pinky ont quitté un monde qui les faisait souffrir. Elles ont rejoint le hiératisme du désert et échappent désormais à une compétition sociale qui sera celle des années 1980. Est-ce ça que Varda jugeait « dangereux » ? La possibilité que renoncer à procréer – à reproduire la vie – ne soit pas forcément une mauvaise idée ? Plus tard, une quatrième femme dira que « la vie sur Terre est mauvaise ». C’est Justine, leur petite sœur perdue, dans Melancholia de Lars Von Trier : encore un film « dangereux ». Tous les grands films sont dangereux.