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Tous les chemins s’appellent Serpent
Paru en 2017

Contexte de parution : Facebook

Présentation :

Post Facebook du dimanche 26 mars 2017.


Sujet principal : Vincent van Gogh
Cité(s) également : plusAgatha Christie, Edgar Allan Poe, menu_mondes.pngLostmenu_mondes.png, Otis Redding, menu_mondes.pngResidentsmenu_mondes.png




Nous n’aurons pas assez d’une vie pour apprendre à voir. Ce que la fréquentation de Van Gogh (ses peintures, sa vie, ses lettres) m’a appris, c’est d’abord qu’il n’y a rien de plus incroyable que la réalité. Rien de plus hallucinatoire que la réalité. Rien de plus terrifiant, affreux et grandiose. Tout est dans la réalité, même les productions les plus folles de notre imagination. Tout est dans la réalité, même nos pensées les plus dingues : celles qui nous empêchent de dormir et de regarder notre voisin dans les yeux de peur qu’il nous fasse enfermer. Il suffit de regarder une chaise et nous voyons les points de la réalité s’assembler et se désassembler dans une danse sans fin, un tourbillon d’électricité et de magnétisme. Il suffit de regarder une fleur ou un bar ouvert la nuit, et des abimes s’ouvrent et se referment devant nos yeux : toutes ces mailles qui retiennent l’ensemble des éléments du passé à l’œuvre dans le moindre événement et qu’une vie ne suffirait pas à démêler. A tout moment, devant chaque minuscule point du monde, on peut attraper la totalité des choses comme dans un filet et on peut s’y perdre comme dans les labyrinthes de la folie. Tout est dans la réalité : c’est une question de qualité de regard. Et nous n’aurons pas assez d’une vie pour apprendre à voir.

La saisie de cette permanente complexité dans les choses les plus simples, c’est Serpent. Serpent, c’est la vision des points d’énergie dans ce qui semblait inerte, mais c’est aussi, à l’oreille, la découverte des "fixes" dans tout ce qui est mouvant. Et, à force d’observation et d’écoute, nous finissons par nous rendre compte que nous sommes toujours en mesure de savoir tout, sur tout, tout le temps. Nous savons toujours tout parce que tout est toujours là, devant nos yeux. Il suffit de faire le vide, de ne penser à rien d’autre et nous voyons. Nous savons toujours tout mais nous ne voulons pas savoir que nous le savons. Parce que ce que nous allons devoir affronter nous fait peur, et rebute notre grand caractère. Alors nous préférons nous raconter des histoires. Dans l’illusion, nous trouvons du plaisir. Les Residents le chantent dans God in Three Persons : "Toute notre vie nous aimons l’illusion, perdus quelque part entre la plus totale confusion et le besoin de savoir que nous sommes en vie." Mais nous avons tort parce que la réalité nous rattrapera de toutes façons. La seule chose inévitable, c’est la réalité : elle tombe là, tous les soirs, comme la nuit… Serpent !

Le lieu on se rend le mieux compte de la puissance désarmante de la réalité, c’est l’amour. L’amour est le lieu où nous produisons le plus grand nombre d’illusions, mais aussi celui où ces illusions se dissipent à la première intervention un peu violente de la réalité. Dans l’amour, tout est toujours là, devant nos yeux, totalement évident dès le premier rendez-vous… Si nous cessions de nous illusionner, nous pourrions voir, à l’instant même de la première conversation et du premier baiser, le processus imparable qui mène du commencement d’une romance à sa fin. Mais, au lieu de ça, nous nous racontons un nombre considérable de craques. Et dès ça se met à coincer, nous cherchons des coupables autour de nous : sa mère, une maîtresse, un collègue de bureau, un ex encombrant et un raton laveur... Nous nous inventons une enquête à la Hercule Poirot alors que l’évidence est devant nous comme la Lettre Volée. C’est toujours rétrospectivement que nous nous en rendons compte. Rétrospectivement, les amoureux dégrisés disent toujours : "J’aurais dû comprendre dès le début, il m’avait parlé sur le ton de la blague de son problème de fidélité… Elle m’avait dit qu’elle ne se remettait pas de n’avoir pas eu d’enfants… Etc. Etc." Les amoureux sont des héros de Edgar Poe qui se croient dans un roman d’Agatha Christie.

Après l’amour, la politique est l’autre lieu où la réalité fait le plus mal quand elle s’invite. Les électeurs s’emballent toujours pour un candidat qui promet beaucoup. Ils le soutiennent, discutent de ses chances et de son programme, y consacrent beaucoup de temps, s’informent sans arrêt de la progression de son ascension… Celui-ci, une fois élu, ne tient strictement aucun de ses engagements. Surprise ! C’est alors qu’ils se souviennent que celui-ci leur avait fait cent fois le coup dans le passé… "On aurait dû s’en rendre compte quand il a trahi ses alliés, quand il a prit la tête du parti… Et puis il avait voté une loi scélérate quand il était au gouvernement… Il avait fait une remarque raciste pendant une interview ou défendu une guerre ignoble…" Dans l’amour comme dans la politique, nous nous faisons des mystères pour rien, parce que tout est absolument lisible tout le temps si nous nous cessons de nous raconter des histoires. Mais nous avons le nez dans le guidon de nos salades. Et la seule façon de comprendre tout ça, c’est en apprenant à voir, c’est-à-dire en ne s’arrêtant jamais de créer. Dessiner sans fin, écrire sans fin… Faire de la musique, faire des films… Et tout aussi bien en regarder, en écouter. Faire résonner le poème en nous comme le croyant invoque son Dieu. Fermer les yeux et voir les cieux de Van Gogh tourbillonner comme des serpents célestes, chanter une chanson de Otis Redding en allant au travail comme une prière amoureuse ou être capable de percer ce qui se joue dans le regard d’un personnage de Lost au point de pouvoir le discerner quand il apparaît dans les yeux de notre meilleur ami ou de notre pire ennemi.

C’est très difficile parce que la tentation est grande de discuter sans cesse de la dernière information ou de s’obséder sur un problème sentimental que nous n’arriverons jamais à résoudre. Mais c’est la seule voie. Tant que nous ne saurons pas voir, nous ne cesserons d’attendre des choses qui ne viendront jamais, et ces attentes déçues produiront de l’amertume. Alors que la compréhension de la réalité, même la plus sombre, contient l’essence de la lumière que nous recherchons et les raisons suffisantes pour combattre les injustices que nous percevons. Et l’amour d’une création artistique, même la plus modeste, peut nous aider à libérer la lumière au cœur de ce que cette réalité a d'obscur. D’un côté, le poème ; de l’autre, l’exégèse : ce sont les seules voies pour affiner notre sens politique en cessant de nous faire avoir par les salades que nous ne nous racontons. D’un côté, la contemplation ; de l’autre, le trait ou le son : il n’y a pas d’autre chemin pour apprendre à aimer mais aimer vraiment, sans rien attendre... Dans l’amour comme dans la politique, à travers la sagesse comme la folie, tous les chemins s’appellent Serpent.